RÉVOLUTION D'AMÉRIQUE
SECTION PREMIERE
HISTOIRE DE LA. REVOLUTION d' AMERIQUE JUSQU'À LA DECLARATION D'INDEPENDANCE.
Cause de la révolution. — Impôt du timbre. — Troubles.
Faire connaître les causes et l'origine de la révolution d'Amérique, c'est en retracer presque toute l'histoire. Comme révolution, elle a été faite lors de la déclaration d'indépendance des colonies : ce n'est que comme guerre qu'elle s'est prolongée ; différente en cela de celle de France, qui compte plusieurs périodes d'un intérêt à peu près égal.
Quelques développemens sont nécessaires pour retracer fidèlement les premières scènes de ce grand drame, que tout l'univers regarda avec une égale curiosité, et qui remit en pratique des principes depuis longtemps relégués dans les livres des utopistes et des philosophes.
RESUME DE l' HISTOIRE
Comme la France sous Louis XIV, l'Angleterre, après la paix de 1763, fut considérée avec méfiance et jalousie par toutes les puissances. Les vexations exercées par elle sur le commerce de munitions de guerre que la France faisait avec la Hollande avaient irrité celle-ci. La France, de son côté, attendait avec impatience l'instant de venger ses défaites. Les suggestions de ces puissances donnaient un essor plus imposant aux plaintes des colons contre les taxes, les prohibitions nouvelles imposées aii commerce des Américains depuis la paix. Pour réprimer la contrebande, occasionnée par ces nouvelles taxes, le gouvernement enjoignit aux officiers de la marine royale de surveiller le commerce, et de confisquer les navires américains qui trafiquaient avec les Espagnols et les Français des Antilles. Ce trafic consistait en certaines marchandises de fabrique anglaise, que la métropole voulait être seule en droit de vendre aux étrangers.
A la nouvelle de ces mesures injustes qui les privaient d'une de leurs principales ressources, les colons s'irritèrent. Les commerça ns de Boston, chef-lieu de l'Etat de Massachusetts, prirent la résolution de ne plus faire aux Anglais aucun achat de marchandises de luxe (1764.) Plusieurs autres villes imitèrent Boston. Tous les négocians agirent bientôt d'un commun accord, la difficulté de satisfaire aux paiemens envers les vendeurs
d' AMERIQUE.
anglais les obligeant à ne plus faire d'achats. L'Angleterre se trouva ainsi tout à coup privée d'un produit immense.
Le gouvernement, voulant éviter les conséquences de cette irritation et déjouer les efforts des colons, permit le commerce avec les Antilles; mais les droits qu'il lui imposa ]e frappèrent d'une prohibition tacite. Il décida en outre que les fonds résultant de ces droits seraient versés en espèces au trésor de la Grande-Bretagne. C'était achever d'épuiser les colonies d'argent monnayé. L'aigreur des Américains redoubla. D'autres réglemens encore augmentèrent leur mécontentement; tous paraissaient en effet tracés en oubli de leurs droits et de la justice; l'Angleterre semblait se faire un jeu de la prospérité des colons. Ils firent des remontrances qui ne furent pas écoutées. Une ligne contractée entre toutes les principales villes du continent rendit bientôt générale la résolution qu'avait prise le commerce de quelques-unes. Cette résolution fut exécutée avec une constance qui décelait les dispositions et le caractère de la nation.
Cependant jusqu'ici les colons, tout en considérant ces réglemens commerciaux comme vexatoires, ne les regardaient pas comme illégalement ordonnés. L'impôt seul leur paraissait avoir ce caractère. Jamais ils n'y avaient été soumis que par des actes d'oppression ou par les décisions de
leurs assemblées provinciales ; mais l'Angleterre, dans sa détresse pécuniaire, eut bientôt recours à cette ressource, illégitime d'après la loi du pays. D'ailleurs le lord Bute, qui dirigeait le cabinet de Londres, espérait, en introduisant les taxes dans cette partie de l'empire, amener un jour le parlement à en consentir de pareilles pour la Grande- Bretagne.
Un bill fut rendu qui établissait un droit de timbre sur tous les actes passés dans les colonies (10 mars 1764.) Le premier ministre, lord Grenville, qui ne s'en dissimulait pas les inconvéniens, crut devoir en suspendre l'exécution pour y préparer les colonies. Ce retard eut un effet tout contraire à celui qu'on en attendait. L'irritation alla toujours croissant ; des moyens d'oppositions furent préparés dans le peuple. La résistance des Américains (1765) s'appuyait sur les efforts admirables que fit au parlement l'opposition anglaise en leur faveur, efforts qui semblaient sanctionner leur répugnance à se laisser imposer par une assemblée, où ils n'étaient pas représentés* Enfin le bill passa. Franklin, citoyen déjà célèbre par ses vertus, son patriotisme et ses découvertes dans les sciences, et qui était à Londres l'agent de la Vir-
* Aucun sujet anglais ne peut être assujéti à une taxe, si ce n'est selon l'expression consacrée, per communem consensum parliamenti, c'est-à-dire de son propre aveu ou de celui de ses représentans
ginie, écrivit la même jour : Le soleil de la liberté vient de se coucher; allumons les flambeaux de l'industrie. — Attendez-vous, lui répondit Thompson, à voir bientôt s^allumer d? autres flambeaux.
La nouvelle de l'adoption du bill de l'impôt du timbre produisit une impression profonde en Amérique. Vainement le ministre Grenville, pour adoucir la rigueur de la loi, prit-il soin de n'envoyer pour l'exécuter que des Américains ; l'agitation se manifesta de toute part. La chambre des bourgeois de Virginie protesta (29 mai 1785,) par un arrêté, contre le droit que s'arrogeait le parlement anglais d'imposer les colonies. Une association d'opposans au bill, dont les membres prirent le nom d'en/ans de la liberté, répandit partout le zèle de ses principes. A Boston, des tumultes populaires eurent lieu ; on y dévasta les maisons de ceux qu'on soupçonnait avoir été chargés de la perception de l'impôt. Les capitales de Rhode-Island, du Connecticut, du New-Hampshire, furent le théâtre de semblables excès. Les journaux éclatèrent contre le bill. Il fut imprimé et crié à New- York en ces termes : Folie de V Angleterre et ruine de V Amérique. Les avocats et les notaires décidèrent unanimement de ne pas se servir de papier timbré dans leurs actes. En un mot, le cri de malédiction contre le nouvel impôt fut universel en Amérique, et retentit au fond des campagnes des Etats les
plus éloignés, comme au sein des villes des États de l'est.
Dès que le papier timbré arriva dans les différentes villes, les vaisseaux mouillés clans leurs ports mirent leur pavillon en berne ; les cloches, enveloppées de draps funéraires, sonnèrent le trépas; le deuil et la consternation régnèrent. A Philadelphie, à New-York, des attroupemens considérables exigèrent des préposés de l'impôt leur démission. A Boston, des figures allégoriques furent pendues à un arbre depuis appelé Arbre de la liberté ; de là naquit l'usage de planter partout des arbres de la liberté. En plusieurs endroits les gouverneurs rirent déposer le papier timbré dans les citadelles ; en d'autres, il fut enlevé et brûlé par la multitude.
Quelques habitans de New- York, voulant prévenir le blâme et les dangers que devaient amener les mouvemens populaires, convoquèrent une assemblée générale des habitans hors de la ville. Là, il fut proposé, pour faciliter l'accord des opposans au bill, de mettre, à l'aide d'un comité permanent, les patriotes de la province en relation avec ceux des autres Etats. Ce comité se mit sur-le-champ en rapport avec les enfans de la liberté des autres provinces. Bientôt il rédigea un acte d'association où, en soutenant les droits du peuple américain et traitant le bill du timbre de pamphlet, il protestait, selon l'usage des hommes qui n'ont pas complète-
ment brisé leur joug, de son respect pour le gouvernement. La plupart des citoyens signèrent cet acte par patriotisme ou par faiblesse. Le New- York et le Connecticut furent les premiers Etats associés par ce pacte, auquel se rallièrent successivement les autres colonies.
Cependant les papiers publics répandaient les doctrines nouvelles, et tour à tour, chaque ordre de citoyens se hâtait de renoncer à l'usage des produits de l'industrie anglaise. Une société des Amis des Arts fut formée à New- York, pour le perfectionnement des manufactures américaines, et les produits coloniaux prirent une faveur extraordinaire. Tous les colons se faisaient une obligation d'en faire usage, et leurs goûts ainsi que leurs habitudes cédaient à leur patriotisme.
Otis, père et fils, et Warren, citoyens des plus considérés de Boston, proposèrent à la société des enfans de la liberté de confédérer toutes les colonies d'Amérique, en assemblant un congrès où toutes enverraient des députés ayant pour mission de s'opposer à l'exécution des lois inconstitutionnelles dont on se plaignait. Cette proposition fut accueillie par l'assemblée des représentans qui la convertit en arrêté et décida que le congrès se réunirait à New-York le premier mardi d'octobre 1765, pour délibérer sur les circonstances présentes et envoyer en Angleterre des remontrances.
Le congrès se réunit en eifet à New-York le 7 K
de ce mois et ouvrit sa carrière rapide, mais mémorable, par une déclaration des droits des citoyens d'Amérique. Des pétitions furent ensuite adressées au roi et aux chambres d'Angleterre. On y posait en principe que l'impôt ne pouvait être voté, quant à l'Amérique, que par ses assemblées provinciales, le parlement ne pouvant représenter les colons. Des députés furent nommés pour porter en Europe ces remontrances vigoureuses, et le congrès se sépara le 25 du même mois.
Le jour marqué (1 nov. 1765) pour l'émission du papier timbré arriva. Mais, d'un côté, il eût été difficile d'en trouver quelques feuilles dans les colonies ; et, de l'autre, personne ne voulait ou n'osait en faire usage. Les gouverneurs se trouvèrent donc forcés d'accorder des dispenses dans plusieurs cas graves. Celui de la Caroline méridionale s'y refusa constamment et fit éprouver le plus grand dommage aux colons de sa province, néanmoins sans pouvoir fléchir leur obstination.
Au milieu des scènes que nous retraçons, on aime à voir que les institutions utiles ne naissent pas toutes de l'agitation du moment. Si la Société des arts de New- York fut fondée par des raisons«de politique, celle pour le soulagement de l'humanité, établie aux Bermudes dans la même année, le fut dans des vues purement philanthropiques.
d' AMERIQUE.
Révocation de V impôt du timbre. — Droits établis sur le thé. — Nouveaux troubles.
La nouvelle des troubles d'Amérique agita toute l'Angleterre. Une foule de fortunes particulières, la richesse commerciale du royaume même, se trouvaient compromises dans ces différends. Cette crise inattendue amena la retraite des ministres auteurs de l'impôt du timbre. Le marquis de Rockingham succéda au lord Grenville ; et le général Conway, partisan comme le premier ministre de la cause des Américains, eut le département des colonies. Ils sentirent que le seul moyen de se tirer de la position difficile où s'était placé le gouvernement, était de révoquer l'impôt du timbre. Ils s'efforcèrent donc de retenir les Américains dans l'obéissance jusqu'au moment où le parlement devait se rassembler (1765-1766). La loi y fut soutenue par tous les partisans de l'ancien ministère et attaquée avec vigueur par les amis du nouveau et par William Pitt, qui si longtemps avait fait la glorie de sa patrie. Enfin la loi de révocation fut rendue ; mais on crut devoir la faire accompagner d'une déclaration, portant que le parlement avait le droit de faire les lois et réglemens de toute nature à l'égard des colonies.
Cet acte fut le signal de la joie universelle en Angleterre, et les Américains l'accueillirent avec transport. L'assemblée de Massachusetts vota
RESUME DE l'hISTOIRE
des remercîmens à W. Pitt, et la Virginie décida qu'an obélisque serait érigé en l'honneur des hommes qui avaient épousé la cause des colonies. Pitt surtout, pour avoir dit qu'elles avaient légitimement résisté, devint l'objet de la vénération publique.
Le sentiment qu'il avait loué dominait chez les Américains, qui avaient fait l'essai de leurs forces. Il était désormais impossible qu'une injustice fût supportée par eux. Heureusement pour la liberté, elle fut bientôt commise. Bernard, gouverneur de Massachusetts, irrité de ce que Otis, président de l'assemblée des représentans, avait fait exclure des élections les officiers de la couronne, car alors, comme toujours, le pouvoir prétendait avoir ses créatures dans les chambres, voulut empêcher qu'on n'élût quelques candidats populaires. Il ne put y parvenir, et les patriotes se vengèrent en faisant décréter la publicité des débats de l'assemblée ; mesure qui de tout temps fit trembler le despotisme. Ils firent aussi une longue résistance, lorsqu'ils furent invités à payer les dégâts faits pendant les derniers troubles dans le New- York et à Boston. Cette insubordination irritait le roi, que le lord Bute, son plus intime conseiller, poussait à la rigueur. Les fonds, sur lesquels on avait compté en portant l'impôt du timbre, manquaient aux besoins de la cour, aux dépenses projetées par les ministres. On voulut regagner d'une autre
manière sur les colonies d'Amérique ce qu'on n'avait pas obtenu par le timbre ; le ministère fut de nouveau culbuté, et un nouvel impôt sur le verre, les couleurs et le thé, que les colonies recevaient d'Angleterre, fat proposé. On créa en même temps, pour percevoir ce droit, un corps de douanes dont l'administration principale devait siéger à Boston. C'était dans la ville la plus agitée que l'on plaçait ce nouvel élément de désunion. Du moins le comte de Chatham, qui venait d'être fait garde des sceaux, éloigné du conseil par ses infirmités, ne prit-il point part à ces mesures etenlaissa-t-il porter le poids au duc de Graflon, premier secrétaire de la trésorerie, et au chancelier de l'échiquier, Charles Townshend.
Quoique le nouvel impôt sur le thé et autres objets parût être un simple règlement de commerce, les Américains, habitués à censurer les actes de la métropole, en jugèrent différemment et eurent de nouveau recours aux ligues contre l'introduction des marchandises anglaises. Mais cette fois elles furent moins actives que la première. Les assemblées provinciales protestèrent néanmoins avec énergie contre l'impôt (1768.) Plusieurs furent dissoutes. Les gouverneurs, surtout celui de Massachusetts, étaient constamment en querelle avec elles, et ces animosités amenèrent de nouveaux mouvemens qui décidèrent en grande partie de la révolution.
Un tumulte eut lieu à Boston à l'occasion d'un bâtiment soupçonné de contrebande, que le peuple voulut sauver malgré les employés des douanes. Le gouverneur, voulant prévenir le retour de pareilles scènes, appela une forte garnison clans la ville. Les habitans députèrent quelques-uns d'entre eux pour empêcher l'arrivée des troupes et demander la convocation de l'assemblée des représentai. Bernard rit des réponses évasives, et temporisa en attendant l'arrivée des troupes. Mais les bourgeois de Boston, s'étant réunis et présageant quelque coup d'état, décidèrent l'armement général des citoyens, sous le prétexte d'hostilités probables avec la France. Cette mesure décisive reçut son exécution.
Les troupes arrivèrent alors, et les magistrats de Boston, s'étant refusés à leur fournir le logement, elles occupèrent la ville militairement : l'irritation allait croissant.
Le parlement d'Angleterre, convoqué sur la fin de l'année 1768, ayant blâmé, en termes sévères, la conduite des colonies et approuvé que le roi employât la force pour les réduire (1769), l'exaspération des* colons fut à son comble. L'assemblée de Virginie fut réprimandée avec aigreur pour avoir fait des remontrances énergiques. Ses membres se réunirent alors comme individus privés, et proposèrent une nouvelle association pour repousser l'introduction des marchandises anglaises. Cette
mesure fut successivement adoptée par les diverses colonies. Un instant même elles cessèrent tout commerce avec celles de Géorgie et de Rhode-Island, qui avaient retardé d'entrer dans la ligue. Les journaux désignèrent comme de mauvais citoyens ceux qui refusaient d'entrer dans l'association; l'indignation publique les poursuivit, et tout le monde se rit un honneur de se parer avec des objets de fabrique américaine.
L'assemblée de Massachusetts ayant été convoquée à la fin de mai, demanda l'éloignement de la garnison de Boston, disant n'être plus libre pour délibérer. Le gouverneur l'ajourna à Cambridge et lui adressa une demande d'argent pour le paiement des troupes britanniques, à laquelle elle ne satisfit point. La Caroline du sud, le ^laryland, le Delaware, le New- York, et la Virginie, prirent les mêmes résolutions. Les progrès de l'esprit d'opposition déterminèrent enfin le gouvernement à promettre la révocation de l'impôt qui l'avait suscité, en ce qu'il portait sur le verre, le papier et les couleurs, ne maintenant que la taxe sur le thé. L'assemblée de Virginie protesta avec une nouvelle énergie contre cette taxe, et les confédérations reprirent plus d'activité que jamais. Cependant l'assemblée de New- York, cédant à de sourdes menées, permit l'introduction dans l'Etat de toutes les marchandises anglaises, sauf celles qui étaient grevées de quelque droit. Cette résolution pouvait
anéantir les confédérations en en neutralisant l'effet : d'autres événemens les ranimèrent.
L'exaspération du peuple de Boston contre les troupes augmentait chaque jour. Des rixes éclataient à tout instant. Le deux mars 1770, une querelle a lieu entre des cordiers et des soldats; ceux-ci viennent en force pour soutenir leurs camarades : le peuple se soulève. Partout retentissent ces cris : Chassons ces misérables ! Le bruit se répand tout à coup que le feu a été mis à la ville; le tocsin sonne; les postes militaires sont entourés par la foule, qui vomit contre eux mille imprécations. Quelques coups de feu sont tirés par les soldats ; trois hommes du peuple sont tués. La confusion règne dans la ville ; de toute part on crie : Aux armes ! Les attroupemens se dissolvent enfin, lorsque le détachement qui a fait feu est emprisonné.
Tandis que de magnifiques funérailles étaient faites aux victimes de cette journée, les prisonniers étaient jugés. Chose digne de remarque, et qui fait plus l'éloge des Américains que tout ce que nous pourrions dire, ils furent défendus par les principaux chefs de l'opposition, et acquittés par des jurés citoyens de Boston.
Le thé est jeté à la mer. — Le port de Boston est fermé.
L'impôt sur le thé avait seul été maintenu par le parlement; mais les colons ne voulaient pas le subir. Les employés des douanes étaient tombés dans le plus profond mépris: la rage fermentait dans tous les cœurs (1771). Tandis que le cabinet britannique prenait de ces demi-résolutions qui perdent leurs auteurs, la possibilité d'une guerre avec la France, qui occuperait l'Angleterre, donnait de la confiance aux Américains. La révolution précipitait sa marche. Les membres de la ligue en régularisaient le cours; toutes les passions concouraient à en accroître le succès. Partout les esprits s'enflammaient à la lecture de pamphlets écrits dans le style emphatique qui caractérisa cette époque (1772) ; partout ils se disposaient à une explosion générale.
La compagnie des Indes avait envoyé un grand nombre de caisses de thé sur différentes places d'Amérique (1773). On força ses facteurs à se retirer, et ses commissaires à en refuser le dépôt Sur ces entrefaites, plusieurs cargaisons de thé arrivent à Boston. Le peuple en empêche le débarquement, et signifie aux capitaines des vaisseaux Tordre de remettre en mer. Le receveur des douanes ne veut en délivrer le permis qu'après avoir perçu le droit: le gouverneur appuie ce refus.
RESUME DE l'hîSTOÏRE
Dans ces momens solennels, le comité des patriotes était assemblé, et les nouvelles de chaque instant accroissaient l'indignation populaire. Tout à coup un homme déguisé en Indien et placé dans les galeries jette le cri de guerre. L'assemblée se dissout et se porte avec la foule au mole, près duquel sont mouillés les vaisseaux chargés de thé. Une vingtaine d'hommes pareillement déguisés en Indiens montent sur les vaisseaux et jettent le thé à la mer à la vue d'un peuple immense, sans tumulte, sans opposition. La foule se dissipe ensuite tranquillement.
A New- York, à Philadelphie, à Charles-Town le thé ne fut pas reçu ou resta en magasin.
Le gouvernement britannique répondit à ces excès en mettant en interdit le port de Boston (1774), qui en avait donné le signal. Il changea la constitution de la province. D'un autre côté, il reconstitua le Canada* pour se l'attacher, en cas d'insurrection des autres colonies. Enfin le général Gage, à juste titre aimé des Américains, fut nommé gouverneur du Massachusetts et investi des pouvoirs les plus étendus.
A la nouvelle de ces déterminations, toutes les assemblées provinciales protestèrent avec la plus vive indignation. Celle de Virginie décida qu'un congrès des députés de tous les Etats serait réuni chaque année pour délibérer sur les intérêts com- * On appela ce bill, le bill de Québec.
muns. Philadelphie, ville située au centre des colonies, fut désignée pour le lieu où il tiendrait ses séances: toutes les assemblées provinciales adhérèrent à cette décision. C'était consacrer le droit de résistance à l'oppression et se constituer nation indépendante : toute l'Amérique applaudit. La ligue fut de nouveau conclue et jurée, quoique dénoncée comme criminelle par le gouverneur Gage : les plus recommandables citoyens y prirent une part active.
Le jour où le port de Boston fut fermé fut observé partout comme un jour de deuil général. Un corps de troupes ayant été stationné sur l'isthme pour maintenir la clôture, leur présence occasionna de fréquens rassemblemens et des rixes violentes. Dans les provinces voisines, le peuple s'empara des armes et des poudres des citadelles royales. L'assemblée des habitans de Massachusetts, sous la présidence de Hancock, arma douze mille miliciens toujours prêts à marcher,* et prépara des munitions de guerre et de bouche.
Réunion du congrès général. — Déclaration des droits. — Combat de Lexington.
Cependant le congrès général se réunit à Philadelphie (4 sept. 1774.) Jamais, peut-être, un spectacle aussi grand ne s'était offert à l'attention des hommes. Une nation ignorée prenait solen- * On les appela minute-men; hommes à la minute.
nellement les rênes de son gouvernement. Décidés à la résistance envers les actes oppressifs de l'Angleterre, mais incertains des moyens propres à les en délivrer, les Américains avaient remis à leurs députés la défense régulière de leurs droits et des pouvoirs illimités. Le congrès justifia la confiance de la nation ; tous ses actes prouvèrent la sage prévoyance et la patriotique énergie de ses membres. Les députés, au nombre de cinquantecinq, commencèrent leurs travaux par des représentations au général Gage ; ils décrétèrent ensuite que si l'on employait la force pour mettre à exécution les derniers actes du parlement, toute l'Amérique devait s'y opposer par la force. Ils ranimèrent la ligue contre l'introduction des marchandises anglaises; ils adressèrent un mémoire justificatif au roi et aux chambres, et firent une adresse à la nation anglaise, exprimant une affection, non filiale, mais fraternelle. Leur acte le plus remarquable fut la déclaration des droits, monument éternel de l'esprit d'indépendance et de sagesse qui les animait. Le préambule était un détail des injustices qu'ils avaient subies et des griefs dont ils demandaient le redressement : suivait la nomenclature des droits de l'homme, tels à peu près que la constituante les proclama en France, et que la charte de 1814 les a en partie reconnus.
Les résolutions du congrès obtinrent l'assentiment général des habitans et des fonctionnaires
publics (1775,) et furent successivement approuvées par les assemblées constitutionnelles de tous les Etats. Plusieurs provinces se préparèrent à la guerre. Celles de la Nouvelle-Angleterre surtout, où les ministres des autels prêchèrent une sorte de croisade contre la tyrannie, exaltées par leurs opinions mystiques, autant que par les vexations dont elles étaient l'objet, se hâtèrent de former des corps de milice active et de les exercer.
Mais au milieu de cet accord unanime, les royalistes de New- York, ou, pour les appeler du nom qu'ils se donnaient, les loyalistes, car il est des hommes qui se disent serviles sans arrière-pensée, et qui veulent s'avilir avec loyauté; les loyalistes, disons-nous, effrayèrent le commerce de leurs villes maritimes, et parvinrent à empêcher que l'assemblée n'accordât son adhésion aux décisions du congrès.
Conformément aux décrets qu'il avait rendus, les marchandises anglaises cessèrent d'être admises dans tous les ports, sauf ceux de New-York (1 fév. 1775.) Partout l'ancien gouvernement montrait ses formes tout à coup paralysées, et ses rouages sans action ; partout le nouveau gouvernement se développait et envahissait l'autorité. Des clubs ou des attroupemens le suppléaient là où il n'était pas organisé, et tandis que les chefs du peuple poussaient l'Amérique vers la guerre, les hommes plus modérés s'y laissaient entraîner
avec l'espoir qu'on n'en viendrait pas à décider la querelle par les armes, et que le ministère britannique se départirait de ses prétentions.
Les Anglais, fatigués d'une contestation qui durait depuis dix ans, y mettaient une grande indifférence ; et le ministère, comptant sur les moyens presque infinis qu'il avait de nuire aux colonies, croyait avec confiance pouvoir les réduire sans effort (1774.) Le parlement venait d'être assemblé (1775). Sur la nouvelle de la dissidence do l'Etat de New-York, il inclinait à prendre des mesures de rigueur et à déclarer la rébellion des colonies. Ce fut alors que le lord Chatham, ce vieil ami des droits du peuple, sollicita le ministère de céder aux justes réclamations des colonies, et proclama de nouveau la justice de la cause américaine. Non, dit-il, les terres classiques de la liberté, celles de la Grèce et de Rome offrent ni peuple, ni sénat, dont la conduite paraisse plus ferme et plus noble que celle du congrès de Philadelphie, C'est à nous de presser, par des représentations assidues, sa réconciliation avec la mère-patrie. Ces paroles trouvèrent de nombreux échos au parlement et dans les villes principales d'Angleterre. Franklin, Burke, Wilkes en augmentèrent le poids, mais inutilement. Les ministres, aveuglés, se refusèrent à rien entendre, et la province de Massachusetts fut déclarée en état de rébellion. On interdit presque tout commerce à la Nouvelle-Angle*
d'amÊriqte.
terre, et on la priva du droit de pécher à Terre- Neuve: c'était lui défendre de vivre. Ces mesures furent successivement étendues aux Etats les plus opposés aux mesures ministérielles.
Cependant tout prenait un sinistre aspect en Amérique : les citoyens faisaient des amas d'armes ; les officiers anglais les recherchaient partout, et le plus souvent sans succès. Les plus timides habitans de Boston allaient se cacher à la campagne ■ le reste de la population était résolu à braver les Anglais en face et à s'ensevelir au besoin sous les ruines de la ville ; on délibéra même si on ne l'incendierait pas.
Un grand dépôt d'armes avait été fait à Concord, ville située à dix-huit milles de Boston. Le général Gage voulut s'en emparer ; on crut même, non sans fondement, qu'il voulait profiter de ce coup de main pour faire enlever John Hancock et Samuel Adams, deux des chefs les plus influens des patriotes, et les directeurs du congrès provincial de Massachusetts (19 av.). Quand les troupes anglaises parurent à Lexington, elles trouvèrent un peloton de milice sur pied. Le major Pitcairn, qui dirigeait les Anglais, s'écria : Séparez-vous rebelles ! et il commanda le feu. Les miliciens se retirèrent d'abord ; mais bientôt, s' étant renforcés d'un certain nombre des leurs, ils rirent face à l'ennemi et l'assaillirent jusque dans Concord, où néanmoins les armes recherchées furent détruites.
A leur retour à Lexington, les Anglais furent attaqués par les hommes à la minute, qui, se portant partout en tirailleurs, engagèrent un combat trèsvif et rirent perdre beaucoup de monde aux Anglais. Le général Gage envoya seize compagnies soutenir les troupes royales, qui rentrèrent à Boston, non sans beaucoup de peine. Le succès des Américains acheva de les soulever : leurs soldats accoururent et bloquèrent dans Boston les troupes du général Gage. L'enthousiasme s'empara de tous les cœurs. On rapporte que Samuel Adams ayant vu le combat engagé s'écria: Oh! que voici une heureuse matinée! Il savait qu'une révolution n'est véritablement commencée qu'après que le fourreau de l'épée est jeté.
Des rapports contradictoires sur le combat de Lexington furent adressés en Angleterre par le général Gage, désormais odieux aux Américains, et par l'assemblée provinciale de Massachusetts, dans chacun desquels la première attaque et une foule d'atrocités étaient imputées au parti contraire. Mais l'assemblée ne se borna point à cet acte. Elle décréta une levée de treize mille six cents hommes, qu'elle mit sous les ordres du colonel Ward : elle fixa une solde pour les miliciens, à l'aide d'un nouveau papier-monnaie. Le Connecticut, le Rhode-Island, le New-Hampshire imitèrent le Massachusetts. L'enthousiasme devint universel,
et les chefs de corps furent obligés de refuser plusieurs milliers d'enrôlemens volontaires.
Siège de Boston. — Incendie de Charles-Town et combat de Bunker* s~Hill.
Tous suivirent la trace des Anglais fugitifs, et la ville de Boston fut étroitement bloquée. C'était inutilement que la mer était ouverte aux troupes britanniques, puisque sur toutes les côtes de l'Amérique on se préparait à les repousser. En effet, la nouvelle du combat de Lexington souleva toutes les provinces. Le New-York reprit enfin le parti de l'indépendance, et ne fut jamais le dernier à faire des sacrifices à la liberté. La Caroline du sud, quoique non comprise dans la proscription parlementaire, arma avec enthousiasme pour la cause coloniale. Dans la Pennsylvanie, les quakers eux-mêmes se déclarèrent pour l'insurrection ; dans le Jersey et le Maryland, le peuple s'empara du trésor provincial et des armes des arsenaux. Le gouverneur de Virginie s'efforça inutilement de prévenir une prise d'armes générale. Dans le même temps, les milices américaines se multipliaient autour de Boston, et trente mille hommes y assiégeaient la garnison, qui s'était renforcée par l'arrivée d'un puissant secours. Les vivres devenaient rares autant que les munitions de guerre y abondaient. Le camp américain, au contraire, regorgeait de vivres; mais les armes et les mul2
nitions y étaient en petite quantité. L'adresse des chasseurs américains et leur exaltation balançaient d'ailleurs suffisamment la discipline des Anglais.
Les premiers occupaient, en face de Boston, la presqu'île où est bâtie la bourgade de Charles- Town, et venaient de fortifier précipitamment la hauteur de Breeds-Hill, d'où ils pouvaient jeter des bombes dans la ville. Les Anglais résolurent de s'emparer de cette position. Le 17 juin, 1775, ils débarquèrent en effet à Charles-Town, qu'ils incendièrent et s'avancèrent, sous les ordres du général Howe, vers les travaux des Américains. Ceux-ci combattaient en présence d'une foule de leurs concitoyens placés sur toutes les hauteurs pour voir l'attaque et les encourager. Animés par ce spectacle, ils eurent de la peine à attendre que les Anglais fussent arrivés à la portée du mousquet: ils les foudroyèrent alors. Deux fois les troupes royales furent repoussées. Un secours que leur envoya le général Gage, et l'arrivée du général Clinton rétablirent le combat, qui dura plusieurs heures. L'opiniâtreté des Américains fut enfin obligée de céder : ils se replièrent en bon ordre, contre l'habitude des nouvelles levées, et le docteur Warren, qui les commandait avec les généraux Putnam et Pomeroi, fut tué pendant qu'il les ralliait. Ils ne s'étonnèrent pas de cette perte, et battirent en retraite sans compromettre
leurs autres avantages. La presqu'île de Charles- Town fut occupée par l'ennemi, qui n'osa pas pousser plus loin, et donna le temps aux Américains de se fortifier dans leurs lignes. Ce combat, connu sous le nom de Bunker's-Hill, coûta onze cents hommes aux Anglais et doubla la hardiesse de leurs ennemis. La vue de Charles-Town réduit en cendres inspira à ces derniers une sombre fureur et la ferme résolution d'exterminer les incendiaires.
Expédition sur les lacs. — Washington est élu généralissime.
Pendant que ces choses se passaient à Boston, le comité de sûreté générale de Massachusetts autorisait le colonel Arnold, homme d'un esprit entreprenant et d'une rare intrépidité, à lever des troupes et à s'emparer des forts anglais sur le lac Champlain, pour prévenir une attaque par le Canada. Celui-ci se portait rapidement vers ces postes, qu'il espérait surprendre, lorsqu'il rencontra le colonel Allen, parti du Connecticut avec le même dessein, conçu séparément et dans le plus grand secret par les patriotes des deux provinces. Ces deux chefs se réunirent franchement, et en peu de jours ils s'emparèrent, presque sans résistance, du fort de Ticondéroga, de ceux de la pointe de la couronne et de Skeenesborough, et d'une corvette anglaise, mouillée sur le lac.
Cependant des funérailles magnifiques avaient été faites aux guerriers-citoyens morts à l'affaire de Bunker's-Hîll. Leur éloge, et surtout celui du docteur Warren, que ses vertus faisaient aimer des plus ardens loyalistes eux-mêmes, et que les ministres du culte peignaient comme un martyr de l'indépendance, exalta encore le courage des Américains. Ils serrèrent Boston de plus près que jamais et le privèrent presque entièrement de vivres.
Dans le même temps, le congrès se réunissait pour la seconde fois à Philadelphie. Le premier congrès avait allumé le feu de la guerre ; celui-ci devait songer à la pousser avec vigueur ; mais il avait à redouter le refroidissement des passions, 4e découragement à l'aspect d'une lutte longue et sanglante dans laquelle s'engageait une population toute agricole et commerçante. Le désordre d'une armée indisciplinée et réunie à la hâte, le manque de fonds et de munitions de guerre, le parti que les Indiens pouvaient prendre dans cette querelle, appelaient sa sollicitude. Enfin ils devaient craindre la jalousie des assemblées provinciales entre elles et envers le congrès lui-même, qui ne voulait ni envahir leurs droits ni les laisser agir selon des vues d'intérêt privé, dans une situation où tout dépendait de l'accord unanime. L'admirable prudence des députés au congrès surmonta tous ces obstacles.
Ils s'occupèrent d'abord de nommer un généralissime. Le congrès ne voulait point confirmer dans le commandement le général Putnam, que son rang d'ancienneté y avait placé dans les premières actions, mais que son exaltation patriotique éloignait trop de toute idée d'accommodement avec la mère-patrie. Le général Lee détestait la tyrannie avec emportement ; son génie était entreprenant, mais Lee était né Anglais. Gates, plus modéré, et non moins expérimenté, était Anglais aussi. On ne pouvait choisir un de ces guerriers, sans l'exposer à un retour secret vers sa première patrie ou sans renoncer à toute transaction avec l'Angleterre. Il était un député de la province de Virginie, décoré depuis vingt ans du grade de colonel de milices, qu'une suite d'actions d'éclat et de traits de fermeté honoraient également. Il était d'un âge déjà mûr ; d'un esprit étendu, et prévoyant, d'un caractère modeste mais énergique, d'un patriotisme éclairé, et penchant peut-être plus vers la réconciliation avec l'Angleterre, que vers la séparation des colonies. Une grande fortune assurait son indépendance et augmentait la considération dont il jouissait. Ce législateur, ce héros, ce sage, était Washington. Toutes les voix se réunirent en sa faveur, et il fut nommé généralissime. Il était présent à cette séance solennelle ; il se leva, rendit grâce au congrès, et le pria, en cas de revers, de se souvenir que lui-même avait
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mis en ce jour plus de confiance en son patriotisme qu'en sa propre capacité.
Sous tout autre chef, la révolution pouvait devenir de l'anarchie; sous celui-ci, tout s'organisa, ïl partit pour Boston, où l'armée le reçut avec des transports de joie, où ses rivaux se mirent sous ses ordres avec une noble confiance. Le choix des autres officiers généraux avait répondu à ce premier choix; mais les soldats étaient sans armes, sans uniformes, sans tentes ; les magasins étaient vides, et l'Amérique n'avait pas d'ateliers pour fournir son armée. Le congrès, d'accord avec le généralissime, prit des mesures aussi hardies que le permettaient son extrême pénurie d'argent, et la circonspection dont il avait besoin, pour accorder une dictature modérée au chef de l'armée et diriger une foule encore indocile et sans ordre. Pour Washington, son premier soin fut de régler la discipline de Parmée. Le terme des engagemens approchait et pouvait renvoyer à la fois la moitié des troupes dans leurs foyers ; Washington en fit prolonger la durée. Il approvisionna ses soldats d'armes et de poudre, dont ils pouvaient manquer au milieu de la première action. Les corps furent organisés d'une manière uniforme pour toutes les provinces. Le zèle des Américains se prêta avec une incroyable ardeur à tous les sacrifices.
Le congrès, reconnaissant qu'aux assemblées provinciales seules appartenait le droit d'imposer
des taxes, ne leva point d'impôts, mais il émit un papier-monnaie qui fut accueilli avec empressement. Il régla la- solde de troupes, établit des fonderies et des fabriques à poudre, créa un service des postes, à la tête duquel fut placé Franklin, et forma près de New- York un camp de cinq mille hommes pour prévenir toute tentative de la part des Anglais, ou en leur faveur. Il s'occupa encore de s'attacher les principales tribus d'Indiens. Parmi les adresses qu'il rédigea ensuite, il faut remarquer celle aux peuples opprimés du Canada. Elle eut un tel effet sur leur esprit, que malgré leur vieille inimitié contre les Américains et la différence de religion, le gouvernement ne put point obtenir qu'ils s'armassent contre eux, ni que l'évêque de Québec les y engageât. Ayant ainsi paré aux plus pressans besoins, le congrès publia un manifeste où il justifiait les Américains et déclarait qu'ils ne poseraient les armes qu'après la réparation des torts qu'ils reprochaient au gouvernement anglais. Ce manifeste fut lu en tête et aux acclamations de l'armée, et répandu avec profusion dans toute l'Amérique.
Pendant que le congrès se livrait à ces importans travaux, la Géorgie se joignait à la confédération, déclarant qu'elle considérait comme injurieuse l'exception faite en sa faveur dans les actes du parlement contre l'Amérique, et ajoutant qu'elle voulait partager le sort des autres colonies. Ainsi
ee trouvèrent réunis en un seul faisceau tous les Etats d'Amérique.
Ce fut alors que le congrès cessa de s'occuper des propositions à faire à l'Angleterre en réponse à l'acte dit de conciliation. La bataille de JBunker's-Hill avait prouvé qu'aucune transaction n'était plus possible, et que ce n'était pas aux Américains à redouter l'événement de la lutte. L'acte d'union des colonies fut mis en délibération. Il était temps: elles ne tenaient plus à la métropole. Nulle part l'autorité du roi n'était reconnue, et presque partout les gouverneurs royaux, abandonnés de leurs officiers, en étaient réduits à d'impuissantes protestations contre les actes des assemblées provinciales.
Efforts de divers gouverneurs en faveur de V Angleterre.— Boston est repris par les patriotes.
Quelques-uns d'entre eux ne se décourageaient pas pour cela. En Virginie, le lord Dunmore, ayant refusé de livrer l'arsenal à l'assemblée, le peuple le pilla et mit en fuite le gouverneur. Mais celuici, dont l'opiniâtreté égalait au moins l'imprudence, arma quelques nègres, forma une escadre, et commença contre les Virginiens une guerre de pirates, qui eut pour résultats l'incendie de la ville de Norfolk par Dunmore, un combat très-vif à Great- Bridge, où l'avantage demeura aux patriotes, et l'entier soulèvement de la province. Dunmore
d'amerique.
préparait une entreprise plus importante, qui, par bonheur pour les Américains, ne réussit pas ; c'était d'armer les nègres de la Virginie et les loyalistes habitant à l'ouest de cette province. Cette trame fut découverte, et manqua son effet par l'arrestation de Conelly, agent de Dunmore, et qui l'avait ourdie.
Des projets à peu près semblables occupèrent aussi Campbell, gouverneur de la Caroline du sud. Il essaya inutilement de semer la division entre l'assemblée provinciale et la convention nouvellement convoquée. Son projet était d'armer les partisans de l'Angleterre ; mais il livra le secret de ses desseins à un agent des patriotes, qui se disait l'envoyé des loyalistes, et il fut obligé de prendre la fuite. Ainsi cessa l'autorité royale dans cette province, où, après quelques mouvemens, les royalistes consentirent à demeurer neutres dans la guerre contre la Grande-Bretagne, et où tous les autres habitans se hâtèrent d'obéir aux décisions du congrès.
Le gouverneur de la Caroline du nord fut aussi obligé de s'enfuir, malgré son adresse à déjouer les efforts de la convention provinciale, et à armer en secret les ennemis de la cause américaine.
On agissait avec plus de modération en Pennsylvanie. Cependant les quakers eux-mêmes faisaient trêve à l'austérité de leurs principes, et plusieurs y prenaient les armes ; près de soixante et M
dix mille hommes s'organisaient ; les femmes brodaient les drapeaux ; on fortifiait les bords et le lit de la Delaware. Au milieu de cet entraînement universel, le gouverneur, sans partisans, restait spectateur du mouvement régulier du peuple.
Il en était autrement dans l'état de New- York, où les intrigues du gouverneur Tryon et l'opinion d'une partie des habitans favorisait si ouvertement la cause royale, que le congrès crut devoir rendre une loi des suspects, acte qui, cette fois, étaii; destiné à les effrayer, et non à les décimer, et qui ne fit jamais couler le sang. Tryon s'éloigna alors, laissant toute l'autorité à la convention provinciale, qui se hâta de mettre les côtes en défense, le gouvernement britannique y faisant ordinairement aborder ses armées d'Amérique.
Le Maryland se distinguait par ses réglemens d'utilité publique, et le calme de sa convention provinciale ne se démentit qu'une fois, ce fut le jour de la prise d'armes par le peuple dans l'arsenal.
Dans le New-Jersey, le peuple s'empara des caisses publiques et en appliqua les sommes à solder les milices. Le gouverneur ne pouvant réussir à faire reconnaître l'autorité du roi, demeura sans pouvoir au milieu des habitans.
Le Connecticut et le Rhode-Island, auxquels leur charte primitive n'imposait pas l'autorité d'un gouverneur royal, furent organisés en peu de temps selon les vœux du congrès. Pour les garantir des
d' AMERIQUE. 135
attaques de la marine royale, il leur envoya le général Lee, dont le brûlant patriotisme hâta les mesures les plus énergiques contre les tentatives de la Grande-Bretagne et les ennemis du nouvel ordre de choses. Lee, ayant facilement levé des corps de volontaires dans cette province, se rendit à New- York, menacé par les Anglais, que les habitans de l'Ile-Longue, située en face de la ville, appelaient de tous leurs vœux.
Le gouverneur du New-Hampshire, effrayé de l'accroissement des forces des insurgés, se retira dans un fort éloigné. Dans la Géorgie, après quelques hésitations, le pouvoir royal fut aboli.
Il Tétait partout en Amérique, et celui du peuple le remplaçait progressivement. Le congrès autorisa dès-lors les provinces de Massachusetts, de New-Hampshire et de Virginie à réformer leur constitution. Ce fut vers ce temps que Ton reçut d'Angleterre la nouvelle que le roi avait dédaigné de faire réponse à la pétition du congrès, et que l'on commença à parler publiquement d'indépendance.
Cependant le général Gage était remplacé à Boston par William Howe (octob. 1775). La presqu'île de Charles-Town avait été abandonnée par les Anglais, qui désespéraient de pouvoir s'y maintenir. Enfermés dans les murs de la ville, leur détresse croissait de jour en jour. Vainement ils tentèrent de faibles expéditions au dehors
RESUME DE L'fflSTOIRE
et voulurent punir et effrayer les Américains, en incendiant la ville de Falmouth ; le congrès répondit à leurs attaques en armant une foule de navires qui enlevèrent les convois destinés pour l'armée de Boston, et en décrétant que les prisonniers anglais seraient traités comme l'étaient les Américains. Ainsi se prolongeait le blocus de Boston, et chaque jour la disette et l'affaiblissement gagnaient les Anglais ; chaque jour la confiance redoublait chez les Américains. Ils venaient de renoncer aux couleurs de leur pavillon, trop conforme à celui des Anglais, pour substituer au champ rouge qui l'ornait treize bandes alternativement blanches et rouges, emblème du nombre et de l'union des colonies.
Comme les Anglais de Boston pouvaient recevoir du secours d'un jour à l'autre, on résolut (mars 1776) de ne point attendre qu'ils fussent plus forts et de les réduire au plus tôt. La hauteur de Dorchester, d'où l'on dominait la ville, fut occupée et fortifiée par les Américains ; et, après peu de jours d'un feu continuel, une convention fut conclue entre les généraux Howe et Washington, d'après laquelle les Anglais évacuèrent la place, y laissant toutes leurs munitions de guerre, et heureux qu'on leur permît de se retirer. Leur arrière-garde sortait à peine de la ville, que Washington y entrait de l'autre côté au bruit de la musique et enseignes déployées. Bientôt elle fut fortifiée, et les désas-
très de ses habitans réparés aux dépens des royalistes, que l'on déclara traîtres à la patrie, et dont les biens furent confisqués et vendus au profit du trésor public. Plusieurs avaient suivi le général Howe, qui fut faire reposer son armée et réparer ses échecs à Halifax.
Guerre du Canada,
Ce nouveau succès enflamma encore les Américains. Ils avaient profité des lenteurs du siège pour commencer une entreprise non moins vaste et plus délicate, la conquête du Canada, dont il était d'autant plus urgent de s'assurer la possession et de s'attacher les peuples, qu'il offrait une voie aux Anglais pour prendre les Américains à revers, tandis que les flottes britanniques les attaqueraient de front. Le congrès confia la conduite de l'expédition au général Schuyler (1775); mais, atteint d'une grave maladie, il laissa le commandement au général Montgomery, guerrier de la plus vaste capacité, d'un courage et d'une patience indomptables, et qui, jeune encore, s'était distingué dans la guerre de sept ans. Il partit du lac Champlain, descendit la rivière de Sorel, prit plusieurs forts, contraignit les habitans de Montréal à se rendre à discrétion, et cerna, dans le fleuve Saint Laurent, le général Carleton, gouverneur du Canada. Son humanité, son généreux courage et sa loyauté lui gagnèrent l'amour des Canadiens et le dévouem 2
ment des siens, qu'il sut retenir sous les drapeaux à l'expiration de leur engagement, malgré les misères dont ils étaient accablés. Bientôt il se dirigea vers Québec, qu'il espérait enlever en peu de temps. Quelle fut sa joie lorsqu'il rencontra à la pointe des Trembles, près de cette ville, un corps nombreux d'Américains commandés par le colonel Arnold, esprit aventureux et fécond en ressources, dont on se rappelle la première expédition sur la frontière du Canada ! Arnold était parti du camp de Boston, et, tirant droit au nord à travers des déserts impraticables et au milieu des neiges de l'hiver, il était arrivé, après des fatigues inouïes, devant Québec, qu'il aurait surpris sans l'infidélité d'un courrier. Washington avait conçu le projet et tracé le plan de cette expédition véritablement héroïque, et dont la réussite aurait complété l'entière conquête du Canada. L'on a cependant dit que Washington n'était pas un homme de génie. Certes, si des entreprises d'une hardiesse inconcevable, d'une utilité reconnue, conçues d'après des idées qui auparavant n'étaient nées chez personne, dirigées avec audace et persévérance, constituent le génie, on ne peut le refuser à Washington ; à moins qu'un certain faste, repoussé par son austère vertu, ne soit un des attributs nécessaires du génie.
Montgomery, sous les ordres duquel Arnold s'était rangé, somma Québec de se rendre. Carieton était arrivé; il s'y refusa. Les rigueurs de
Thiver dans ce climat glacé n'auraient pas permis à des soldats ordinaires de s'établir en rase campagne, pour s'y plier aux lenteurs d'un siège ; mais, enflammés par l'exemple de leurs chefs, les Américains étaient devenus des héros. Une poignée de miliciens brava un froid aussi vif que celui qui détruisit en Russie, trente-six ans après, une armée près de mille fois plus nombreuse. L'assaut fut livré, et les Américains s'emparèrent d'une partie de la basse ville, au milieu d'une neige épaisse qui tombait, et d'un feu meurtrier. Montgomery, à la tête des siens, dont la rigueur du froid ralentissait la marche, et après des efforts incroyables, qui inspirent peut-être autant d'effroi que d'admiration, fut tué au moment où il allait occuper une batterie ennemie. L'intrépide Arnold fut blessé, et les Américains obligés de battre en retraite. Le siège fut alors converti en simple blocus. Arnold prit le commandement des troupes.
L'Amérique pleura Montgomery comme un héros, et l'Angleterre donna des marques de respect à sa mémoire. Fox, qui commençait alors sa brillante carrière toute consacrée à la liberté, accusa le ministère d'avoir fait un ennemi de ce héros doué de toutes les vertus. Carieton le fit inhumer avec pompe; le congrès adopta ses enfans, et l'histoire, la poésie, la peinture, léguèrent à la postérité l'exemple de son immortel dévouement.
(1776) Arnold fit des efforts surhumains pour continuer le siège de Québec. Le général Thomas, qui remplaça Montgomery, éprouva divers échecs, tenta plusieurs fois de donner l'assaut, et fut enfin obligé de renoncer à l'expédition. Les Anglais venaient de recevoir un puissant secours qui portait leurs forces à treize mille hommes ; les généraux Burgoyne et Philipps commandaient sous les ordres de Carleton. Celui-ci eut même assez d'empire sur les prêtres catholiques, pour les engager à refuser les sacremens à ceux des Canadiens qui s'étaient déclarés pour les Américains. Bientôt ces derniers furent abondonnés de tous leurs partisans, subjugués par ce criminel abus de la puissance ecclésiastique. Les Américains se retirèrent alors à l'embouchure du Sorel, où le général Thomas, mourut et fut remplacé par Sullivan. De là ils tentèrent une dernière entreprise, l'attaque d'une portion des forces anglaises campée aux trois rivières, sur la rive gauche du fleuve Saint-Laurent. * La surprise qu'ils préparaient fut manquée, et l'armée américaine complètement battue. Arnold s'était enfermé à Montréal, qu'il évacua bientôt. Les débris de l'armée se replièrent de toutes parts jusqu'à la pointe de la Couronne, où les Anglais n'osèrent pas les poursuivre. Ainsi échoua une entreprise commencée avec autant de bonheur que d'audace, et dont le succès eût présenté des avantages incalculables. La
mort de Montgomery, au moment où Québec allait être pris, compromit tout le reste de l'expédition. Mais elle eut au moins cet avantage, que les Anglais, redoutant une nouvelle tentative sur le Canada, divisèrent leurs forces pour en tenir une partie dans ce pays, et loin du théâtre des principales opérations.
Le congrès ne s'étonna point de ces revers, et célébra cette campagne comme si elle eût eu d'heureuses conséquences.
Disposition des esprits en Angleterre. — Mouvemens en Caroline et en Virginie.
Jamais, depuis la révolution de 1688, l'Angleterre n'avait été aussi violemment émue que depuis l'insurrection des colonies. Les partis opposés se reprochaient réciproquement de l'avoir suscitée. Les torys accusaient les whigs d'avoir soulevé l'Amérique par l'empire de leurs doctrines démocratiques. Les whigs proclamaient que les torys, par d'injustes prétentions et la soif du pouvoir, par leur mépris des libertés nationales, par leur aveuglement et leur incapacité, avaient déshonoré la nation anglaise aux yeux de l'univers, et détaché le plus beau fleuron de la couronne britannique. Il semblait que les antiques querelles qui ensanglantèrent le royaume, au temps de la reine Anne, allaient revivre avec toutes leurs fureurs. Au milieu de ces récriminations, on apprit que les pêcheurs
qui se trouvaient à Terre-Neuve, ne recevant plus de vivres de l'Amérique, avaient été obligés de s'éloigner des côtes, et qu'une soudaine irruption de la mer avait englouti plus de sept cents barques et quelques vaisseaux, qui n'avaient pu prendre" asile dans les ports américains. Cette nouvelle fit une impression sinistre en Angleterre. L'opposition s'en empara ; les passions s'exaltèrent encore. L'Europe devint attentive à ces grands débats.
Au terme où en étaient les choses, il est fort douteux que les ministres eussent rien obtenu des colonies en renonçant à leurs prétentions et à leur système, d'ailleurs si conformes à l'orgueil britannique : ils persistèrent. Un bill fut rendu prononçant la confiscation de tout navire qui trafiquerait avec les insurgés, et de toute propriété américaine qui pourrait être saisie. Pour obtenir à prix d'or des soldats, les ministres négocièrent avec toutes les cours d'Europe. Refusés par les grandes puissances, ils traitèrent avec quelques-uns des petits Etats d'Allemagne. Ils envoyèrent enfin en Amérique dix-sept mille étrangers, et portèrent leur armée d'outre-mer à quarante mille hommes effectifs. Un grand nombre de vaisseaux devait soutenir les opérations de l'armée. Les généraux Howe, Burgoyne, Philips, et Cornwallis, les amiraux Howe, Peter-Parker et Hotham furent chargés de divers commandemens. Un plan d'attaque par différens points fut arrêté ; mais la politique
anglaise fut toujours fidèlement employée : on tâcha de semer la désunion entre les Américains.
Pendant que Carleton rétablissait l'autorité de l'x\ngleterre dans le Canada, et que Howe, à Halifax, se préparait à reprendre l'offensive, le gouverneur de la Caroline du nord, soutenu par les Anglais, rentra sur le territoire de la colonie, arbora l'étendard royal et rallia à lui près de dix mille mécontens ; mais le généra] américain Moore, à la tête des insurgés, le mit en fuite et le battit ensuite près de Wilmington avant qu'il pût être secouru. Néanmoins les loyalistes n'avaient pas perdu tout espoir dans cette province ; il se ranimèrent lorsque l'amiral Peter-Parker eut débarqué au cap Fear un corps considérable de troupes commandées par le lord Corwallis, qui fit bientôt sa jonction avec le général Clinton, depuis peu venu dans la province. Les Anglais avaient résolu de s'emparer de la ville de Charleston, dont la possession assurait la conquête de l'Etat; mais n'ayant pas réussi à s'emparer du fort Moultrie (28 juin 1776,) qui défend l'entrée des deux rivières au confluent desquelles est bâtie la ville, et ayant éprouvé des pertes considérables dans l'attaque de ce fort, construit en bois de palmier et défendu par de simples milices nationales, ils se rembarquèrent pour aller grossir l'armée qui se formait sur les côtes du New- York.
D'un autre côté, Dunmore, qui menaçait sans
cesse les côtes de la Virginie, n'ayant aucun poil pour se réparer, vit détruire ses équipages par les maladies. Contraint enfin de brûler lui-même ses vaisseaux, il alla chercher un refuge aux Antilles, sans avoir pu réussir à soulever les nègres. Enfin une conspiration ourdie par le gouverneur Tryon fut découverte. Elle avait pour but principal de livrer le général en chef à l'ennemi. Une autre échoua aussi dans les environs d'Albany. La punition de quelques-uns des coupables prévint, le retour de pareilles tentatives.
Préparatifs du Congrès. — Déclaration d'indépendance.
Le Congrès cependant s'efforçait de préserver les côtes en armant en guerre les navires américains. En peu de temps dix-huit frégates et un grand nombre de chaloupes canonnières furent construites. L'escadre américaine,, sous le commandement du capitaine-général Hopkins, combattit avec succès les Anglais en plusieurs rencontres. L'enthousiasme était partout et créait en peu de jours les soldats et les marins. La nation s'accoutumait à agir comme si elle eût joui de sa pleine indépendance.
Son commerce avait cessé depuis longtemps avec la métropole, ses gouverneurs royaux étaient fugitifs ou sans pouvoir, son congrès faisait des lois, et cependant elle protestait de sa fidélité au
gouvernement anglais. La justice se rendait au nom du roi ; dans les temples on priait pour un souverain dont on battait les armées. Les esprits justes s'offensaient d'une aussi choquante contradiction, qui nourrissait chez les uns les idées d'un rapprochement désormais impossible, comprimait chez les autres leur patriotisme, qu'une réconciliation pouvait rendre criminel, et paralysait en quelque sorte l'action révolutionnaire du congrès. Franklin, à son retour d'Europe, avait le premier prononcé le mot d'indépendance. Les succès de l'aristocratie anglaise contre l'opposition dans les débats sur les colonies, succès qui depuis ont toujours été croissant, lui avaient appris qu'aucune transaction n'était désormais possible. Le congrès en fut convaincu lorsqu'il vit les triomphes de ses armées ; la nation, lorsqu'elle eut connaissance des levées faites contre elle en Allemagne, et de l'acte du parlement qui défendait tout commerce avee les colonies, et abandonnait les propriétés américaines, publiques et privées, à tous ceux qui parviendraient à s'en emparer. Mis hors la loi des nations par l'Angleterre, les Américains ne pouvaient plus s'en reconnaître les sujets. Les plus modérés partagèrent cette opinion à la lecture de l'ouvrage de Thomas Paine intitulé le sens commun^ apologie adroite de l'insurrection et diatribe sanglante contre la royauté, vice capital, selon l'auteur, de N
RESUME DE i/HISTOIRE
la constitution anglaise. Un cri unanime appela alors l'indépendance.
Le congrès voulut toutefois sonder encore T opinion en portant un décret qui dispensait les fonctionnaires publics de prêter serment au roi d'Angleterre, et le déclarait déchu du droit de conférer aucun pouvoir en Amérique. Il ordonnait ensuite que les provinces qui ne l'avaient point fait encore se constituassent librement. Ce décret ne rencontra d'hésitation que dans quelques Etats: mais bientôt tous se constituèrent. Aucun ancien employé royal ne fut conservé, et, chose digne de remarque, ce fat sans qu'il y eût contre eux ni menaces, ni reproches personnels.
Pendant que ces choses se passaient, Lee, député de la Virginie, faisait la motion de déclarer l'indépendance. "Puisque notre union avec l'Angleterre, dit-il, ne peut nous assurer la liberté et le bonheur, qui font l'objet de nos vœux, rompons ce nœud fatal et osons conquérir pour jamais ce bien dont nous jouissons déjà. Ce n'est plus ici la liberté orageuse de Rome et de la Grèce que nous revendiquons, ce n'est plus le privilège de quelques patriciens, c'est la propriété de tous. Les nations attentives se promettent de notre victoire une existence plus libre et plus douce. N'écoutons plus la voix de l'Angleterre. Ses promesses sont des trahisons. Ne nous livrons point à sa foi donnée et violée si souvent dans cette querelle, cette foi
britannique qui sera plus honteusement célèbre encore que la foi punique. Confions-nous à la liberté, source des sages conseils et mère des grands hommes. L'astre qui éclaira les Grecs, les Suisses, les Hollandais, quand ils fondèrent ou conquirent la liberté, luit aussi sur nos têtes ; leurs glaives ne se sont point émoussés en passant dans nos mains. Hâtons-nous de préparer un asile où l'infortune puisse échapper à la tyrannie. Que l'Amérique ait à son tour ses Lycurgueset ses Numas; qu'elle soit indépendante !"
La' proposition de Lee fut accueillie avec une joie calme. Pour plus de maturité, la délibération fut ajournée. Les Etats de Pennsylvanie et de Maryland, qui hésitaient d'abord, donnèrent de nouveaux pouvoirs à leurs députés, malgré l'opposition de J. Dickinson, éloquent partisan de la réconciliation et patriote estimé. Enfin le congrès reprit sa délibération, et le 4 juillet 1776, sur le rapport de Thomas JefTerson, B. Franklin, et John Adams, la déclaration d'indépendance fut arrêtée. C'était l'application solennelle des droits déclarés par le premier congrès. Le préambule énonçait les principes du congrès sur les droits politiques des peuples. " Lorsqu'une suite d'abus et d'usurpations, disait-il, tendant invariablement au même but, montre évidemment le dessein de réduire un peuple sous le joug d'un despotisme absolu, il a le droit, et il est de son devoir de renverser un pareil
gouvernement, et de pourvoir, par de nouvelles mesures, à sa sûreté pour l'avenir." Venait ensuite la déclaration, conçue en ces termes :
" A ces causes, nous, les représentans des Etats- Unis d'Amérique, assemblés en congrès général, attestant le Juge suprême de l'univers de la droiture de nos intentions, au nom et de l'autorité du bon peuple de ces colonies, publions solennellement et déclarons que ces colonies-unies sont et doivent être de droit des Etats libres et indépendans, qu'elles sont franches et exemptes de toute obéissance envers la couronne britannique. — Et, nous reposant fermement sur la protection de la Providence divine, nous engageons mutuellement l'un envers l'autre, pour le maintien de la présente déclaration, nos vies, nos biens et notre honneur."
Telle fut cette déclaration célèbre, faite par des hommes sages et paisibles, et qui seule put préserver les colonies de leur perte, au moment où, sans argent, sans arsenaux, avec de simples milices, elles allaient lutter contre toutes les forces réunies de la Grande-Bretagne. Elle constitua les colonies en république sous le nom des treize États-Unis H Amérique.
Cet acte fut partout accueilli avec des transports d'allégresse ; des fêtes publiques eurent lieu dans toutes les villes. Le zèle pour la défense commune redoubla, car tous les doutes, toutes les irrésolutions avaient cessé.
Ainsi l'habileté des patriotes américains, qui surent enfin prendre une résolution audacieuse, ainsi l'impéritie des ministres anglais, qui ne surent ni prévoir ni arrêter le mal, amenèrent le démembrement d'une des plus florissantes portions de l'empire britannique.
CONSIDERATIONS GENERALES
Les révolutions naissent ordinairement d'un état de malaise, qui amène an besoin général de changement ; parfois elles résultent d'un excès de vigueur, avec lequel n'est plus en rapport l'ordre établi. Malgré leur penchant à suivre les voies accoutumées, les habitudes faites, les peuples, lorsqu'ils ont atteint leur virilité, sortent d'eux-mêmes de tutelle. La circonstance la moins importante en apparence peut alors déterminer la révolution.
L'Amérique, avant la sienne, était heureuse; la plupart des colonies étaient libres et maîtresses de leur gouvernement : la corruption ministérielle n'avait point passé les mers. L'aisance était universelle. Le travail empêchait les esprits d'être remuans. Longtemps encore les choses eussent pu avoir le même cours. Mais l'impôt du timbre, et les actes dont il fut suivi, suffirent pour apprendre à l'Amérique qu'elle avait atteint sa majorité. Un ministère plus habile eût pu le lui faire oublier longtemps encore, et les colonies ne se fussent point séparées de la métropole.
La révolution d'Amérique, par l'effet des principes émis dans les manifestes de ses auteurs, prit, dès son origine, un caractère d'abstraction et de généralité qu'aucune révolution n'offre avant cellelà, et qui devait appeler l'attention de tous les peuples. Elle suivit à cet égard le cours que lui imprimait la nation, accoutumée à jouir d'une grande somme de liberté politique et religieuse, et depuis longtemps livrée à la discussion des doctrines philosophiques, à travers lesquelles les véritables principes finissent toujours par s'établir. La déclaration des droits en était le résumé ; l'acte d'indépendance en fut le développement en action. L'imposant caractère du congrès qui le rédigea avec calme, au milieu du grand mouvement national, ne se démentit pas. Cette sage froideur l'empêcha de placer au commandement suprême de l'armée le général Putnam, et lui fit préférer Washington, qui, s'il n'avait point eu l'honneur du premier succès contre les Anglais, était plus propre que lui à soutenir la grande lutte qui venait de s'engager.
Le congrès de Philadelphie se trouva tout à coup investi d'une confiance d'autant, plus grande, que toute la nation était dans l'attente et ne demandait qu'une direction. Comme il avait pour but l'intérêt réel de toute l'Amérique, il fut bien autrement puissant que le congrès d'Albany, qui au fond n'a,vait pour but que l'intérêt de la métropole.
Mais aujourd'hui la liberté était établie dans toutes les colonies qui voulurent accepter la solidarité de la résistance des Bostoniens aux actes vexatoires du gouvernement britannique. Il restait encore à la consolider. L'acte d'indépendance, en créant la république, confondit tous les intérêts dans l'intérêt commun. Il donna une marche régulière à l'insurrection, et lava les Américains de la défaveur qui souvent s'attache au nom d'insurgés. Il apprit au monde qu'un grand peuple s'était levé et venait demander place parmi les puissances.
Nous venons de voir le congrès organisant le nouveau gouvernement, créant des armées, un trésor, des arsenaux, une marine. Il a conquis le territoire américain sur les Anglais de Boston, sur ceux que conduisaient quelques gouverneurs de provinces. La révolution est faite. Mais l'Angleterre, dominatrice des mers et redoutable entre les grands Etats de l'Europe, la menace de toute sa puissance. Hàtons-nous de voir comment l'Amérique repoussera les fléaux dont elle est menacée, comment sera sanctionnée sa mémorable révolution.
REVOLUTION d' AMERIQUE, DEPUIS LA DECLARATION d'indépendance JUSQU'À LA RECONNAISSANCE DE LA RÉPUBLIQUE PAR LA FRANCE.
Entrée en campagne et plan. — Négociations. — > Bataille de Brooklyn. — Washington se retire derrière la Delaware.
Avant la déclaration d'indépendance, le généra. Howe avait quitté Halifax avec les renforts qu'il avait reçus d'Angleterre. Il avait opéré son débarquement non loin de New- York (25 juin 1776,) et s'était établi dans l'Ile-des-Etats (Staten-Island,) à l'emboucbure même de l'Hudson, dans l'espérance de rallier à lui les royalistes du New-York et la population de l'Ile-Longue (Long-Island.j Là, le rejoignirent l'amiral Howe son frère, et le général Clinton. Trente-cinq mille hommes obéissaient à ses ordres. Les Allemands et les Anglais, qui composaient une partie de son armée, rivalisaient de zèle. Les royalistes accouraient sous ses drapeaux. Le New-York paraissait ne
devoir opposer aucune résistance. Le projet des Anglais était de s'emparer de l'Hudson et de s'unir, en le remontant, avec l'armée du Canada, qui devait descendre par le lac Champlain, après avoir enlevé les forts pris sur les Anglais par les colonels Arnold et Allen, deux années auparavant. Ainsi les provinces insurgées eussent été séparées en deux portions et privées de communication entre elles ; on aurait pu se porter à volonté sur tous les points et écraser principalement les provinces de la Nouvelle-Angleterre, qui étaient le . véritable foyer de la révolution. Tout semblait garantir le succès de ce plan tracé par le ministère britannique.
Tandis que les armées royales débarquaient dans la partie de l'Amérique qui devait leur présenter le moins de résistance, le congrès, plein d'une noble assurance, déclarait l'indépendance des États- Unis.
Washington avait préparé tous les faibles moyens de défense qui étaient en son pouvoir pour arrêter les ennemis à l'entrée de l'Hudson. Il avait placé des corps de troupes dans toutes les positions menacées. Mais son armée, affaiblie par l'indiscipline des milices et par la méfiance du congrès envers la troupe de ligne, instrument ordinaire d'usurpation ou de despotisme, qu'il ne voulait pas multiplier, n'était pas, à beaucoup près, en état de résister à toutes les forces des Anglais.
Plein de confiance dans ses moyens de succès, Howe ne voulut point cependant commencer les hostilités sans faire connaître les intentions du gouvernement anglais. Il répandit avec profusion (juin 1776) une proclamation propre à effrayer les rebelles et à ramener les hommes timides. Il entra même en négociation avec Washington. Celuici rejeta habilement toute communication, sous le prétexte qu'on ne lui donnait point les titres de sa place, et qu'on traitait les Américains indépendans comme une troupe d'hommes sans droits établis. Il en référa au congrès.
Le général Howe se décida alors à entrer en campagne. Il fit passer son armée de l'Ile-des- Etats sur l'Ile-Longue, plus voisine de New- York, et bientôt les Américains que Washington y avait placés, refoulés de toutes parts sur New- York, furent complètement battus à Brooklyn (22 août). Washington y était, passé au commencement de l'action. Il eut la douleur de voir écraser les siens sans pouvoir faire venir à leur secours le gros de l'armée. C'eût été exposer au hasard d'une bataille le sort de l'Amérique et tous ses défenseurs. Il préféra une défaite à ce danger sans ressources. Les Américains perdirent trois mille hommes, trois généraux et six pièces de canon.
Ce terrible échec amena l'évacuation de la ville de New- York par les Américains, qui se retirèrent vers le haut de l'île de ce nom. La terreur régnait
partout Les miliciens se retiraient dans leurs foyers malgré les ordres du général en chef. Ce fut alors que le congrès décréta la formation d'une armée de ligne, qu'il fixa pour terme des engagemens, d'abord la fin de la guerre, ensuite trois années de service, et qu'il assigna des concessions de terres aux soldats et officiers. Tous les moyens de ranimer le courage des troupes et de multiplier les enrôlemens furent mis en usage, mais presque sans succès.
Profitant de son avantage, Howe fit de nouvelles propositions (Il sept.). Mais les commissaires nommés par le congrès, voulant traiter seulement au nom des Etats-Unis comme Etats indépendans, la négociation fut rompue, et le congrès approuva la conduite de ses mandataires.
Les Anglais reprirent immédiatement les hostilités. Les Américains avaient concentré leurs forces sur Rings-Bridge, à douze milles au nord de New- York. Howe les harcela dans leur camp, leur livra ^plusieurs attaques sérieuses (oct.), et fit tous ses efforts pour les amener à combattre en bataille rangée, ce que le prudent Washington eut soin d'éviter. Howe revint alors attaquer avec la plus grande vigueur le fort Washington, où commandait le colonel Macgow, à la tête de deux mille six cents hommes, qui furent obligés de capituler, faute de munitions. De l'autre côté de THudson, en face du fort Washington, et destiné comme
lui à arrêter la navigation des Anglais sur le fleuve, était placé le fort Lee. Les Américains l'évacuèrent aussitôt, y laissant leurs munitions, leurs tentes, leur artillerie, et les Anglais, s'en étant emparés, furent les maîtres de pénétrer dans le cœur du New- Jersey, et d'opérer sans obstacle leur mouvement de jonction avec l'armée du Canada. » La prise de ces forts acheva ce qu'avait commencé le revers de Brooklyn. Les milices américaines épouvantées se débandèrent; la troupe de ligne se livra à une effrayante désertion. L'armée fut presque dissoute ; à peine resta-t-il sous les drapeaux trois mille soldats. L'armée était sans outils pour se retrancher, sans tentes pour s'abriter, sans munitions pour se défendre, presque sans artillerie et sans chevaux.
Au milieu de l'effroi général, les proclamations du général anglais circulaient. On vit une foule de gens du peuple implorer leur pardon ; des familles riches et considérées, des magistrats, des fonctionnaires du nouveau régime même, *'empressèrent de faire leur soumission. Cependant on remarqua que la classe moyenne restait fidèle à la cause de l'indépendance. Toutefois, comme on voyait les mécontens de l'intérieur se préparer à la révolte, pour les contenir on fut obligé d'envoyer dans le comté de Monmouth, qui dépend de la province même de New-Jersey, où les armées étaient
en présence, une partie des faibles corps qui restaient.
Mais a u sein de l'adversité, le courage de Washington ne se démentit pas. Résolu à'accomplir le mandat que le congrès lai avait donné, son audace s'accrut dans les revers, et sa constance devint un sujet d'admiration. Il ordonna aux corps séparés de rejoindre l'armée principale. Il sollicita les provinces de faire immédiatement des levées. Ses ordres furent exécutés avec lenteur ; les provinces ne répondirent pas à son appel, si ce n'est celles des contrées du nord. Pour comble de malheur, les milices du Maryland et du New-Jersey, une partie de celles de Pennsylvanie, déclarèrent que leur engagement était expiré et quittèrent leurs drapeaux. Avec les débris de son armée, Washington, trompant l'ennemi et feignant de vouloir reprendre l'offensive, opéra sa retraite sur la rive droite de la Delaware pour couvrir Philadelphie, siège du gouvernement et du congrès.
Enlèvement du général américain Lee. — Guerre contre les Indiens. — Confédération des États- Unis. — Dictature de Washington.
Fatigués des combats multipliés livrés dans des lieux difficiles, où ils avaient acheté la victoire a force de sang, les Anglais, croyant qu'ils pourraient s'emparer de Philadelphie dès qu'ils le voudraient, résolurent d'attendre que la rivière fût gelée, ce O
qui devait rendre inutiles les moyens de défense que Washington préparait à la hâte. Celui-ci profita du repos qti'ils lui laissaient. Il envoya faire des levées; il ordonna aux généraux Gates, qui était près des lacs, et Lee, qui commandait dans le haut Jersey, de venir le joindre. Ce dernier obéissait avec quelque lenteur, lorsqu'il fut enlevé secrètement par un parti d'Anglais, de la maison écartée où il s'était logé, et conduit par eux à New- York. La nouvelle de cette capture retentit jusqu'en Europe, et l'on y crut un instant que la guerre était finie. Les traitemens qu'on fit subir à Lee, le refus de le reconnaître d'abord en son grade de général, amenèrent des négociations et de sévères représailles.
Sullivan, ayant pris le commandement du corps de Lee, se hâta d'obéir aux ordres de Washington et de se rallier à lui. Dans le même temps, l'amiral Peter-Parker et le général Clinton, à la tête d'une partie de l'armée anglaise, s'étant emparés du Rhode Island, y tinrent bloquée la flotille du capitaine général Hopkins. L'amiral anglais fit ensuite voile vers les côtes de la Caroline et de la Virginie, où ses agens s'efforçaient de soulever les Indiens de diverses tribus. Le loyalistes se souvenaient de leurs désastres récens ; ils ne firent aucun mouvement. Les Indiens répondirent donc seuls à l'appel qui leur était fait. Les Creeks firent mine d'entrer en campagne ; les six tribus alliées
s'ébranlèrent un instant ; les Cherokees, n'écoutant que leur fureur, massacrèrent les habitans du pays qui les avoisinait : mais ces dignes auxiliaires des Anglais furent battus et presque entièrement détruits par les Américains, qui coururent aux armes, ranimés par la retraite de i\nglais, après leur attaque infructueuse du fort Moultrie.
L'armée du Canada avait essuyé moins de revers * que les autres corps américains. Depuis qu'elle s'était retirée à la pointe de la Couronne, Carleton, gouverneur du Canada, rassemblait des troupes pour forcer le passage des lacs et descendre par THudson dans le cœur des provinces insurgées. Une escadre avait été équipée sur les lacs par chacune des armées ennemies. On en vint aux mains près de l'île Valicourt, sur le lac Champlain. Arnold, qui commandait la flotte des Américains, fut battu et perdit tous ses navires, malgré des prodiges d'intrépidité. Le fort de la Couronne fut alors abandonné aux Anglais. Carleton n'osa pas pousser plus loin, parce que la saison était trop avancée. Il se retira vers le Canada, et sa retraite donna la faculté à la plus grande partie des Américains réunis sous les ordres de Gates de rejoindre l'armée de Washington.
Mais, malgré la réunion de toutes les forces disponibles, l'armée américaine du New-Jersey était peu nombreuse. Les deux provinces de New- York et de Rhode-Island, la majeure partie de celle de
Jersey étaient au pouvoir de l'ennemi, et dès le printemps une puissante armée pouvait s'avancer du côté du Canada. Le découragement augmentait : déjà plusieurs Américains des provinces occupées par les Anglais s'étaient rangés sous leurs drapeaux, Le recrutement se faisait avec les plus grandes difficultés pour l'armée républicaine, sans cesse affaiblie par les désertions. Le papier-monnaie baissait graduellement de valeur. Le présent . était pénible, l'avenir plus alarmant encore.
Le congrès ne se laissa point abattre, et ce fut au moment de sa plus grande détresse qu'il décréta (4 oct. 1776) l'acte de confédération perpétuelle des Etats-Unis, première constitution de l'Amérique unie.
L'ennemi s'approchait de la Delaware ; le congrès transporta le siège de ses séances de Philadelphie à Baltimore ville du Maryland (12-20 déc.) Là, son premier acte fut de confier au généralissime une dictature militaire dont la durée fut fixée à six mois, si le congrès n'en ordonnait pas différemment. Sa confiance en Washington parut ainsi s'accroître au moment même où ce général voyait ses armées battues de toutes parts.. Au milieu de tant de revers, pas un reproche denegligence ou d'incapacité ne s'éleva contre les chefs de l'armée. L'orgueil n'avait pas persuadé aux Américains qu'ils fussent invincibles, et ils cédèrent sans s'étonner à la force des choses. Il fallait
prévenir des maux plus grands encore : le congrès fit un fort emprunt, créa une loterie, ordonna que ses papiers auraient un cours forcé. H fixa même le prix de certaines denrées par une loi dont la rigueur a depuis été si malheureusement surpassée en France, sous le nom de Maximum. Les assemblées provinciales appuyèrent ces mesures de toute leur autorité. La patrie, quoique en danger, n'était pas perdue.
Dispositions de la France. — Le congrès envoie des députés auprès de cette puissance. — Départ de La Fayette pour V Amérique.
Depuis longtemps la France, éternelle ennemie de l'Angleterre, secondait de ses vœux la cause des Américains. Déjà son commerce avait fourni (1775) des armes aux insurgés, et l'entreprenant Beaumarchais en faisait fabriquer publiquement pour eux. L'agent du congrès, Silas Deane, faisait quelques enrôlemens d'officiers, et même il avait secrètement obtenu quelques vieilles armes des arsenaux du Roi. De toutes parts s'élevait en France un cri unanime en faveur des Américains. Le gouvernement cédait trop lentement à cette impulsion, malgré son désir de venger les revers de la guerre de sept ans ; et l'Espagne, par l'effet de sa haîne contre l'Angleterre et du pacte de famille couclu en 1761 entre les diverses branches de la famille de Bourbon, se montrait disposée à o2
vaincre bientôt, en faveur des Etats-Unis, la répugnance qu'elle avait à seconder la France et à secourir une république. Le congrès, au moment des désastres de 1776, nomma (26 sept. 1776) Franklin, Deane, et Arthur Lee, commissaires pour aller solliciter en France des secours, et pour obtenir la reconnaissance de l'indépendance américaine. L'arrivée de Franklin en Europe (déc.) fut un événement pour la nation. De grands seigneurs et les savans les plus remarquables se hâtèrent de l'accueillir avec distinction ; et, quoique la circonspection du cabinet de Versailles ne permît pas encore de l'admettre à la cour, il en fut amplement dédommagé par les témoignages d'intérêt qu'il obtint de toutes parts et les secours que le commerce français fit passer aux insurgés, en attendant ceux plus efficaces du gouvernement. Retiré à Passy, il était devenu, par ses mots heureux, ses vertus, son patriotisme, un objet universel de curiosité et de vénération. On personnifiait en lui la république, dont il était le représentant. Les traités qu'il offrait aux ministres étaient goûtés; mais le caractère indécis de Louis XVI s'opposait à une rupture avec l'Angleterre, où les torts auraient pu paraître de son côté, et Maurepas, son premier ministre, était aussi faible que lui.
Un jeune Français d'un nom illustre, doué d'une candeur vertueuse et d'un courage indomptable, se présenta en ce temps aux envoyés américains et
leur offrit son bras. Ils eurent la générosité de vouloir le détourner d'un projet qui paraissait téméraire au moment de leurs désastres. Ce refus rendit ses instances plus vives. Les envoyés étaient sans ressources en ce moment ; il fréta un vaisseau, et, s'arrachant des bras de sa jeune épouse, bravant les oppositions de la cour, il partit pour l'Amérique. Ce jeune homme était destiné à devenir l'ami de Washington et le défenseur le plus désintéressé de la cause américaine. Il devait, en Europe, donner l'éveil à la liberté et à la révolution française. Lorsque de fatales discordes l'exilèrent de sa patrie, il devait, du fond du cachot où le jeta le despotisme, le faire trembler et intéresser l'univers. Dans toutes les crises où la liberté s'agita pour reprendre son légitime empire, on devait le retrouver debout. C'était La Fayette. Il brava les menaces du gouvernement britannique, qui l'eût traité honteusement s'il eût été pris, et débarqua à Charleston, dans l'été de 1776, avec des dépêches importantes, et, ce qui valait peut-être mieux, avec des armes. Son arrivée produisit une vive sensation sur les Américains, par lesquels il fut reçu avec transport. Il voulut servir dans leurs rangs comme simple volontaire et à ses propres dépens. Un décret du congrès accepta ses services: ils furent grands et multipliés.
Plusieurs Français et d'autres Européens servaient la même cause ; Saint-Ouary, Fleury, l'ingé-
nieur du Portail, l'officier d'artillerie Buplessis, et les illustres Polonais Kosciusko et Puîaski.
Bataille de Trenton. — -Washington dégage Philadelphie.— Troubles dans les provinces. — Enlèvement du général anglais PrescoL
Les Anglais s'étaient répandus dans le New- Jersey ; Washington, impassible, de l'autre côté de la Delaware, observait leurs mouvemens et grossissait son armée. Tout à coup (25 déc.) il passe de la circonspection à l'audace. " Les Anglais, dit-il, ont trop étendu leurs ailes, il est temps de les leur rogner." Il passe la Delaware la nuit de Noël, et son armée, sur trois colonnes, s'avance en silence vers Trenton et y surprend les ennemis. Trois régimens allemands mettent bas les armes, et le général américain victorieux, qui ne veut pas compromettre ce premier succès, reprend sa position de la veille sur la rive droite du fleuve.
Les prisonniers furent conduits en triomphe à Philadelphie. Ces Allemands, qui partout se livraient au pillage et à la dévastation, inspiraient plus de terreur que les Anglais eux-mêmes: on reprit confiance de toute part, en apprenant qu'ils avaient été battus, et les Anglais en furent si vivement frappés, que lord Cornwallis, au moment de partir pour l'Angleterre, retourna précipitamment dans le New-Jersey.
Profitant de cette favorable impression, Wash-
ington se mit en mouvement et se décida à abandonner les rives de la Delaware et à porter la guerre dans le cœur même du New-Jersey. Obligeant les Anglais à le suivre, il dégageait ainsi Philadelphie et prévenait une bataille qui pouvait décider en un jour du sort de l'Amérique. Bientôt les Anglais n'occupèrent plus qu'une petite partie du Jersey, dont leurs excès avaient soulevé la population, jadis portée pour eux. La Pennsylvanie était couverte, et le généralissime maître de porter la guerre sur le théâtre qu'il choisirait.
Il fut alors proclamé lé sauveur de la patrie par l'Amérique et l'Europe, et le congrès, qui retournait tenir ses séances à Philadelphie, étendit encore des pouvoirs dont Washington savait faire un si bon usage. Pendant plusieurs mois le général américain, presque sans armée, eut l'art de faire illusion aux ennemis et à sa patrie elle-même, tant il déploya d'habileté et de vigueur dans une foule de mouvemens militaires. L'hiver de 1776 à 1777 et le printemps de cette dernière année s'écoulèrent sans qu'il se passât rien de remarquable. Des mouvemens éclatèrent dans le Maryland et dans la partie nord de l'Etat de New- York et furent heureusement comprimés (1777). Plusieurs affaires eurent lieu dans le Jersey et le Connecticut, et Arnold eut la gloire d'y combattre de nouveau les Anglais.
Vers cette époque, le lieutenant-colonel Barton,
se portant en secret, avec quelques hommes choisis, au milieu des Anglais qui occupaient le Rhode- Island, enleva leur général Prescot, qui venait de mettre à prix la tête d'Arnold, depuis peu fait général par le congrès. Cette juste représaille de l'enlèvement de Lee fit une sensation favorable.
Pendant ce temps le généralissime avait successivement placé son camp à Morristown et à Middlebrook, dans des positions inexpugnables, que Howe ne put jamais le déterminer à quitter pour se risquer aux hasards d'une bataille. Les Anglais se retirèrent alors dans Staten-Tsland, où ils se préparèrent aussi secrètement que possible à une grande expédition. Washington les observait attentivement, renforçant toujours son armée, multipliant ses efforts pour retenir les milices que l'expiration des engagemens rappelait de nouveau dans leurs foyers, et faisant armer les citoyens par tout où les Anglais menaçaient de se porter. Il redoutait qu'ils ne tentassent de faire leur jonction avec l'armée du Canada, qui venait du rentrer en campagne. Il fit prendre, en conséquence, des dispositions aux généraux Sullivan, Putnam, et Sterling.
Campagne du Canada. — Capitulation de Bur~ goyne.
Cependant l'armée anglaise du Canada était rentrée en compagne, non plus sous les ordres du gouverneur Carleton, dont l'humanité égalait le cou-
rage, mais sous ceux du général Burgoyne, guerrier expérimenté et avide de gloire. Elle était nombreuse et abondamment fournie de tout. Composée d'Anglais et d'Allemands, elle était soutenue de corps de Canadiens et de Sauvages qu'on avait armés. Avec ces forces, Burgoyne se porta de la pointe de la Couronne devant le fort de Ticonderoga, que les Américains évacuèrent après une vive résistance pour se retirer sur le fort Edouard. Le général Schuyler avait indiqué ce rendez-vous général après la malheureuse rencontre d'Hubbardton et la prise des forts Sainte-Anne et Skeenesborough, où les Américains, après des prodiges de valeur, avaient perdu presque toutes leurs munitions et l'artillerie nombreuse des forts. L'ennemi se rassemblait à Skeenesborough et se disposait à franchir les seize milles de pays impraticable qui séparent le fort Sainte-Anne du fort Edouard, où Schuyler, avec une armée réduite à quatre mille hommes épuisés de fatigue, accumulait cependant les obstacles de toute espèce sur la route de Burgoyne. Celui-ci, pendant ce temps, faisait attaquer les forts qui sont sur la limite de l'Etat d'York, du côté du lac Ontario et dans le pays des Mohawks. Les Américains battus étaient lâchement abandonnés aux Indiens de l'armée anglaise, qui les torturaient impitoyablement. Toutefois Burgoyne manquait de vivres. Il voulut enlever ceux que les Américains avaient amassés en grande
quantité à Bennington, à vingt milles de l'Hudson, et y reçut un échec considérable. Dans cette occasion les Américains durent la victoire aux secours amenés de la Nouvelle-Angleterre par les généraux Lincoln et Arnold et le colonel Morgan, déjà connu par sa belle conduite sous Montgomery au siège de Québec. Ce premier succès fit bientôt affluer de toutes parts les milices des provinces voisines, que Washington avait immédiatement fait rassembler et porter sur ce point, qu'il ne croyait pas aussi prochainement menacé. Sur ces entrefaites, Gates prit le commandement de l'armée américaine, qui avait battu lentement en retraite jusqu'à Saratoga. La confiancé s'était rétablie, et un parti d'insurgés avait même été attaquer la ' forteresse, depuis peu perdue, de Ticonderoga. Burgoyne se consumait en efforts pour s'assurer, avant l'hiver, du cours de l'Hudson, qu'il avait eu l'imprudence de passer. Les mois de septembre et d'octobre virent deux combats opiniâtres: dans le premier, l'avantage demeura indécis; c'était déjà un succès pour les Américains, qui furent vainqueurs dans la seconde affaire, où Arnold fut de nouveau blessé La position de Burgoyne devint désespérée. Sans vivres, même pour opérer sa retraite vers les lacs, il fallait qu'il succombât ou qu'il gagnât Albany à travers un pays affreux et les lignes toujours croissantes des Américains. Il avait perdu une foule d'officiers de marque, et le camp
célébrait les funérailles du général Frazer au fracas épouvantable de l'artillerie américaine, dont les boulets faisaient, par intervalle, voler la terre jusque sur le visage du chapelain qui officiait.
Burgoyne, après beaucoup de tentatives pour se tirer de l'épouvantable position où il était, fut enfin obligé de capituler avec toute son armée. Ce triomphe inattendu porta la joie dans toute l'Amérique. Gates reçut du congrès des honneurs particuliers. Les prisonniers anglais furent conduits à Boston, où on les retint contre les termes de la convention, les Américains ayant découvert qu'ils se proposaient de la violer de leur côté en passant à l'armée de Howe et non en Angleterre, comme ils s'y étaient soumis.
Telle fut la fin de cette expédition, entreprise avec tant de moyens et de jactance; où, par un abus criminel du droit de la guerre, Burgoyne toléra les plus horribles excès des Sauvages. Howe seul dut s'imputer sa non-réussite, parce que, jaloux de comprimer la révolte autour de lui, il négligea d'exécuter le plan du ministère et de se joindre à l'armée du nord pour occuper avec elle le centre des colonies insurgées. Toutefois le général Clinton avait agi dans ce sens ; mais la catastrophe de Burgoyne rendit inutiles les succès que le premier avait obtenus sur l'Hudson.
Ij armée de Howe débarque dans le Maryland.— Batailles de Brandywine et de Germantown. — Les Américains se retirent à Valley-Forge, — La France reconnaît l'indépendance.
Pendant que ces choses se passaient à l'armée du nord, l'armée du général Howe était entrée au fond de la baie de Chesapeak et débarquait dans le Maryland (25 août 1777,) menaçant la ville de Philadelphie. Washington voulait couvrir cette ville. Il prit position sur la rive gauche du Brandywine, Le 11 septembre une grande bataille eut lieu, dans laquelle l'avantage, qui paraissait d'abord décidé en faveur des républicains, se changea vers le soir en une déroute complète. Washington, trompé par de faux avis, ne put éviter sa défaite. La Fayette, qui ralliait les troupes, fut blessé à la jambe dans cette journée, qui livra aux Anglais la majeure partie de la Pennsylvanie inférieure.
Le congrès ni le généralissime ne furent ébranlés de ce grand revers. Le pouvoir dictatorial fut de nouveau, et pour la seconde fois, confié à Washington. On prépara la défense de Philadelphie. L'armée républicaine s'étant portée du côté de Lancastre à la rencontre de celle des Anglais (23 oct.,) ceux-ci s'emparèrent de la capitale de la confédération. Le congrès s'était rendu à Lancastre, et sa constance neutralisa l'impression qu'aurait pu faire sur l'esprit des peuples la prise
de Philadelphie. Le fleuve avait été couvert de forts et de travaux propres à empêcher les Anglais de le remonter. Ceux-ci résolurent de les détruire et de s'assurer du cours de la Delaware. Une partie de leur armée se jeta dans le Jersey. Washington voyant qu'elle s'affaiblissait en s'étendant, l'attaqua avec beaucoup de vigueur au bourg de Germantovvn. Après des succès importans, la victoire lui échappa encore une fois, et le congrès eut la magnanimité de donner publiquement des éloges à sa^conduite, à son plan d'attaque et à la valeur de ses troupes. Il fut plus loin, il eut l'énergie de casser le général Stephens, pour avoir mal dirigé son corps pendant la retraite. Malgré ces désastres multipliés, rendus plus sensibles pour l'armée du centre, par le succès de Gates, la confiance publique n'abandonna pas le généralissime, qui attendait impatiemment les troupes du Canada pour tenter de nouveaux efforts. Cependant Greene et La Fayette avaient suivi les Anglais dans le Jersey. Ce dernier y reçut le commandement d'une division, et cessa de servir comme volontaire. Les troupes de l'armée du nord arrivèrent enfin sous les ordres de Gates. Il était trop tard pour rentrer sur-le-champ en campagne, et les deux armées ennemies prirent leur cantonnement pour l'hiver, celle des Anglais principalement à Philadelphie (1777,) celle des républicains dans une contrée agreste et déserte, appelée Valley-Forge.
(1778) Là elle fut accablée de maux inouïs. La famine, les maladies, le froid, le dénuement absolu de munitions, de vêtemens, de chaussure, l'éprouvèrent à la fois. Le mécontentement éclata et amena la désertion. Le général en chef fut calomnié auprès des soldats et du congrès. Sa vertueuse constance résista à tout. 11 opposa la fidélité de La Fayette aux intrigues de quelques lieutenans jaloux. Si le congrès fut sourd à la calomnie, l'histoire doit dire qu'il se montra peu actif, et quelquefois peu propre à réparer les maux dont se plaignait Washington. Il voulut essayer, sans moyens sufHsans, un coup de main sur le Canada ; mais l'expédition n'eut pas lieu. La Fayette, qui avait reçu le commandement de cette nouvelle armée, revint bientôt sur un théâtre qui lui convenait mieux, puisqu'il y avait plus de dangers à courir ; et bientôt il fit voir par la belle défense de la position de Baron-Hill, près de Philadelphie, que sa présence n'était pas inutile à l'armée du centre.
Dès les premiers jours du printemps, Henri Clinton remplaça le général Howe dans le commandement de l'armée britannique. Les succès qu'avait obtenus ce dernier étaient loin de compenser les désastres de Burgoyne ; et le ministère, qui le blâmait de n'avoir pas suivi le plan qui lui avait été tracé, voyait avec peine qu'il fallait se déterminer à de nouveaux sacrifices. La nation
anglaise éclatait en murmures, et la joie des puissances rivales ne se contenait plus. Le parlement était l'arène qui fixait les regards de l'Europe. Le lord Chatham y publiait de nouveau que " si l'on ne mettait promptement un terme à la guerre en traitant avec les Américains, et qu'on leur donnât le temps de se jeter dans les bras de la France, la pérte de la patrie était imminente." Mais le ministère s'obstinait à vouloir terminer la querelle par les armes et par l'entière soumission de l'Amérique.
Cependant le congrès renouvelait ses instances auprès de la cour de Versailles, où il était appuyé par tout ce qui avait quelque autorité. Le roi ne se déterminait pas à reconnaître l'indépendance : c'eût été rompre avec l'Angleterre ; et, soit qu'il ne fut pas préparé à la guerre, soit qu'il ne voulût pas la provoquer, il hésitait encore. Au milieu de ces retards, le désespoir s'était emparé des députés américains, lorsque la nouvelle de la capitulation de Burgoyne vint prouver à la France qu'on ne lui offrait point dans l'Amérique une alliée indigne d'elle. Toutes les irrésolutions, toutes ces lentes précautions, que l'impatience de l'opinion publique taxait de faiblesse et de pusillanimité, cessèrent. L'indépendance et la souveraineté de la république furent reconnues par un roi absolu ; et un traité d'alliance offensive et défensive fut conclu entre la France et les Etats-Unis. C'était le premier peup2
RESUME DE l' HISTOIRE
pie américain qui passait solennellement du rang de colonie à celui d'Etat libre, et qui annonçait à l'univers que l'ère d'action du Nouveau-Monde était arrivée. Toutes les nations furent attentives à ce grand spectacle, et la joie de la France, qui portait un coup aussi sensible au cœur de son éternelle ennemie, ne permit pas au cabinet de Versailles de voir tout ce qu'il faisait en proclamant /la souveraineté du peuple et le droit d'insurrection.
CONSIDERATIONS GENERALES
Le premier acte de la révolution américaine était achevé ; le congrès avait proclamé l'indépendance. Lorsqu'il rédigea cette mémorable déclaration, il ne fut point entraîné par l'inquiète impétuosité qui règne chez le peuple au milieu des grandes crises. Il marcha avec calme dans la voie que lui indiquaient l'état moral et les besoins nouveaux de la nation, qui suivit ses pas avec confiance. On vit les possesseurs de nègres des Etats du sud ne pas hésiter un instant à déclarer que tous les hommes naissaient égaux et libres. Aucun principe de justice ou d'humanité ne fut méconnu. On paralysa les efforts des ennemis du nouvel ordre de choses ; mais nulle part on ne leur dressa des échafauds.
La révolution se fit sans secousses : elle partit et arriva à son terme toujours d'un pas égal. Cependant elle aurait pu être arrêtée dans son
oours par la force. Les Anglais s'étaient emparés de plusieurs positions importantes ; ils avaient armé les Indiens ; de toutes parts ils menaçaient l'Amérique. Le congrès répondit une seconde fois à leurs menaces par un décret mémorable; c'était la confédération d'octobre 1770, qui acheva de cimenter l'union de tous les Etats. Le zèle, affaibli par les revers, fut ranimé par la confiance ; et les succès reparurent.
Mais la constance et le courage des citoyens et l'organisation populaire du gouvernement ne suffisaient pas contre les forces disciplinées et la fécondité des ressources de l'Angleterre. Aussi, tandis que les principes de la révolution soulevaient toutes les provinces, les armées britanniques pénétraient dans la plupart d'entre elles. Celles du centre étaient en partie occupées; le nord et le midi étaient menacés d'une invasion prochaine. L'hésitation devenait générale, parce que les moyens de résistance manquaient à la volonté des peuples. La France les leur donna et consolida la révolution, en se déclarant pour l'indépendance. Tandis que le ministère anglais était appuyé dans ses rigueurs par toute la nationalité britannique, toutes les illustrations de la France faisaient des efforts en faveur des insurgés, plus encore par amour des principes proclamés en Amérique que par haine pour l'Angleterre. Dès-lors la révolution fut assise. Et ce fut un roi absolu qui, le premier, donna sa sanction
au démembrement d'une monarchie au bénéfice de la première république moderne ! Et les gouvernemens européens, aveuglés par leur haîne pour l'Angleterre, ne virent, dans la lutte qui s'était engagée, que l'humiliation de celle-ci, et ne s'aperçurent pas que, devant eux, et sous leur égide, s'agitait la question de leur existence future !
SECTION TROISIÈME
REVOLUTION d' AMERIQUE, DEPUIS LA RECONNAIS- SANCE DE LA REPUBLIQUE PAR LA FRANCE, JUS- QU'À SA RECONNAISSANCE PAR L'ANGLETERRE ET A LA PAIX GENERALE.
La France déclare la guerre à V Angleterre. — Bataille de Monmouth. — Départ de La Fayette pour la France.
Les traités de la France avec l'Amérique n'étaient pas encore publics. Le ministère anglais hésita s'il en préviendrait l'effet en reconnaissant lui-même la république. Mais le roi refusa son aveu à cette mesure. On voulut alors user des moyens de conciliation, oubliant que le moment était décisif, et croyant faire suffisamment, en cette extrémité, que d'accorder à l'Amérique ce qu'elle avait sollicité autrefois, mais qui n'était plus assez pour elle. L'opinion publique accueillit mal ces projets, contraires à l'honneur de la couronne ; elle voulait la reconnaissance de la république ou la guerre.
RESUME DE l'hïSTOIRE
Le cabinet de Londres reçut enfin la notification des traités faits par la France. Le parlement s'agita à l'aspect des calamités qui menaçaient la nation anglaise. Ce fut alors que Chatham mourant se présenta (7 mai 1778) une dernière fois à ia tribune, et, demandant la cause de ce désespoir universel, déclara que, puisque l'on avait eu le malheur d'attendre si longtemps, on ne pouvait plus opter sans déshonneur, et qu'il ne restait plus qu'à déclarer la guerre à la maison de Bourbon. " Tout parti, dit-il en finissant, vaut mieux que le désespoir. Faisons tous un dernier effort, et si le sort veut que nous tombions, tombons du moins en hommes." Chatham, épuisé, ne put poursuivre ; bientôt il tomba en convulsion, et ne se releva plus. Quatre jours après, l'Angleterre perdit cet homme d'état vraiment patriote, qui mourut pauvre, après avoir administré si longtemps les richesses de l'état, et qui avait élevé la nation anglaise audessus de toutes les autres nations.
D'après l'autorité de ses paroles, le parlement refusa de reconnaître l'indépendance des Etats- Unis, et se prépara à continuer la guerre. Des commissaires furent cependant chargés de tenter la conciliation sans promettre l'indépendance.
L'on sentait que la France prendrait bientôt une attitude hostile. Déjà ses ports étaient remplis de vaisseaux armés. On prépara les moyens de lui résister. Les plus célèbres amiraux furent appelés
au commandement des forces navales. Un embargo fut mis sur les vaisseaux marchands français. Comme cette mesure n'amena que de stériles représailles et qu'on voulait rompre, depuis qu'on avait appris qu'une escadre française partie de Toulon (13 av.) sous les ordres du comte d'Estaing se dirigeait sur l'Amérique, l'amiral anglais Byron fut chargé de le suivre avec une armée navale ; l'amiral Keppei, de son côté, reçut ordre (13 juin) ne mettre à la voile et d'attaquer.
Quatre jours après (17 juin) eut lieu le premier acte d'hostilité entre la France et l'Angleterre. La frégate française la Belle Poule fut attaquée par une frégate qu'elle mit en fuite après un combat de plusieurs heures, à la vue des deux escadres. Cet événement retentit dans les deux hémisphères ; toute contrainte devenait inutile, la guerre était commencée ; elle fut immédiatement déclarée.
Tandis que d'Orvillers, sorti de Brest avec trente-deux vaisseaux, cherchait Keppel et le combattait à Ouessant, que dans d'autres mers Fabri et Kersaint illustraient la marine française, d'Estaing, avec douze vaisseaux, naviguait lentement vers l'Amérique, emmenant avec lui M. Gérard de Rayneval, ministre plénipotentiaire du roi de France au congrès.
Cependant arrivaient presque en même temps en Amérique, la nouvelle des traités avec la France
(2 mai) et les commissaires pacificateurs de l'Angleterre (9 juin.) Ceux-ci tentèrent d'abord de s'adresser au généralissime, qui renvoya leurs dépêches au congrès, où elles furent rejetées (17 juin.) Ils se livrèrent alors à des intrigues multipliées pour répandre leurs manifestes dans les provinces, et la corruption parmi les patriotes ; mais d'éloquens écrivains, et principalement Drayton et Thomas Paine, leur répondirent avec avantage.
Pendant qu'ils s'efforçaient de désunir les Américains, les Anglais, alarmés par les préparatifs de leurs ennemis et le bruit de la prochaine arrivée d'une escadre française qui pourrait les bloquer dans la Delaware, se déterminèrent à évacuer Philadelphie, et à regagner New- York à travers le New-Jersey. Aussitôt Washington quitte son camp de Valley-Forge, les poursuit et les atteint dans une position difficile près de Monmouth ; La Fayette et Knox soutiennent le premier choc des Anglais. Un combat opiniâtre s'engage ; le général Lee, qu'un échange contre le général anglais Prescot* avait rendu à ses compagnons d'armes, compromet par quelque lenteur les mesures de Washington ; mais les Anglais, de toutes parts pressés par les Américains, sont forcés d'abandonner le champ de bataille. Aussitôt la désertion se met parmi les Allemands de leur * Le même qui avait été surpris à Rhode-Island.
armée, qui s'embarque pour New- York, où Washington la cerne de toutes parts.
La conduite de Lee, qu'à juste titre on soupçonna de jalousie envers Washington, et qui compromit le succès de la journée, fut déférée à un conseil de guerre, et il fut suspendu de ses fonctions militaires pour un an.
A peine les Anglais touchaient-ils à New-York, que d'Estaing paraissait devant la ville ; de la il se porta
I bientôt sur Rhode-Island, d'où on voulait chasser les Anglais. Il prit position devant la ville de New-Port, tandis que le général Sullivan attaquait l'île par le nord ; mais bientôt une continuité de mauvais temps ayant maltraité l'escadre française, qui avait remis en mer pour attaquer celle des
! Anglais, d'Estaing se crut obligé de renoncer à l'entreprise de Rhode-Island, malgré les représentations de Greene et de La Fayette, et se retira à Boston pour se réparer. Cette retraite inopinée rît manquer l'expédition, et amena d'amers reproches. Des méfiances et des jalousies éclatèrent. Boston et Charleston en Caroline, furent le théâtre de scènes fâcheuses entre les Français et les Américains. Dans cette dernière ville, un véritable combat eut lieu ; mais la sagesse des autorités, et surtout le zèle de Washington, arrêtè-
| rent le mal, et resserrèrent les liens encore mal formés qui unissaient les deux peuples. Une des conséquences les plus funestes de la mauvaise issue Q
182 RESUME DE i/HISTOIRE
de l'expédition de Rhode-Isiand, fut que la flottille américaine, bloquée de toutes parts par un ennemi qui tenait toutes les côtes, ne put désormais tenter aucune entreprise, ni être d'aucun secours aux patriotes.
Les commissaires anglais continuaient leurs menées ; ils forcèrent le congrès de menacer à son tour les torys des Etats-Unis. Ils furent plus loin, ils accusèrent publiquement la France de souffler le feu de la guerre civile entre les deux hémisphères. Ce fut alors que La Fayette, animé pour sa patrie d'un amour qui avait quelque chose de chevaleresque, envoya à Carlisle, l'un d'eux, un cartel pour lui demander raison de ces insultes envers la France ; l'Anglais refusa, et les commissaires, n'ayant pu remplir leur mission sous aucun rapport, repartirent pour l'Angleterre. Dans le même temps, M. Gérard de Rayneval, ambassadeur du roi de France, était admis au congrès (6 août), et Franklin, nommé ministre auprès de Louis XVI, était reçu solennellement à la cour (14 sept.) Bientôt La Fayette à son tour, guidé par le besoin de revoir sa patrie et d'y être utile à la cause commune, retourna en France s'offrirà l'enthousiasme universel et aux félicitations du roi.
d' AMERIQUE.
Campagne des Français aux Antilles ,et des Américains en Géorgie et en Caroline. — Siège de Savannah.
L'amiral Byron était arrivé en Amérique et avait pris le commandement de l'escadre anglaise mouillée à New- York. Lorsqu'il se porta sur Boston, d'Estaing venait d'en partir pour les Antilles, et il l'y suivit. Là eut lieu une campagne de mer, à jamais mémorable dans les fastes de la nation française. La Dominique, Sainte-Lucie, Saint-Vincent, la Grenade furent tour à tour le théâtre des exploits de d'Estaing.
Pendant que les escadres ennemies se combattaient dans les Antilles, les généraux anglais dirigeaient tous leurs efforts sur les provinces méridionales des Etats-Unis, où le nombre des royalistes, la facilité des approvisionnemens, la douceur de l'hiver, leur promettaient une campagne,d'autant plus heureuse, que l'armée américaine, aux ordres du généralissime, en était fort éloignée. Les AnglaiSjCommandés par le colonel Campbell,débarquerent le 17 décembre 1778, en Géorgie, prés de l'embouchure de la Savannah. Ils s'avancèrent rapidement sur la ville qui porte ce nom, et s'en emparèrent après une bataille qu'ils gagnèrent
Maîtres de la ville (1779), ils se répandirent dans le pays, ranimèrent leurs partisans, en formèrent des corps, et menacèrent bientôt la Caroline,
où s'étaient réfugiés les républicains les plus compromis. Le général Prévost, qui commandait les Anglais en Floride, se hâta de se porter sur Savannah, où il forma son armée. Cependant les royalistes se faisaient battre par les républicains de la Caroline, non loin d'Augusta, où un corps d'Anglais avait pris position. Dans le même temps le général Lincoln, nommé au commandement de l'armée du sud par le congrès, arrivait en Caroline, rassemblait à la hâte les milices et se portait précipitamment avec elles, et quelques troupes continentales, sur la rive gauche de la Savannah. Son apparition, jointe à la déroute récente des royalistes,fitabandonner aux Anglais la ville d'Augusta. Bientôt il fit passer la rivière à une partie de ses troupes, et une action très-vive s'engagea à Briar- Creek, où les Américains furent complètement battus. Cet échec nécessita des mesures vigoureuses en Caroline, où bientôt entra le général anglais, qui désirait vivement occuper la ville importante de Charleston. Mais n'osant entreprendre le siège de cette capitale, où s'étaient jetées les troupes américaines, le général anglais repassa en Géorgie. Les royalistes qu'il avait armés se livrèrent partout, sur leur passage, aux excès les plus affreux, égorgeant sans pitié tout ce qu'ils rencontraient, jusqu'aux animaux, ravageant et incendiant toutes les propriétés, et se servant pour guides des nègres qu'ils armaient.
L'armée navale de la France s'était couverte de gloire aux Antilles ; mais l'Amérique sentait plus que jamais le besoin de son secours. Des plaintes s'élevaient de toutes parts contre d'Estaing, qui avait été porter la guerre loin de son théâtre principal. L'amiral voulut leur imposer silence ; et, quoique les ordres du ministère le rappelassent en Europe, il se dirigea vers la Géorgie. Les Français débarquèrent, le 1er septembre 1779, près de Savannah, et les Américains s'étant bientôt joints à eux (15 sept.,) ils attaquèrent ensemble la villa. Mais après vingt-cinq jours d'un siège poussé avec vigueur et un assaut terrible où d'Estaing fut blessé à la tête des siens, les alliés furent contraints de lever le siège, que la saison ne permettait pas aux Français de continuer. L'illustre Polonais Pulaski, qui n'ayant pu soutenir la république dans sa patrie, venait la servir en Amérique, fut mortellement blessé à Savannah, et mourut peu de jours après.
D'Estaing partit immédiatement pour l'Europe, laissant une partie de sa flotte aux Antilles, sous les ordres de Lamotte-Piquet. Une grande célébrité l'accompagna en France, et cependant s'il avait conquis la Grenade, il avait manqué l'expédition du Rhode-Island, et échoué à Savannah, et c'était-là que le succès était le plus nécessaire. En un mot, il n'avait pas fait la guerre avec les Américains, ce que semblaient réclamer les traités Q2
et les circonstances : il n'avait fait que combattre l'Angleterre.
Opérations des Anglais au centre. — Guerre ovaire les Indiens incendiaires de Wioming.— Situation de V Amérique. — V Espagne se déclare pour elle.
Pendant que ces choses se passaient dans les Etats du sud, le général Clinton, commandant en chef les forces britanniques, faisait partir de New^ York quelques-uns de ses principaux officiers pour aller désoler les côtes de la Virginie. Ils s'acquittèrent de ce cruel devoir en vrais pirates. Clinton les rappela ensuite pour porter ses forces sur THudson. Il voulait s'emparer des forts de La Fayette, à la pointe de Verplank, et de Stoney- Point, par lesquels les Américains avaient remplacé les forts Montgomery et Clinton (détruits en 1777,) et, comme eux, placés, sur les deux bords du fleuve pour en dominer la navigation. Il réussit en effet à les occuper. De-là il porta une partie de ses troupes sur les côtes du Connecticut, où les corsaires américains trouvaient un asile constant, et il les ravagea sous la direction de l'ancien gouverneur Tryon. La ville de New* Haven souffrit beaucoup, et celle de Fairfield fut réduite en cendres. Ces brigandages redoublèrent l'horreur toujours croissante qu'inspiraient les Anglais dans cette province toute républicaine.
Pendant cette dernière expédition, Washington avait occupé les hauteurs qui bordent THudson, et fait attaquer en même temps les deux forts, pris depuis peu par les Anglais. Stoney-Point fut repris par le général Waine après une action brillante, où un Français, M. de Fleury, arracha de ses propres mains l'étendard royal qui flottait sur les remparts. L'attaque contre le fort Verplank n'eut pas le même succès.
Vers le même temps, (juillet 1779,) le général Sullivan reçut l'ordre d'aller tirer vengeance des dévastations commises par les Indiens du nordouest. Ceux-ci, poussés par les loyalistes et aidés par eux, avaient, l'année d'auparavant, attaqué à l'improviste la colonie de Wioming, établie sur une des branches du Susquehannah, à l'extrémité de la Pennsylvanie. Une partie des habitans de Wioming était à l'armée ; les autres se défendirent et furent tous impitoyablement massacrés ou brûlés. On rapporte que des torys, imitant les Sauvages, déchiraient leurs prisonniers avec les ongles, égorgeant de préférence leurs propres parens.* La colonie fut entièrement détruite. C'étaient ces victimes que Sullivan devait venger. Il battit les Indiens et ravagea complètement leur territoire, qu'on trouva couvert de moissons, planté de vergers, parsemé de maisons vastes et commodes, ce
* Histoire de la guerre de l'indépendance, par Chas. Botta, liv. X. tom. III. p. 414.
qui indiquait une civilisation plus avancée dans cette partie du continent qu'on ne l'avait cru jusqu'alors. Mais les soldats de Sullivan, en s'acquittant de leur terrible mission, murmurèrent plus d'une fois des rigueurs qu'ils furent contraints d'exercer ; plainte généreuse qui, dans le cours de cette guerre sanglante, ne fut jamais exprimée ni par les Anglais ni par les loyalistes.
Pendant toute cette campagne, l'armée de Washington, trop faible pour rien entreprendre, et placée sur les hauteurs inexpugnables de l'Hudson, où l'ennemi n'osait pas l'attaquer, n'eut point à livrer de combats importans. Mais les combats eussent mieux valu que les maux qui accablaient la nation. Depuis que la France avait pris les armes, beaucoup d'Américains pensaient que c'était à elle à porter le poids de le guerre, et que leur tâche était remplie. Contents de ce qu'ils avaient fait, ils se laissaient aller à une langueur aussi profonde que leur enthousiasme avait été vif. Ni le congrès, ni Washington ne pouvaient les ranimer ; tandis qu'avec plus d'énergie on eût pu espérer arriver à des résultats décisifs dans cette même année. D'un autre côté, la guerre avait créé une foule de spéculations usuraires. Les fournitures de l'armée étaient devenues l'objet d'un commerce honteux. L'absence de l'argent comptant, et le besoin de crédit, avaient amené la baisse du papier-monnaie, qui était tombé au 3(Xeme de sa
valeur nominale.* La trop fréquente émission de ce papier par le congrès et par les assemblées provinciales, l'incertitude d'une valeur territoriale hypothécaire, et surtout les énormes contrefaçons que l'Angleterre en avait faites, l'avaient fait déchoir rapidement, et l'agiotage s'était emparé de la plupart des classes de citoyens. La généralité des fortunes était ébranlée. La guerre civile avait donné naissance à La mauvaise foi. La perturbation morale de la nation gagna même les patriotes et pénétra jusque dans le congrès. On y compta des indépendant^ ou républicains exaltés, et des dépendans, ou amis de la France. La lutte polémique qui s'était engagée entre les publicistes d'Amérique devint plus active. Mais ces bouillonnemens des passions soulevées avaient moins de dangers chez une nation accoutumée à la liberté ; et rien n'était désespéré.
Cependant la participation de la France à la guerre devait amener celle de l'Espagne, quoique sa répugnance à reconnaître en principe l'indépendance des colonies américaines fût extrême. Tout annonçait qu'elle ne retardait encore de prendre part à la guerre que pour le faire à de meilleures conditions. Elle s'offrit d'abord pour médiatrice entre les puissances belligérantes, et prit
* L'Amérique vit alors, comme la France l'a vu quinze ans après, un simple repas ou une paire de souliers se payer 2 à 3,000 francs en billets.
enfin les armes en faveur de l'Amérique. La force des choses la conduisait à ce parti, et le congrès, qui le sentait, ne voulut consentir à aucune des conditions onéreuses auxquelles l'Espagne lui promettait son assistance.
Situation de V Angleterre. — Siège et prise de Charleston, en Caroline. — Dévouement des femmes de cette province.
Les flottes réunies de la France et de l'Espagne menaçaient les côtes de l'Angleterre. Un projet de descente, dans cette île était sur le point d'être exécuté. Jamais l'Angleterre n'avait été dans un si pressant danger.
La Hollande, profitant de sa neutralité, transportait les armes des Français en Amérique. L'Angleterre s'y opposa par la force. Alors la Russie, que gouvernait Catherine IL, la Suède et le Danemarck, formèrent une confédération sous le titre de neutralité armée, pour protéger leur commerce mutuel contre de pareilles vexations, et réprimer l'arrogance du cabinet britannique. La Hollande prit des mesures semblables.
L'Angleterre, dans cette grande crise, s'attira l'admiration universelle par l'énergie inflexible qu'elle montra. Ses amiraux battirent les Espagnols, s'emparèrent des convois de la France, conduisirent de puissans secours à l'armée d'Amérique. La nation entière prit part à la guerre ; le trésor
d' AMÉRIQUE.
fut alimenté par des dons immenses; les citoyens coururent aux armes de toutes parts : en un mot, la Grande-Bretagne entière s'apprêta à combattre les Bourbons, et l'issue d'une guerre, où tous les monarques absolus protégeaient une république contre un peuple libre, qui voulait la détruire, put paraître douteuse.
Le cabinet de Londres avait renoncé, pour le moment, à attaquer les colonies par le Canada. La catastrophe de Burgoyne était de favorable augure de ce côté pour les Américains. L'armée anglaise du centre, isolée dans New- York, entourée des provinces les plus exaltées, toujours observée par Washington, ne pouvait tenter que des entreprises peu importantes. L'armée du sud était la seule véritablement active. Le général en chef Clinton,avait sagement pensé que les provinces du midi, où les royalistes étaient nombreux, se rangeraient plus aisément sous l'étendard royal, et que, de ce point, la guerre pourrait être plus facilement conduite contre le congrès.
Il arriva de New-York, en Géorgie, dans les premiers jours de l'année (1780;) et bientôt, d'accord avec les troupes victorieuses de Savannah, il entreprit la conquête de la Caroline du sud. Il débarqua sur les côtes de cette province, et mit le siège devant la capitale, Charleston, où commandaient le général Lincoln et le gouverneur Rutledge, patriotes d'un mérite égal, d'une égale au-
torité. Malgré les faibles moyens des assiégés, tout fut préparé pour une défense digne de l'honneur américain. Clinton, de son côté, n'oublia rien pour vaincre. Pendant le siège, deux corps d'Américains, qui s'avançaient pour secourir et ravitailler la place, furent complètement battus, sans que la garnison pût secourir aucun d'eux. Le fort Moultrie, qui, quatre ans auparavant, avait seul arrêté une armée et repoussé une attaque, peu judicieuse à la vérité, et mal combinée, se rendit presque sans défense. Charleston capitula, après quarante jours d'un siège poussé avec la plus grande vigueur. Sept généraux furent faits prisonniers; quatre cents bouches à feu, des munitions de toute espèce, quatre frégates, tombèrent au pouvoir des Anglais.
Tandis que les habitans de Charleston se plaignaient amèrement de n'avoir pas été secourus par les Caroliniens du nord et les Virginiens, Clinton faisait battre le pays et appelait les mécontens sous ses drapeaux. Bientôt les républicains se replièrent tous sur la Caroline du nord, abandonnant celle du sud à Clinton, qui put alors en organiser le gouvernement. Il avait reçu les vaincus comme prisonniers de guerre: il les déclara réintégrés dans leurs droits de citoyens anglais, pour avoir ensuite le droit de les enrôler. Ainsi, les soldats du congrès, devenaient par ses ordres ceux du roi d'Angleterre : violence odieuse, qui ne laissait
pas aux prisonniers les avantages de la paix et dont l'Anglais eut à se repentir.
La Caroline étant organisée, Clinton repassa à New-York, où l'on avait besoin de sa présence, et laissa le commandement, de cette province et de la Géorgie au lord Cornwallis. Celui-ci éprouva de grandes difficultés pour l'enrôlement des Caroliniens. Beaucoup avaient consenti à ne pas s'armer pour le congrès, bien peu consentaient à s'armer contre lui. Puisqu'il fallait faire la guerre, ils préféraient la faire aux Anglais et aux Allemands qu'à leurs compatriotes. Cependant les persécutions dont les partisans de l'indépendance étaient l'objet ralentissaient le zèle des plus audacieux. Il semblait en effet qu'ils n'eussent plus droit à l'humanité et à la justice des lois. Au milieu de la désolation générale, les femmes, exaltées par les calamités qui pesaient sur la Caroline, donnèrent un mémorable exemple de patriotisme. Elles encouragèrent leurs époux à la résistance ; elles refusèrent de prendre pa*rt aux fêtes des Anglais ; elles s'empressèrent autour des patriotes qui arrivaient prisonniers à Charleston. Bannies du sol de la patrie, elles s'exilèrent avec fermeté, ou suivirent dans les cachots leurs époux persécutés. La misère ne put rien contre leur énergie. Toujours elles se firent gloire du titre de rebelles à l'Angleterre. En un mot, dignes des éloges de l'histoire, comme les femmes de Sparte, elles ap- R
prirent à leurs ennemis que la haine du joug britannique était bien avant dans l'esprit des peuples puisque la partie de la société la plus étrangère aux affaires publiques en était si profondément émue.
Guerre générale. — La Hollande se déclare. — Retour de La Fayette en Amérique et arrivée de Rochamheau. — Mouvement des armées en Caroline.
La fin de l'été et l'automne s'étaient écoulés sans que la Caroline du sud, qui s'organisait, fût le théâtre de grands événemens. Des corps de partisans se montraient sur sa frontière et se retiraient après de meurtrières rencontres. Le récit d^s maux qu'endurait cette province allait d'Etat en Etat montrer aux peuples quelles étaient cette autorité paternelle du roi et cette amnistie que les généraux anglais avaient si hautement proclamée.
Pendant ce temps Washington, retranché dans son camp de Morristown dans le New-Jersey; s'efforçait de rétablir son armée, dont le moral avait considérablement souffert, et de bloquer des Anglais dans la ville de New-York. Un instant ceux-ci se crurent perdus. La rivière de l'Hudson se gela complètement, et, si les Américains eussent été en force, ils auraient pu tenter un coup de main décisif. Le fléau des engagemens limités, plus encore que la tiédeur des Américains fit
perdre cette précieuse occasion de terminer promptement la guerre. Les Anglais en profitèrent pour parcourir en dévastateurs une partie du Jersey. Ils furent plus loin : Clinton, qui venait d'arriver à New- York, persuadé que ses ennemis étaient incapables de résister à ses forces, tenta mais inutilement, de déloger Washington de ses fortes positions. Il se retira ensuite en incendiant le pays. Ces excès soulevaient graduellement les Américains, qui mettaient moins de lenteur à s'armer. Plusieurs traits de barbarie leur inspirèrent une indignation telle, que de tous côtés ils accoururent au camp.
Cette même année vit une campagne navale mémorable aux Antilles. Lamotte-Piquet combattit le commodore Cornwallis près du cap Français (13 av.) Le comte de Guichen et l'amiral Rodney commandèrent des flottes nombreuses, et se combattirent trois fois avec plus ou moins de succès (15 av., 15-19 mai). Une escadre espagnole ayant rejoint les Français, le succès de la campagne semblait devoir être pour ceux-ci. Mais leurs alliés préférant couvrir leurs possessions, le reste de la campagne ne vit rien de remarquable. Rodney se dirigea vers New-York aux approches de l'hiver.
La guerre ne s'était point ralentie en Europe. De toutes parts on armait contre l'Angleterre. L'Espagne s'efforçait de lui reprendre Gibraltar ;
et la Hollande, lasse des humiliations de son commerce, après avoir fait un traité d'amitié avec les États-Unis d'Amérique, s'était enfin décidée à la guerre contre la puissance britannique. Partout attaquée, l'Angleterre luttait partout avec courage, et même, elle paraissait devoir triompher en Amérique, depuis la conquête de la Géorgie et de la Caroline du sud. Cependant ses forces étaient divisées entre les deux extrémités des Etats-Unis, et les dévastations de ses soldats éveillaient plus de haine qu'elles n'inspiraient de terreur. Partout la mauvaise fortune retrempait les âmes, et le salut du peuple se préparait par les moyens qui avaient semblé devoir amener sa ruine prochaine.
La Fayette, fidèle à la cause de la liberté, et dont la principale occupation avait été de préparer des secours d'hommes et d'argent, venait d'arriver avec de bonnes nouvelles. Sa présence et ces nouvelles firent une heureuse sensation. Le congrès exhorta toutes les provinces à compléter leurs régimens. Les généraux américains redoublèrent d'activité. La nation enfin, émue jusque dans ses classes les plus timides, sentit qu'il s'agissait du salut de tous. L'intérêt public fit taire l'intérêt privé. Les capitalistes et les villes principales vinrent au secours du trésor public ; une banque fut créée à Philadelphie et ses fonds furent destinés aux approvisionnemens des armées. En un mot, l'esprit public se ranima tout à coup comme
aux premiers temps de la révolution. On s'occupa à la fois de tout ce qui pouvait être utile à la liberté ou au pays. C'est ainsi que pendant qu'on préparaît les arméniens, une académie des sciences et des arts était solennellement établie à Boston.
Ce fut au milieu de cet élan national qu'arrivèrent à Rhode-Island sept vaisseaux de guerre français et six mille hommes commandés par le comte de Rochambeau. Ce corps auxiliaire devait obéir au généralissime Washington, à qui le roi de France reconnaissait le droit de commander les troupes et de diriger les opérations des armées. Rochambeau annonça son corps comme l'avantgarde d'une armée plus considérable. La couleur de France fut mêlée à la cocarde d'Amérique. L'argent des Français, répandu avec profusion pour les approvisionnemens, fit renaître le crédit. Lunion fut intime, et l'enthousiasme des Américains ne connut plus de bornes.
Clinton fit une tentative pour déloger les Français de Rhode-Island ; mais, l'armée de Washington et les milices de la Nouvelle-Angleterre le menaçant de toutes parts, il renonça à son entreprise, et sa retraite redoubla l'ardeur des Américains.
Déjà depuis plusieurs mois, Washington avait envoyé du secours aux Caroliniens ; et Gates, toujours accompagné du souvenir de ses exploits contre Burgoyne, venait de prendre le commandement r2
RESUME DE i/HISTOIRE
de Farinée du sud. Il prit immédiatement l'offensive, passa la frontière et livra à Campden (15 août 1780) une bataille à Cornwallis, où le succès resta aux Anglais, malgré des pertes importantes, mais dont les conséquences furent la délivrance presque entière de la Caroline du sud: l'armée anglaise, épuisée par ce combat, fut obligée de se retirer à Charleston. Beaucoup de Caroliniens désertaient et venaient joindre les républicains. Pour effrayer les mécontents, Cornwallis employa des persécutions nouvelles. Il multiplia les supplices, et ses drapeaux devinrent un objet d'exécration.
Il quitta enfin Charleston pour se porter, par la Caroline septentrionale, vers la Virginie, où Clinton envoyait des forces, et où ils devaient opérer leur jonction près de la Roanoke. Ils eussent ainsi occupé une partie du New- York, la Virginie, les Carolines et la Géorgie, et le succès de la guerre eût été infaillible; mais les corps avancés de Cornwallis ayant été battus en plusieurs rencontres, il ne put opérer son mouvement sur la Virginie.
Trahison (P Arnold. — Mouvemens des armées en Caroline et en Virginie.
Tout à coup l'attention générale fut attirée hors du principal théâtre^ de la guerre par un événement inattendu. Le général Arnold, célèbre à
juste litre parmi les Américains, mais jaloux de ses chefs, humilié par le blâme que lai avaient attiré ses déprédations, entraîné par le besoin d'argent, où le réduisait l'emportement de ses passions, Arnold négociait avec le général Clinton. Retiré du service par suite de ses blessures et des justes reproches dont sa conduite avait été l'objet, il venait d'y rentrer et d'obtenir le commandement d'un poste extrêmement important sur l'Hudson, celui de West-Point. Clinton lui avait envoyé le major André, jeune homme de la plus haute espérance, avec lequel il était chargé de se concerter pour livrer aux Anglais les positions de l'Hudson. C'était réaliser d'un seul coup le plan de la guerre, si souvent manqué par les Anglais, et qui consistait à séparer les provinces du nord de celles du sud. André déguisé, et porteur d'un passe-port signé d'Arnold, s'en retournait vers l'armée britannique, lorsqu'il fut reconnu pour Anglais, et arrêté par trois miliciens qui refusèrent les offres d'André, et, peu de jours après, les récompenses du congrès. André, dont la beauté, l'esprit, le mérite intéressaient tout le monde, fut traduit devant une cour martiale, composée de - tous les officiers-généraux de l'armée; La Fayette lui-même y prit place. Il fut condamné comme espion et pendu comme tel. Il méritait une mort plus digne de son caractère, de l'amitié de Clinton, dont il était l' aide-de-camp, de l'intérêt même
de ses juges. Cette condamnation occupa toute l'Amérique ; et, quarante ans après, l'Angleterre ne dédaigna pas de réclamer des États-Unis la dépouille mortelle d'André, pour lui rendre les derniers honneurs. Mais la trahison d'Arnold ne fit point l'impression qu'il en attendait, la haine et le mépris furent seuls son partage. Il prit rang dans l'armée anglaise, débarqua dans la Virginie avec quinze cents hommes, et y commit d'affreux ravages ; mais ni ses mémoires justificatifs, ni ses proclamations, ni son exemple funeste ne purent engager un seul Virginien à se joindre à lui. Le général Leslie, qui commandait les Anglais sur ce point, devait se réunir par la Caroline du nord au lord Cornwallis, mais le combat de KingV Mountain et plusieurs autres attaques, où les Américains eurent du succès, obligèrent celui-ci à rétrograder.
(1781) Le général Greene, que son civisme distinguait autant que ses talens militaires, avait remplacé Gates au commandement de l'armée républicaine du sud. Le combat de Cowpens, où la cavalerie anglaise fut presque entièrement détruite, fut pour lui un premier triomphe, que sa belle retraite vers la Virginie rendit plus éclatant, et que ne put ternir la perte de la bataille de Guilfort, disputée avec talent et courage.
Après cette affaire, les deux partis s'étaient retirés. Bientôt furent entreprises à la fois deux
expéditions hardies. Greene se porta sur la Caroline du sud, et Cornwallis sur la Virginie. Tandis que les Américains redevenaient les maîtres des Carolines, les Anglais pénétraient jusque sur les bords de la rivière de James. En Caroline, la bataille d'Hobkirck, où Greene fut défait, le siège de Ninety-Six, où se distingua surtout le Polonais Kosciusko, et où les Américains furent repoussés, la bataille d'Eutaw-Springs, où la victoire fut disputée avec un égal acharnement, forcèrent ce qui restait d'Anglais à se retirer de poste en poste jusque dans les murs de Charleston. En Virginie, où Cornwallis venait d'arriver après une marche longue et pénible, il opéra sa jonction avec les troupes commandées, depuis la mort du général Philipps, par le traître Arnold,* et contré lesquelles La Fayette manœuvrait depuis quelque temps. Pendant cinq mois entiers, La Fayette et Cornwallis furent toujours en présence dans toute la Virginie, et ils se livrèrent plusieurs combats parmi lesquels on remarque celui de Jamestown. Le résultat de cette campagne fut la délivrance presque totale de la Virginie, et la concentration de l'armée de Cornwallis dans Yorktown. Ainsi les
* Arnold passa en Angleterre à la fin de la guerre. Il était si méprisé qu'il ne put jamais obtenir de nouveau du service contre les Américains. Il se livra au commerce. Il était à la Guadeloupe lorsque les Français la reconquirent, et fut pris; mais il se sauva chez les Anglais, où il est mort dans l'oubli depuis peu d'années.
armées britanniques, malgré leurs fréquens succès, étaient repoussées de toutes parts, et ne possédaient réellement en Amérique que quatre points importans, New- York, Yorktown, Charleston et Savannah. Sans doute c'en était assez encore, avec l'aide des flottes de la Grande-Bretagne, pour ressaisir la puissance dans les colonies. Le ministère anglais aimait à le croire, et l'esprit public des colonies, quoique bien contraire à ces projets, les servait par une apparence de langueur, à laquelle l'Angleterre se méprit ; mais l'heureuse fin de la campagne de Virginie détruisit toutes ces illusions.
Variations de F esprit public. — Réforme du trésorier Robert Morris, — Insurrection de plusieurs corps. — Etat de la guerre générale.
Les revers successifs des Américains en Caroline et en Virginie, quoiqu'ils contribuassent à affaiblir leurs ennemis, avaient de nouveau abattu l'énergie de la nation. Les approvisionnemens manquaient, les recrues ne partaient pas, quelques vétérans désertaient. De trente-sept mille hommes qui devaient être sous les drapeaux au 1er janvier 1781, à peine au mois de mai un huitième avait-il rejoint. Au milieu du découragement universel, la constance et les efforts du congrès étaient sans résultats. A la difficulté d'imposer les provinces, en arrachant à leurs assemblées le droit de le faire
elles-mêmes, se joignait la nécessité de déclarer que le papier-monnaie, entièrement avili, n'aurait plus de cours forcé. Les frais de la guerre s'élevaient à cent millions par an, et les impôts n'en rendaient pas plus de quarante. On résolut de faire un emprunt auprès des puissances alliées; la France y contribua de ses trésors et de son crédit Seize millions furent versés dans les coffres du congrès ou servirent à équiper ses soldats ; ce n'était pas assez: il fallait réparer les pertes, faire rentrer les impôts arriérés, et rétablir le crédit. Le congrès mit à la tête des finances Robert Morris, patriote riche, puissant et estimé; son talent et sa fermeté rétablirent l'ordre, la confiance renaquit. Il fonda la banque nationale ; il fut plus loin, il émit des bons signés de lui en échange des fonds dont on avait besoin ; le montant des impôts et les subsides étrangers répondaient du paiement de ces bons, qui furent partout accueillis; car si le crédit de l'état était altéré, celui de Robert Morris était stable et universel. L'approvisionnement des armées fut fait à l'aide de ce même crédit; en un mot les Américains durent presque autant aux opérations financières de leur nouveau trésorier, qu'aux négociations de Franklin et aux armes de Washington.
Avant cet heureux changement, la misère des soldats amena l'insurrection des régimens de Pennsylvanie, les seuls où il y eût une assez forte pro-
portion d'étrangers irlandais ; ils demandaient le le paiement de leur solde et leur congé après les trois ans d'enrôlement fixés par la loi. Ils se mirent en marche vers Philadelphie, après avoir formé un conseil de guerre composé de tous les sergens, et refusé de reconnaître l'autorité des généraux Wayne, Saint-Clair et La Fayette. Clinton, dès qu'il fut instruit de ce soulèvement, envoya des agens auprès des insurgés qui les retinrent, et fit quelque mouvement comme pour les soutenir, mais ils refusèrent son appui. Washington craignait que son armée, animée des mêmes sujets de plainte, ne s'insurgeât aussi, il ne fit aucune démonstration à l'égard des troupes révoltées. Des commissaires du congrès firent droit à leurs réclamations, et elles rentrèrent dans l'ordre. Les émissaires de Clinton furent exécutés comme espions.
Peu de jours après, et sous le même prétexte, les régimens du New-Jersey se livrèrent aussi à la révolte. Washington, cette fois, fit marcher contre eux des corps d'une fidélité éprouvée dans le dernier mouvement, et les chefs de l'insurrection furent punis sévèrement. Cet acte de vigueur, et les soins que le congrès mit à faire payer la solde des troupes et à veiller à leur équipement, prévinrent tous les soulèvemens.
Cependant quatre puissances formidables luttaient contre l'Angleterre, et son énergie semblait
s'accroître dans cette lutte. De nouvelles forces navales se dirigeaient des ports britanniques vers l'Amérique ; la mer des Antilles était aux amiraux anglais ; les colonies hollandaises subissaient leur joug, celles de la France étaient menacées dans l'Inde, et la fortune était balancée dans l'Europe. Les Américains se plaignaient de l'inefficacité des secours de la France; la Hollande et l'Espagne l'accusaient d'égoïsme. Le cabinet de Versailles répondit à ces reproches d'une manière digne de lui. Il dirigea une grande expédition contre l'île Minorque dans la Méditerranée ; il sauva, par l'activité du bailli de SufFren, le cap de Bonne-Espérance qui appartenait aux Hollandais. Pendant ce temps les Espagnols tentaient de reprendre sur les Anglais, commandés par le brave Elliot, Gibraltar, du haut duquel le léopard de Saint-James semble toujours prêt à fondre sur la péninsule. A la même époque les Anglais, les Français ensuite prenaient et reprenaient l'île de Saint-Eustache, espèce de port franc, où près de cent millions de valeurs payèrent tour-à-tour la victoire. Enfin vers ce temps les Hollandais combattaient les Anglais à Doggers- Bank avec un acharnement inouï jusqu'alors.
Washington se porte en Virginie. — Siège de Yorktown. — Le lord Cornwallis capitule. — Fin de la Campagne de Virginie. — La Fayette retourne en France.
Les événemens en Amérique semblaient prendre une marche décisive. Les opérations du trésorier Robert Morris et les actes du congrès relevaient graduellement l'esprit public. Washington, retranché dans son camp de New- Windsor, sur les bords de PHudson, vit que le moment d'agir était arrivé. D'ailleurs le comte de Grasse, qui venait des îles avec ses vaisseaux, était pressé par la saison et déclarait vouloir prendre un parti. Les événemens de Virginie et la concentration de Cornwallis à Yorktown firent penser que c'était-là qu'il fallait porter les coups décisifs. Le généralissime eut une entrevue avec Rochambeau, après laquelle les troupes françaises et américaines se portèrent tout à coup sur la ville de New- York, comme si elles eussent voulu l'enlever. Aucune démonstration ne fut négligée pour persuader à Clinton, qui y était renfermé, que tel était le projet des alliés. Celui-ci fit promptement ses préparatifs de défense. D'heureux hasards firent tomber dans ses mains des lettres confidentielles de Washington, qui songeait alors à l'attaque de New- York, et laissèrent passer la correspondance du général virginien, d'après laquelle fut décidée l'attaque d' Yorktown.
Aussi lorsque Washington, levant son camp, se porta dans le New-Jersey, Clinton crut-il que c'était une ruse pour l'attirer hors des murs de New- York, et voulut-il al déjouer en y rappelant tous les corps éloignés. Pendant ce temps le comte de Grasse se dirigeait avec vingt-cinq vaisseaux de ligne vers la baie de Chesapeak. Alors Washington, traversant précipitamment le New- Jersey et la Pennsylvanie, arriva inopinément en Virginie et se joignit à La Fayette, qui, trop faible pour résister à toute l'armée de Cornwallis, avait pris une forte positioa en face de Yorktown. Le siège fut mis immédiatement devant la ville. Cornwallis hésitait s'il se ferait jour à travers les ennemis. Il tâta la position de La Fayette. Sur l'avis que Clinton préparait une expédition pour le secourir, il se résolut à défendre la place. Clinton, voulant éloigner de Yorktown une partie des assiégeans, dirigea une expédition sur le Connecticut, sous le3 ordres d'Arnold, qui incendia le pays. Mais Washington, plein de son objet principal, s'occupa à peine de cette expédition. Le siège de Yorktown fut poussé avec activité. L'assaut fut différé pour attendre le généralissime, autant que pour épargner le sang des soldats. Clinton ne put mettre à la voile aussitôt qu'il l'aurait désiré pour secourir la place, et d'un autre côté, il ne voulait pas se jeter dans la Pennsylvanie, pour faire une grande diversion à l'ennemi, tant qu'il conservait l'espoir
de secourir plus efficacement la place. Dans cet intervalle les alliés poussaient vivement les travaux du siège. Les Français, sous les ordres du baron de Vioménil, et La Fayette à la tête des Américains, enlevèrent à la baïonnette deux redoutes. Les assiégés, repoussés dans une sortie, tentèrent vainement de faire une trouée du côté de Glocester pour gagner le plat pays. Repoussés de toutes parts, ils demandèrent vingt-quatre heures d'armistice pour traiter de la reddition de la place (19 octobre 1781.) Washington leur accorda deux heures. La ville capitula; et les Américains montrent encore avec orgueil la place où Cornwallis, à la tête de sept mille hommes, déposa les armes. Les propriétés navales des Anglais échurent aux Français ; les autres furent le partage des Américains.
A peine la place s'était-elle rendue que Ja flotte anglaise expédiée par Clinton à son secours parut dans les eaux de la baie de Chesapeak. Sur la nouvelle de la capitulation, elle reprit la route de New- York.
A la nouvelle d'une victoire si importante et si glorieuse, des transports d'allégresse éclatèrent dans toute l'Amérique.* Les noms de Washington, de Grasse, de Rochambeau, de La Fayette étaient dans toutes les bouches. Le congrès leur décerna d^-* récompenses nationales. Toutes les assem- * Le portier du congrès tomba mort en l'apprenant.
d'âmÉrique.
blées provinciales adressèrent des félicitations au généralissime, dont la modestie attribua au courage de l'armée et au secours des alliés tout le mérite de son succès. Si de Grasse n'eût été obligé de quitter en ce temps les mers d'Amérique, d'après les ordres de sa cour, Washington eût immédiatement dirigé de grandes forces sur la ville de Charleston. Il se contenta donc d'envoyer par terre des renforts à l'armée de Greene, qui observait les Anglais renfermés dans cette ville et dans Savannah, et lui-même regagna les bords de l'Hudson, attendant le moment favorable pour attaquer Clinton dans New- York.
Ainsi se termina la campagne de Virginie. La puissance britannique humiliée, les vaincus devenant à la fin vainqueurs, presque toute l'Amérique reconquise sur les Anglais, l'esprit public partout ranimé et porté à l'enthousiasme, tels furent les résultats de la prise d'Yorktown. L'indépendance des Etats-Unis était désormais assurée. La Fayette se retira alors. Il emportait les regrets et l'amour du Nouveau-Monde. Le congrès ne borna point sa reconnaissance à des remerciemens publics. Il décida (23 nov. 1781), par une faveur qui n'a jamais eu d'exemple dans les annales diplomatiques, que les ministres plénipotentiaires de la république auprès des puissances, et spécialement celui près la cour de France, communiqueraient au général, toutes les fois qu'il le désirerait, tout ce qui serait
relatif à la situation des affaires publiques des Etats-Unis, et qu'ils devraient s'entendre avec lui pour le succès de leurs négociations. La Fayette retourna en France, offrir â l'admiration de ses concitoyens la pratique de ces principes qui sont appelés à régénérer le monde, l'égalité d'ame de Washington qu'il avait pris pour modèle, une simplicité de mœurs toute américaine, vertus qui lui méritèrent le titre de patriarche de la liberté.
L'armée navale du comte de Grasse acheva avec gloire la campagne de 1781 dans les Antilles.
Changement de ministère en Angleterre. — Proposition de paix et traité. — Soulèvement dans V armée américaine. — Washington se démet du généralat.
(1782) La nouvelle des désastres de Yorktown était arrivée en Angleterre. Pour la seconde fois une armée tout entière capitulait en Amérique. Les ministres ne pouvaient résister à l'ascendant de l'indignation publique. Ils furent renvoyés, et Fox, Rockingham et l'amiral Keppel remplacèrent le lord North et ses collègues. Les nouveaux ministres s'appliquèrent à conduire la guerre avec plus de prudence que leurs prédécesseurs; mais leurs soins tendirent principalement à amener la paix, en détachant, s'il était possible» les puissances alliées de la coalition qu'elles avaient formée.
La Russie accepta le rôle de médiatrice, tandis
que des propositions étaient faites tour à tour et séparément à la France, à l'Espagne, à la Hollande, et principalement à l'Amérique. Le ministère rappela même le général Clinton, et le remplaça par Carleton, ancien gouverneur du Canada, dont l'humanité et les vertus avaient obtenu l'affection des Américains eux-mêmes. Mais ceux-ci, redoutant qu'on ne leur tendît un piège, ne voulurent rien écouter jusqu'à ce qu'un acte du parlement fût devenu la garantie des propositions faites par les envoyés britanniques. Le congrès déclara même qu'aucun traité ne pourrait être conclu sans l'exprès consentement de la France. L'Angleterre sentit mieux encore le besoin de la paix, lorsqu'après la victoire mémorable de l'amiral Rodney contre le comte de Grasse aux Antilles (12 av. 1782), et les derniers efforts des Espagnols contre Gibraltar, elle vit qu'elle pouvait sans faiblesse reconnaître l'indépendance américaine, et traiter sans avilir son pavillon. Rockingham était mort, et Shelburn l'avait remplacé à la tête du ministère, d'où Fox s'était retiré, et où venait d'entrer le jeune William Pitt, fils du célèbre Chatham. Ce grand politique reconnut à son tour le besoin de poser les armes. Des députés furent envoyés à la cour de France ; ils y trouvèrent ceux de l'Amérique, parmi lesquels étaient John Adams et Franklin. Le traité avec l'Amérique fut provisoirement conclu le 30 novembre 1782. Il assurait aux Etats-Unis, dont il re-
connaissait l'indépendance, d'immenses contrées, une partie du Canada et de la Nouvelle-Ecosse, ce qui leur permettait de concourir au commerce des pelleteries. Plusieurs nations indiennes autrefois soumises aux Anglais, et notamment celle des six tribus, passèrent sous la protection des Etats-Unis. Tous les pays encore occupés par les Anglais dans les provinces étaient restitués. Déjà l'évacuation de Savannah et de Charleston avait achevé de rendre aux patriotes la Géorgie et la Caroline du sud. Deux mois après le traité provisoire (30 janvier 1783), les préliminaires de paix furent également réglés entre la France, l'Espagne, la Hollande et l'Angleterre. Les traités définitifs furent signés les 2 et 3 septembre 1783.
Ainsi était accompli le grand œuvre de l'indépendance américaine. Une joie calme accueillit dans le Nouveau-Monde cette solennelle reconnaissance des droits du peuple. Dans ce pays, où l'on croyait à la liberté, où l'indépendance de fait existait depuis plusieurs années, la déclaration des puissances parut presque une inutile sanction. On ne vit de sujet d'allégresse que dans la cessation des hostilités. *
Mais un juste sujet d'alarmes vint agiter ces derniers momens de la révolution. L'armée était sans solde depuis longtemps. Elle ne voulut pas se dissoudre sans être assurée du paiement de ce qui lui était dû. Tous les créanciers de l'état désirai-
ent que le congrès décrétât des impôts suffisans pour acquitter les dettes et faire honneur à la foi publique. Une négociation eut lieu entre eux, le congrès et l'armée. Washington devait encore cette fois sauver la république par son ascendant, tout-puissant, sa modération et sa constance inébranlable. Il rassembla les officiers, leur peignit le crime dont l'armée se rendrait coupable si elle n'obéissait pas aux ordres de dissolution émanés du congrès, et si elle ne s'en remettait pas du soin de ses intérêts aux pères de la patrie. L'autorité de ses paroles et de sa personne fit renaître le calme ; l'armée déclara (4 déc. 1783) qu'elle ne flétrirait pas ses lauriers en manquant de confiance envers le congrès. Un décret assura les droits de chacun, et Washington licencia lui-même ces braves, qui, pendant sept campagnes, avaient aussi souvent lutté contre tous les besoins, qu'ils avaient combattu l'ennemi. Us retournèrent paisiblement dans leurs foyers goûter enfin le repos que leur héroïsme avait assuré pour longtemps à la république, dont ils avaient été les fondateurs avant le congrès. Les Anglais évacuèrent New- York peu de temps après, et les Français partirent de Rhode-Island, comblés des bénédictions de tous les Américains.
Le généralissime avait conservé le commandement suprême. Il demanda à le résigner. Le congrès lui assigna une séance solennelle, où Washington, après avoir rappelé qu'il n'avait ac-
cepté le pouvoir qu'avec une juste défiance de luimême; qu'il ne devait ses succès qu'à la justice de la cause américaine et à la valeur de ses troupes, se démit publiquement du généralat. Peu de jours après il se retira à son habitation du Mont-Vernon en Virginie, comme les héros de l'antiquité quittaient sans faste la dictature pour retourner à leur charrue. Mais les mœurs de leur temps rendaient cette simplicité moins remarquable et la perte du pouvoir moins sensible.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Peu de mots sont maintenant nécessaires. Le drame venait de finir. La paix générale avait proclamé partout la solennelle reconnaissance de la république. Huit années de lutte avaient préparé à cet important événement tout l'univers. Il ne fut point étonné du nouvel ordre de choses qui venait ne s'établir, et qui cependant renferme peutêtre tout son avenir. Les Américains en furent moins étonnés encore. De la monarchie qui pesait sur eux, à la république, il n'y avait eu que la longueur de leur épée. Pour eux, faire une révolution, ce n'avait pas été refondre tout l'ordre social, parce que beaucoup de leurs institutions étaient en harmonie avec leurs mœurs et leurs besoins. Aussi leur révolution ne fut-elle sujette ni au délire ni au sang. Comme la raison était de longue habitude chez ce peuple, l'insurrection ne fit naître ni
d'amérique.
découragement habituel, ni folles espérances chez la nation, ni engouement dans l'armée pour ses chefs, ni ambition démesurée chez les généraux.
Faite par les Américains seuls lors de la déclaration d'indépendance, la révolution fut consolidée par le secours des puissances rivales de l'Angleterre. Mais le moment de la crise passé, elles redevinrent indifférentes pour l'Amérique, et bientôt même jalouses de sa prospérité. Nous allons voir ce que la nouvelle république sut faire de son côté pour occuper dignement le rang qu'elle venait de prendre parmi les grands états, et pour affermir sur des bases solides cette liberté si chèrement acquise.