CHAPITRE XVIII
Fondàiioh dé la ville d'Halifax. Jalousie des colons français. Sentiments d^inimitië professés à leur égard par les colons anglais. Prétentions des deux partis. Les Indiens sont refoulés hors de leurs territoires. Déclaration de la guerre. George Washington est envoyé auprès des Français; il échoue dans sa mission. Incidents de son voyage. Première expédition organisée par les Anglais. Ils sont vaincus et "Washington est fait prisonnier. Congrès d'Albany. Alliance des Anglais avec les Indiens des « Cinq Nations. » Le docteur Benjamin Franklin. Premièi*es années de sa vie. Proposition de l'Albany-plan . Son rejet. Premier drapeau des colonies. Expédition contre le fort Duquesne. Déroute de Tarmée anglaise. Acte de cruauté commis par les Anglais dans la Nouvelle-Ecosse. Bataille entre les Français et les Anglais devant le fort Frédéric (Crown- Point). Mort du général Dieskau. Défaite de son armée. Cessation des hostilités.
Après la conclusion de la paix, l'Angleterre se trouva embarrassée pour donner de l'ouvrage aux nombreux soldats et marins qu'elle avait employés pendant la dernière guerre, et dont elle venait d'ordonner le licenciement. Ces hommes avaient contracté, dans les camps ou à bord des vaisseaux, des habitudes de paresse telles, que, lorsqu'ils furent sans emploi et sans moyens d'existence, ils se rendirent dangereux en se laissant aller au vol et au pillage. En face de cette situation, le gouvernement chercha à les attirer vers les colonies américaines, et, dans ce but, il annonça qu'il accorderait à tous les anciens officiers et soldats
de son année, qui consentiraient à s'expatrier avec leurs familles, une certaine portion de terrain située dans la Nouvelle-Ecosse, et dont Tétendue serait proportionnée à leurs grades. Cette décision produisit le meilleur résultat. En très-peu de temps, quatre mille de ces aventuriers s'inscrivirent avec leurs familles, et, au commencement du mois de mai 1748, ils partirent sous la direction du colonel Cornwallis. Ils débarquèrent au lieu de leur destination vers la fin de juin, et, après avoir cherché pendant quelques jours un emplacement favorable, ils se décidèrent pour un endroit proche du port où ils étaient descendus, et jetèrent les premières fondations d'une ville à laquelle le nomd'« Halifax » fut donné.
La création d'une colonie aussi puissante dans la Nouvelle-Ecosse ne pouvait manquer de porter ombrage aux Français établis dans le voisinage. Ils envoyèrent clandestinement des émissaires aux Indiens pour les exciter à harasser les nouveaux colons par leurs attaques, afin de les dégoûter de leur entreprise et de les obliger à abandonner le pays.
De plus, et comme si les causes que nous venons de rapporter ne suffisaient pas à entretenir les sentiments d'inimitié des colons français et anglais entre eux, les mères-patries recherchaient avec empressement toute nouvelle occasion de se déclarer la guerre. Depuis plus de deux siècles, la France avait été à la tête du mouvement catholique, tandis que T Angleterre encourageait ouvertement les menées du parti
protestant, de telle sorte que la question religieuse alimenta encore la jalousie innée des deux puissances rivales. Puis, lorsque l'Angleterre constata les progrès faits par les Français en Amérique, et vit qu'ils allaient avoir le monopole du comnierce des fourrures avec les Indiens,' sa rage et son ressentiment ne connurent plus de bornes.
Il faut se rappeler qu'à l'époque où se place notre récit, soit vers le milieu du dix-huitième siècle, les colonies anglaises occupaient seulement une étroite bande de terre d'une longueur d'un millier de milles, située sur les rives de TAtlantique. Les Français, au contraire, tenaient sous leur domination tout le Canada et la Nouvelle-Ecosse, et prétendaient même à la possession de toute la région intérieure s*étendant du fleuve Saint-Laurent à Tembouchure du Mississipi. Ils avaient hautement déclaré leur ferme intention de défendre ces territoires contre toute invasion anglaise, et avaient, à cet effet, construit soixante forts sur la ligne entre Québec et la Nouvelle-Orléans. Ils avaient descendu TOhio, « la belle rivière, » et commençaient à en coloniser la vallée, qui est un des plils beaux pays de l'Amérique. « Il est indubi- € table, disait Franklin, qu'en moins d'un siècle peut- « être, il y aura là un Etat populeux et puissant : « grand accroissement de pouvoir soit pour TAngle- € terre, soit pour la France. » La lutte était donc engagée, et jusqu'ici c'était la France qui semblait l'emporter.
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L'émigration sihglaise contiiiuait cependant, et par suite les anciennes colonies, acquérant tous les jours une plus grande importance, les nouveaux arrivants cherclièrent à en fonder d'autres et ils se rèpahdiretit vers l^ouest. A un moment donné, ils se rencontrèrent sur les bords de l'Ohio avec les trappeurs et les soldats français descendant du nord, et les rixes qui devaient résulter de cet état de choses ne tardèrent pas à éclater. L^s Français repoussèrent les colons anglais, et avec eux les inspecteurs qu'ils avaient emmenés. Un poste à Monongahela fut détruit, et le chef des Indiens Miami, qui combattaient avec les Anglais, fut tué et mangé par les Indiens alliés des Français.
Pendant ces querelles, les réclamations des Indiens, premiers et véritables propriétaires du sol, étaient méprisées. Pressentant qu'un jour il leur serait contesté jusqu'au droit d'exister sur ces terres que leurs ancêtres avaient habitées bien longtemps avant la venue des Européens, ils transmirent, par un messaget, à l'agent de la Compagnie de TOhiô, cette question polie et que les circonstances motivaient : « Où est là « terre de l'Indien? Les Anglais veulent tout un côté a: de la rivière, les Français tout l'autre. Où doiic est « notre terre ? »
Ces conflits quotidiens entre les habitants des ifrontières des colonies rivales firent éclater, en 1749, la guerre qui couvait depuis longtemps, et dont la déclaration satisfit les aspirations secrètes de la mâjétire partie des colons en dispute. Les Français coUâifUl-
sirent immédiatement trois nouveaux forts : l'iin à Presqu'île, à Tendroit où est aujourd'hui la ville d'Erie, dans rJÉtat de Pennsylvanie ; Un second, lé fort Le Bœiif, sur remplacement occupé actuellement par la ville de Waterford, et Un troisième qu'ils appelèrent « fort Venàngo. »
En 1753, le gouverneur de i^^ëw-York écrivit au gouvernement anglais que, si on laissait les Français en possession de toutes les terres qu'ils avaient découvertes ou explorées, les rois d'Angleterre n'auraient pas une seule colonie distante de plus de cent milles de la mer. Tourmentées par cette observation, les autorités supérieures anglaises décidèrent d'envoyer un représentant auprès des Français pour leur demander une explication. George Washington, jeune homme de vingt et un ans, et qui faisait (concevoir par son esprit et son instruction de brillaiites espérances, fut choisi par le lieutenant-gouverneur de la Virginie, Dinwiddie, pour aller trouver les commandants des forts français et en demander l'abandon.
Le jour même qu'il reçut ses lettres de créance, Washington se mit en route. Il alla d*abord s'adresser au commandant du fort Venango, qui le reçut trèsmal, puis il vint au fort Le Bœuf, dont le commandant Saint-Pierre le traita avec égards, mais, comme un vrai et franc soldat qu'il était, refusa absolument de discuter sur des théories, et déclara, à la fin, qu'il avait reçu des ordres qu'il était de son devoir d'exécuter*
Cette réponse montrait que la France était déterminée à ne point se dessaisir du territoire exploré par les héroïques missionnaires jésuites, les pères La Salle et Marquette, et que la force des armes, seule, viendrait à bout de sa résistance.
Washington se mit alors en devoir de retourner auprès de ses compatriotes; on était au milieu de l'hiver; les torrents avaient été grossis par les dernières pluies ; la neige tombait et recouvrait la terre d'une croûte durcie et glissante sur laquelle les chevaux ne pouvaient se tenir. Après quelques journées de marche à travers d'immenses solitudes, Washington se décida à continuer sa route à pied. Laissant de côté le chemin tracé, suivi d'un seul compagnon et sans autre guide qu'une petite boussole, il s'engagea hardiment dans la forêt. La distance qu'il avait à parcourir était longue : plus de quatre cents milles le séparaient des postes anglais les plus avancés, mais aucun des périls auxquels il savait qu'il serait exposé ne le fit hésiter un instant. Pendant une grande partie de la route, il dut traverser des forêts qu'avant lui aucun homme de sa couleur n'avait visitées ; un jour, un Indien, caché dans des broussailles, tira sur lui presque à bout portant, mais il le manqua et fut tué par le compagnon de Washington. Souvent les cours d'eau qui se trouvaient sur son passage étaient gelés ; il les franchissait en marchant sur une glace dont le peu d'épaisseur lui faisait concevoir de légitimes appréhensions. En essayant de traverser la rivière AUeghany,
sur un radeau qu'il avait construit avec l'aide de son compagnon, la perche dont il se servait lui fut arrachée par la rapidité du courant, et son radeau fut submergé ; les deux amis réussirent à gagner à la nage une petite île, où ils restèrent toute la journée transis de froid, n'ayant aucun moyen de faire sécher leurs vêtements. Pendant la nuit suivante, heureusement, un froid plus intense gela complètement le bras de la rivière qui les séparait de la terre, et Washington arriva enfin auprès du lieutenant-gouverneur de la Virginie, et lui rendit compte de sa mission.
Au printemps suivant, un régiment de soldats de la Virginie, commandé par le colonel Frye, qui avait sous ses ordres George Washington, fut envoyé pour occuper la pointe formée par la jonction des rivières Alleghany et Monongahela. Chemin faisant, ils apprirent que les Français les avaient prévenus dans leur dessein, et avaient déjà érigé un fort appelé Duquesne à ce même endroit. Aussitôt Washington partit en reconnaissance avec un petit détachemejnt, rencontra une compagnie de soldats français, sous les ordres d'un ofiicier, Jumonville, qui attendait Toccasion de l'attaquer, et la défit. Quelques jours après, le colonel Frye étant venu à mourir, Washington lui succéda dans son commandement. Il construisit dans les Great Meadows (Grandes Prairies) un retranchement entouré de pieux, qu'il appela « Fort Nécessité, » et s'y enferma avec les forces dont il disposait. Les Français vinrent l'y attaquer, aidés par un grand nombre de
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guerriers indiens, et, aprè^ un combat acharné, le forcèrent à capituler. Entre temps, le gouyemejnent anglais donnait Tordre aux gouverneurs des colonies de convoquer une assemblée de délégués à Albany, petite ville de trois cents maisons, située sur les bords de THudson, afin de conclure avec les Indiens des c Cinq Nations > une alliance contre les Français. Par bonheur pour les colons anglais, les Iroquois ou Indiens des Cinq Nations, qui vivaient à Touest de l'Hudson, navaient eu que de bons rapports avec eux depuis un temps assez long, et, en outre, ils étaient 4évenus hostiles aux Français.
Les vingt-cinq délégués envoyés par les différei^tes . colonies se réunirent donc, en 1754, ît Albany et y rencontrèrent 150 chefs indiens représentant les tribus des Cayugas, Mohawks, Oneidas, Onondagas, SeQe* cas et Tuscaroras, qui composaient cette vaste association des peuplades indiennes qui continuait h être appelée < Cinq Nations, » quoiqu'en réalité elle en fût composée de six. Toutes les colonies, sauf la Géorgie, avaient envoyé des délégués; un petit-fils de Penn représentait, avec Franklin, la Pennsylvanie. Dans cette conférence, un traité d'alliance défensive et offensive fut débattu et signé, en dépit du reproche qu'adressèrent les Indiens aux Anglais de ne pas être aussi beUi queux que les Français et de ne pas coQstruire un aussi grand nombre de forts.
Ici, nous venons de voir apparïutre le docteur Benjamin Franklin, dont le nom était déjà rendu célèbre
CONTi^E LES AîîGLAIS, 191
p^r|^PHb||(^tipQ de r< Almanach du Bgnhpmme Ricj^^rd, » ÎFè^r répandu teîit en Amérique qu'en Europe. Né à BostQD, le }7 janvier 1706, il appartenait à une famille d'artisans originaire de Northampton. Il se fit lui-même ce qu'il fut, car c'est à son travail et à sa patience qu'il dut sa haute fortune. Son père, teinturier en soies^ était venu s'établir eu Amérique vers la fin du yègne de Cb&?lps II, lorsque les lois interdisaient sévèrement les cpnveuticules de dissidents religieux. M^is ^on ^u^tier nç lui rapportant pas suffisamment, il l^ quitta, et sa mit fabricant de cha,ndelles. Benjamiu Franldiu, le quinzième de ses dix-sept enfants, fut euvoyé à l'école à Tâge 4e huit ans ; il mont|?^ un tel désir dp s'iustruire, lisant tous les livres qui lui tombaient sous l.a. main, que son père songea d'abord h en faire un ministre de la religion \ mais les dépenses qu'aurait occasionnées un tel projet le forcèrent à y renoncer. Après avoir travaillé pendant quelque temps cbeaç son père, il fut, tour à tpur, employé cbez un menuisier, un tourneur et un mécanicien, puis ij entra dans l'atelier d'imprimerie que son frère Jacques, plus âgé que lui, venait d'ouvrir à Boston. Là, il compléta sou instructiqn par la lecture d'ouyrages sérieux, tels que Tps^ai de de Foë a: Slur les projets^ » celui du docteur Matber sur la « JBonne façon de mvre^ > Ip « Spectateur ^i » le traité de Locke « Sur V entendement humain^ » la « Logique j> de Poçt-Royal, etc., etc.... Au bout de quelques années, à la suitp d'une discussion avec son frère Jacques, Benjamin quittq. l'im.-
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primerie, Boston et ses parents, et se rendit à New- York, et de là à Philadelphie, où il trouva de l'ouvrage chez un imprimeur. En 1724, il partait pour Londres, afin d'y acheter le matériel nécessaire à l'imprimerie qu'il voulait fonder à Philadelphie. Après un séjour de dix-huit mois en Angleterre, îl retourna en Amérique. L'année 1728 le vit à la tête d'un atelier d'imprimerie assez important. En 1732, il publia sa OazeCle, la seconde qui fut imprimée dans les colonies, et ses populaires c Almanachs du Bonhomme Richard. > S'occupant des autres autant et souvent plus que de lui-même, il apprit à ses compatriotes à chauffer l'intérieur de leurs maisons par des poêles économiques, à paver leurs rues, à les balayer chaque matin, à les éclairer la nuit par des réverbères.
Tl nous serait impossible de signaler tous les pas qui marquèrent ses progrès vers la perfection et, en même temps, vers la fortune et les honneurs publics. Son intelligence et le désir qu'il manifestait, en toute chose, d'améliorer la situation de la colonie, le désignèrent au choix de ses concitoyens, et bientôt il fut élu membre de l'assemblée provinciale de la Pennsylvanie. Sentant le besoin de se mettre, par son instruction, au niveau des fonctions publiques, il apprit seul, à l'âge de trente-sept ans, le français, l'italien, l'espagnol et le latin. Au mois de juin 1752, il découvrit le fluide électrique et inventa le paratonnerre. Aussitôt les universités de Saint-André et d'Edimbourg en Ecosse et d'Oxford en Angleterre lui décernèrent le titre de
« docteur, > qui servit depuis lors à le désigner dans le monde.
A l'époque où nous l'avons mentionné pour la première fois, Franklin venait d'être élu au congrès d'Albany. — En route, il conçut le célèlbre projet connu sous le nom d't Albany-plan. » Comprenant que les Français devaient une grande partie de leur puissance et de leur supériorité à ce qu'ils étaient dirigés par un seul gouvernement, tandis que les treize colonies anglaises, séparées et se jalousant les unes les autres, ne pouvaient lutter avec avantage contre les forces de leurs ennemis, il proposa à l'assemblée de former une union de toutes ces colonies.
L'idée de cette union entre les colonies n'était pas neuve ; Penn et plus tard Pownal l'avaient émise, sans succès d'ailleurs. Au congrès même d'Albany, le projet de Franklin ne fut pas le seul présenté ; mais il fut préféré à tous les autres et leur parut à un si haut point supérieur qu'il les fit oublier. D'après ce projet, le siège du gouvernement fédéral était fixé à Philadelphie ; le roi devait nommer un président général qui aurait le droit de veto sur toutes les lois ; une liste civile serait prélevée, pour ce président, sur le cens des terres de la couronne en Amérique ; les colonies devaient élire tous les trois ans un grand conseil qui aurait le pouvoir législatif; la représentation des colonies serait proportionnelle à ses contributions ; toutefois, le nombre minimum de représentants était
quatre, le nombre maximum sept ; le Massachusetts
m GUERRE Ï'RANCO-INDIENNE
et la Vii^inîe seuls devaient avoir sept représentants. Ce gouvernement fédéral ne s'occupait d'ailleurs que des intérêts communs : chaque colonie gardait son autonomie*. — Ce plan, quoique revêtu de la sanction unanime du congrès, fut rejeté par la Chambre des Communes à Londres, comme trop entaché de démocratie, et par les assemblées provinciales d'Amérique, comme trop favorable à la prérogative royale. Le Oonnecticut, le Massachusetts, New-York, le repoussèrent avec dédain ; dans la Pennsylvanie même, dans le pays qui avait délégué Franklin, on écarta, sans discussion, le plan adopté par le congrès, alors que son auteur était absent, (( ce qui ne fut pas pour moi, dit Franklin, une petite mortification *. »
La tentative décisive faite par des hommes éminents avait donc échoué. Eût-elle dû réussir? son succès aurait-il été un bien pour l'Amérique î Même après la guerre d'indépendance, Franklin ne cesse pas de le croire : < Les motifs différents et contraires qui dégoû- « tèrent de mon plan, écrivit-il à ce sujet, me font < soupçonner qu'il tenait un juste milieu, et je suis « encore persuadé que son adoption eût été heureuse « pour les deux parties. Unies de cette façon, les co- « lonies auraient été assez fortes pour se défendre « elles-mêmes : on n'aurait pas eu besoin de troupes (c anglaises, et, par conséquent, il n'y aurait pas eu
> Voir pour pIUB de détails : Laboulaye, Histûiire dts EtatÈ^XÏntè, tome 11^ 3* leçoB»
* Mémoires de Franklin.
€ de prétexte pour taxer l'Amérique. On eût évité la <i lutte sanglante que cette prétention a amenée. Mais « de telles méprises ne sont pas nouvelles. Les his- € toires sont pleines des erreurs des États et des t princes. »
Les colonies continuèrent donc à faire la guerre chacune pour son propre compte et avec ses seules ressources. A peine s'unissaient-elles quelquefois lorsqu'il s'agissait de frapper un grand coup.
Le docteur Franklin proposa aussi d'adopter comme drapeau le dessin imprimé en tête du journal qu'il publiait à Philadelphie, représentant une couleuvre coupée en morceaux, avec cette devise : c Unissez-vous ou mourez. > Quoique cette seconde proposition n'ait pas été suivie d'effet immédiat, néanmoins elle ftit mise à exécution quelque temps après, et ce dessin fut le premier drapeau des colonies anglaises.
L'année suivante, une expédition formée de troupes coloniales et anglaises, commandée par le général Braddock, qui s'était attaché George Washington en qualité d'aide de camp, partit pour aller attaquer le fort Duquesne. Le général anglais, accoutumé aux batailles rangées, ne connaissant rien des tactiques guerrières des Indiens, et, par-dessus tout, plein de fierté et de suflfeance, ne voulait recevoir de conseil de personne. Il faisait précéder son armée d'une centaine de sapeurs qui étaient chargés de lui tailler une route à travers la forêt, en sorte que c'était bien lentement qu'il pouvait avancer. < Les Indiens, disait-il^
c peuvent effirayer les troupes continentales, mais ils € ne peuvent faire d'impression sur les soldats régu- € liers du roi. >
Au bout de plusieurs mois d'une marche rendue pénible par les lenteurs du frayement de la route, on arriva en vue du fort. Washington conseilla au général de mettre en avant les compagnies américaines qui, plus au courant de la manière de combattre des Indiens, ne se laisseraient pas intimider par une attaque imprévue, mais le général ne voulut rien entendre, et il continua de faire avancer ses troupes en colonnes régulières, drapeaux déployés, musique et tambours en tête. Le 9 juillet 1755, comme on gravissait une petite montée entre deux collines, Tavant-garde entendit tout à coup résonner le cri de guerre des Indiens, et en un * instant, par une attaque précipitée, elle fut mise en déroute. Les troupes régulières se massèrent aussitôt, et pendant qu'elles répondaient aux coups bien ajustés des Indiens par des feux de peloton dirigés au hasard, elles furent décimées par des ennemis invisibles. Les soldats de la Virginie, au contraire, à la première attaque, s'étaient jetés dans la forêt, et^ imitant la tactique indienne, tiraient sur les Indien^ en se ca^ chant derrière les rochers et les arbres. Washington semblait être partout. Son intrépidité le désigna plus que tout autre aux coups des Indiens, qui tuèrent deux chevaux sous lui, et traversèrent ses vêtements de quatre balles. Le général Braddock montra un grand courage, mais il fut blessé mortellement, et
emporté loin du lieu de l'action. Enfin, après une lutte qui dura trois heures, les troupes régulières se débandèrent et fuirent honteusement. Washington ne chercha plus, dès lors, qu'à les protéger contre la poursuite des Indiens et à rassembler les débris de l'expédition.
Pendant que les armes anglaises subissaient cet échec dans Touest, au nord elles se couvraient de honte par un acte de cruauté révoltante commis dans la Nouvelle-Ecosse. La Nouvelle -Ecosse, appelée par les Français « Acadie, » est située entre le 44® et le 50* degré de latitude nord, ayant la Nouvelle-Angleterre et l'océan Atlantique au nord et nord- est; Thiver, qui dans cette région dure près de sept mois, est excessivement froid et, sans aucune espèce de transition comparable à nos printemps, il est immédiatement suivi d'un été dont la chaleur est presque intolérable, mais de courte durée. Le sol, en général, est aride et nu, bien que Ton assure qu'il en est quelques parties qui valent nos meilleures terres; toute la contrée est couverte d'un brouillard constant que Tété souvent ne suffit pas à faire disparaître. — C'est au sujet de la possession de cette terre, qu'on eût dû appeler « la terre de désolation et de tristesse perpétuelles, ï> que l'acte que nous allons rapporter fut commis.
La Nouvelle-Ecosse était, à cette époque, presque entièrement occupée par des colons anglais, dont les autorités voulaient régir toute la province. Mais elle contenait aussi un assez grand nombre de Français,
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qui refusèrent de prêter le sermeut d*obéi8sanee au roi d* Angleterre George II. En conséquence, le gouvernement envoya en Acadie quelques compagnies de soldats de la Nouvelle- Angleterre, avec ordre de les expulser de la contrée. Les officiers sommèrent les habitants des villages récalcitrants de se rendre à l'église pour y entendre la lecture d'une proclamation royale. Là on leur déclara qu'ils étaient prisonniers, et on les força, à la pointe de la bsuonnette, à s'em* barquer sur de grands vaisseaux préparés à l'avance. Dans la confusion du moment, les femmes furent séparées de leurs maris, et des enfants ne rejoignirent leurs parents que bien des années plus tard et après mille recherches. Pendant longtemps, les journaux des colonies continrent des annonces faites par les exilés français, qui demandaient des nouvelles de leurs familles et cherchaient à les rejoindre. Sept nulle de ces malheureux furent ainsi dispersés sur toute la côte, du Maine à la Géorgie, et pour éviter qu'ils n'eussent envie de revenir, les soldats incendièrent leurs maisons et saccagèrent leurs fermes.
Avant que la nouvelle de la défaite du général Brad* dock et de sa mort n'arrivât aux colonies anglaises, le gouvernement avait ordonné la levée d'un autre corps d'armée, composé de cinq à six mille hommes fournis par les colonies de Massachusetts, Connecticut, New-Hampshire, Ehode-Island et New- York, et en avait remis le commandement au général William Johnson, qui se proposait d'attaquer le fort français
Frédéric, élevé à Crown-Point, à Textrémité sud du lac Champlain. — Vej^s la fin dejuiu 1755, Texpédition anglaise, augmentée de plusieurs centaines dlndiens, se mit en marche, et s'arrêta à une quinzaine de milles seulement du fort Frédéric, pour s'établir dans une forte position. Pendant qu'elle était ainsi oaippée, les éclaireurs indiens, envoyés en avant, revinrent annoncer au général Johnson qu'une grande partie de l'armée française se portait à sa rencontre. Aussitôt, et sans chercher à connaître les forces de ses ennemis, le général anglais dépêcha un détachement de mille hommes pour les arrêter dans leur mouvement, mais ceux-ci revinrent deux heures après dans le plus grand désordre, ayant rencontré les Français qui n'étaient plus qu'à une distance de trois milles du camp. — Bientôt les deux armées furent en présence ; malgré la supériorité de leur nombre sur les Français, qui ne comptaient pas deux mille hommes, les Anglais restèrent dans leurs positions et attendirent l'attaque. Le baron Dieskau, qui commandait les Français, convaincu qu'avec le peu de troupes dont il disposait il ne parviendrait pas à déloger les Anglais par une attaque de front, voulut les prendre en flanc et divisa son armée. Ses assauts furent repoussés avec de grandes pertes; enfin, les soldats anglais, sans écouter les ordres contraires de leurs officiers, quittèrent leurs retranchements, attaquèrent
leurs ennemis de tous les côtés à la fois, et, après en avoir tué et pris un nombre considérable, disper-
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fièrent entièrement le reste. Le général Dieskau fut blessé grièvement et, dans la poursuite qui suivit la défaite de son armée, ayant été rencontré, appuyé sur un tronc d'arbre, par un soldat anglais, il mit la main à son gousset pour lui offirir sa montre en échange de la liberté ; mais celui-ci, se méprenant sur l'intention du geste, crut qu'il cherchait un pistolet et le tua. Les restes de ses troupes allèrent donner dans une embuscade de volontaires des colonies de New- York et de New-Hampshire, et y trouvèrent la mort ou la captivité.
Cette victoire ne rapporta rien aux Anglais, tandis que les conséquences de la défaite du général Braddock furent des plus graves. Les Français restèrent, pendant une nouvelle période, en possession de toute la région située à l'ouest des AUeghanys, et les Indiens accrurent encore leur mépris pour les Anglais et leur estime pour les Français, renouvelant à l'occasion leurs attaques contre les colonies. Toute la partie ouest de la Virginie fut particulièrement le théâtre de massacres et d'incendies.
CHAPITEE XIX
Déclarations de guerre réciproques entre la Grande-Bretagne et la France. Plan conçu par le général Abercrombie. Le général de Montcalm s'empare des forts Ontario et Oswego. Prise du fort Granville par les Français. Projet des Anglais contre Louisbourg. Capitulation du fort William Henry. Washington se rend maître du fort Frontenac. Louisbourg retombe au pouvoir des Anglais. Le général Abercrombie échoue devant le fort Ticonderoga. Un détachement de âon armée s'empare du fort Duquesne. Siège de Québec par les Anglais. Mort des généraux Wolfe et de Montcalm. Capitulation de Québec. Tentatives faites par les Français pour le reprendre. Prise de Montréal par les Anglais. Signature du traité de paix entre la France et l'Angleterre. Continuation des attaques des Indiens contre les colonies anglaises. Conspiration générale des tribus. Projet des Indiens. Ils échouent devant le fort Détroit, mais s'emparent du fort Mackînaw. Rupture de la ligue indienne. — Condition des colonies après cette guerre.
Dans le courant de Tannée 1755, l'Angleterre saisit, sans déclaration préalable de- guerre, trois cents vaisseaux marchands qui naviguaient sur la foi des traités. Pour venger cette agression inouïe, la France, représentée par le duc de Richelieu, attaqua les possessions anglaises de la Méditerranée. Sur ce, le roi d'Angleterre George II déclara la guerre à la France, prétendant que, depuis le traité d'Aix-la-Chapelle, les empiétements et les usurpations des Français en Amérique avaient été notoires et que, malgré toutes les réclamations qu'il avait fait adresser au ministère
français, les actes injustifiables des gouverneurs français, ainsi que des officiers agissant d'après leurs ordres, avaient été continués.
Le mois suivant, le roi de France Louis XV déclara à son tour la guerre à l'Angleterre; dans son message, il insistait sur l'attaque faite en 1759 par les Anglais contre les possessions françaises dans l'Amérique du Nord; il rappelait le tort causé par la marine anglaise à la navigation et au commerce des sujets français en violation directe des traités; il se plaignait de ce que les soldats et les marins Avançais enduraient les plus cruels traitements sur les pontons de la Grande-Bretagne, ce qui est contraire aux lois de la nature et de l'humanité et excède les droits les pins larges accordés par la guerre.
Ces déclarations, toutes deux tendant vers le même but, surexcitèrent au plus haut degré la haine nationale qui avait pris de si profondes racines entre les Français et les Anglais établis en Amérique. Les hostilités, qui avaient langui un moment, reprirent avec une nouvelle intensité.
Le 25 juin 1756, le général Abercrombie, arrivant d'Angleterre, prenait le commandement des troupes anglaises. H proposa aussitôt, au conseil de guerre tenu à New-York, d'attaquer le fort Niagara, situé entre les lacs Ontario et Erie, de surprendre Ticonderoga et Crown-Point, d'assiéger le fort Duquesné, et d'envoyer une expédition contre la capitale du Canada. Mais ce plan était trop vaste pour être exé-
cuté par les troupes à ce moment sous ses ordres, et il dut attendre les renforts qui lui étaient promis d'Angleterre.
Pendant ce temps, les Français, sous le commandement du général marquis de Montcalm, faisaient quelques attaques contre les avant-postes anglais et, après plusieurs engagements partiels avec T-armée du général Abercrombie, se retiraient à l'intérieur vers les grands lacs, où ils cherchaient à intercepter uti convoi de vivres destiné à la garnison du fort Oswego. Au commencement de l'automne , de Montcalm s'emparait des forts Ontario et Oswego, ainsi que de leurs magasins remplis de marchandises. Cette perte fut très-sensible aux Anglais, parce que ces deux forts étaient construits sur la rive méridionale du grand lac Ontario, de chaque côté de l'embouchure de la rivière Onondago, qui se jette dans le lac, et que, par leur position, ils commandaient le commerce ainsi que tous les mouvements de Tennemi, surtout depuis que des navires avaient été construits spécialement par les deux parties intéressées pour croiser sur ce lac. Peu après, la garnison du fort Granville, situé sur les confins de la Pennsylvanie, se laissait surprendre .par un corps de Français et dlndiens qui emmenèrent prisonniers les vingt-deux hommes qui la composaient, et réduisirent le fort en cendres.
Le général en chef de l'armée anglaise s'efforça alors, par tous les moyens, de réunir des forces suflâsantes pour contre-balancer les succès de ses ennemis. L'atta-
que contre le fort Frédéric ou Crown-Point, qui avait été longueinent méditée, fut mise de côté comme étant d'une importance moindre actuellement que l'expédition projetée contre Louisbourg. Alais au moment où, à la tête d'une armée de douze mille hommes, le général Abercrombie allait donner l'ordre de se porter en avant, les espions qu'il avait prudemment envoyés dans la direction de Louisbourg vinrent lui annoncer que cette ville était à l'abri de tout coup de main ; de leurs rapports, il ressortait que la ville avait une garnison de plus de neuf mille hommes blancs et d'environ quinze cents Indiens, et qu'elle était pourvue de toutes les munitions et vivres nécessaires pour résister à un long siège. De l'avis des officiers supérieurs de l'armée anglaise réunis en conseil de guerre, l'expédition fut remise au printemps suivant.
L'année d'après, le fort William Henry, situé sur le côté sud du lac George, fut assiégé par les Français et dut capituler. Dans les conditions de la reddition de la place, il avait été convenu que les Anglais auraient la vie sauve; à peine cependant avaient-ils quitté le fort, qu'une nuée d'Indiens s'abattit sur eux pour les massacrer et les dépouiller. C'est en vain que les officiers français s'interposèrent au péril de leur vie pour sauver les jours de leurs anciens ennemis. « Tuez-moi, criait de Montcalm dans son désespoir, « mais épargnez les Anglais qui sont sous ma protec- « tion. 2> .Rien n'y fit, la furie des Indiens était à son paroxysme, aucune influence n'eût réussi à les arrêter,
et les Anglais durent s'enfiiir à toutes jambes pour échapper à la piort.
En 1758, la chance redevint favorable aux armes des Anglais. Dans la Grande-Bretagne, le gouvernement, sur la proposition du premier ministre William Pitt, avait décrété la formation d'une armée de cinquante mille hommes, dont vingt-deux mille réguliers et vingt-huit mille levés dans les colonies. Washington fut envoyé avec un corps très -nombreux et bien exercé contre le fort Frontenac, dont il se rendit maître, et à son retour il fut élu à l'assemblée des bourgmestres. Comme il y entrait pour s'asseoir à sa place, le président lui adressa, au nom delà Virginie, des remerciements publics pour les services qu'il avait déjà rendus à son pays. Washington, pris à Timproviste, se leva pour répondre ; rougissant et tremblant, il fut incapable de prononcer un mot. « Asseyez-vous, « Monsieur Washington, lui dit le président, votre « modestie égale votre valeur, et cela surpasse la faci- « lité de parole que je puis avoir. »
Louisbourg, qui avait été cédé aux Français par le traité d'Aix-la-Chapelle, fut repris au cours de cette campagne. La garnison de la place , commandée par le chevalier Drùcour, ne se composait plus à ce moment que de deux mille cinq cents soldats réguliers et d'environ trois cents miliciens. C'est avec cette force relativement minime que ce vaillant officier entreprit de résister à l'armée anglaise de douze mille hommes qui s'avançait contre lui. Après un siège qui dura
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trente-huit jours et pendant lequel les Français essayèrent plusieurs fois, par des sorties, de rompre les lignes anglaises et de repousser leurs assaillants , le chevalier Drucour, voyant les navires qui défendaient le port coulés par les boulets ennemis, les deux bastions principaux sérieusement endommagés et sur les cinquante-deux pièces de canon dont ils étaient pourvus, quarante hors de service, fit demander au général anglais Âmherst quelles conditions lui seraient imposées pour la reddition de la ville. Le général anglais répondit qu'il devrait avec ses troupes se constituer prisonnier de guerre, et que, s'il refusait, le lendemain matin, un assaut général serait donné à la ville. Piqué par la sévérité de ces conditions, Drucour voulut les refuser et continuer la lutte, mais Tintendaut de la colonie lui présenta les supplications des négociants et des habitants, et il se résigna. Les Anglais obtinrent ainsi la possession très-importante de nie du cap Breton et de la ville forte de Louisbourg, dont la garnison qui, en comptant les officiers de marine et les matelots, se montait à cinq mille six cents hommes, fut transportée en Angleterre. La France ressentit très-vivement la perte de Louisbourg à cause de la quantité de navires de guerre qui avaient été détruits dans le port.
La nouvelle de ce succès fut immédiatement portée en Angleterre par le frère du général Amherst qui prit avec lui les onze drapeaux enlevés aux Français. Lorsque le roi George II les eut reçus, il ordonna
qu'ils fussent promenés en grande pompe, escortés par des détachements de soldats de toutes afmes, de son château à la cathédrale de Saint-Paul où ils furent déposés, comme trophée, au milieu des décharges d'artillerie et des bruyantes démonstrations de joie de la foule.
Quant au général Abercrombie qui s'était réservé l'attaque des forts français situés sur les lacs George et Champlain, il échoua complètement dans sa tentative devant le fort Ticonderoga. Son armée forte de seize mille hommes, la plus grande qui eût été jusqu'alors levée dans les provinces anglaises, fut battue et mise en déroute. Une tablette en marbre noir, placée dans Tabbaye de Westminster, à Londres, rappelle le souvenir de lord Howe qui périt dans cette affaire.
L'un des détachements de cette même armée, envoyé contre le fort Duquesne fut plus heureux dans son entreprise. Après un assaut dans lequel les deux partis firent preuve d'une grande bravoure, les Anglais, grâce à leur supériorité numérique, forcèrent la garnison française à évacuer le fort. Ils se mirent immédiatement à en réparer les brècheâ, et changèrent son nom de Duquesne en celui de Pittsburg.
En 1759, les Anglais résolurent d'en finir par un gfrand coup avec ces guerres désastreuses pour leur» colonies. Comme dans les faits qui vont suivre, le général de Montcalm, dont nous avons déjà plusieurs fois cité le nom, joue un rôle capital, nous croyons utUe de le
faire mieux connsutre. — Louis - Joseph de Saint- Véran Montcalm était originaire du Rouerg^e. Il comptait, parmi les membres les plus illustres de sa famille, le chevalier de Rhodes-Jozon, le c Draconis extinctor, > dont l'histoire ressemble tant à une légende. C'est lui qui, ayant appris les dévastations d*un dragon et la défaite de tous ceux qui l'avaient attaqué, résolut, malgré la défense du grand maître de son ordre, de lui donner la chasse. Il dressa pour cette expédition deux puissants molosses qu'il accoutuma à voir, sans s'effrayer, la représentation du monstre et à l'attaquer. Lorsqu'il les eut ainsi préparés à la lutte, il les conduisit à Tennemi et réussit à le tuer. — De Montcalm, héros moins légendaire que Jozon, fut digne cependant de son aïeul ; soldat depuis l'âge de quatorze ans, il avait combattu en Italie et en Allemagne, s'était distingué à Plaisance et à l'Assiette, et avait reçu dans cette affaire cinq blessures; nommé maréchal de camp en 1756, deux ans après il avait été préposé à la défense du Canada. Il avait toutes les qualités, comme aussi quelques-uns des défauts des généraux de son temps. Il était sans peur et sans souci, « timide dans ses mouvements stratégi- « ques et audacieux au combat jusqu'à négliger les
« règles de la plus commune prudence Il avait
« de l'esprit, le goût de l'étude et des connaissances «( étendues. Il aimait le luxe et était désintéressé ' . »
* Garuoau, Histoire du Canada.
Mais un brave général ne suffit pas pour repousser une invasion, et de Montcalm, commandant en chef des forces françaises, n'avait reçu aucun secours de son gouvernement. Le Canada était appauvri et la garnison de la ville de Québec réduite à une ration de 225 grammes de pain par jour, tandis que les habitants n'en recevaient que le tiers. Aussi,- au premier eflFbrt tenté par le général Amherst, les forts Niagara, Crown-Point et Ticonderoga, faiblement défendus, se rendirent. IJ'autre part, le général Wolfe, remontant le fleuve Saint - Laurent avec une flotte formidable montée par huit mille hommes, vint mettre le siège devant Québec, que Ton disait être une des forteresses les mieux construites qui fussent au monde. En apprenant l'arrivée des Anglais, de Montcalm avait écrit au gouvernement français : « Nous combattrons « et nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines flc de la colonie. > Les premiers assauts du général anglais furent malheureux, partout il fut repoussé. Enfin, le 12 septembre 1759, il découvrit un étroit sentier conduisant aux Hauteurs d'Abraham, plateau qui dominait la ville. Aussitôt, il envoya le capitaine Cook (si célèbre plus tard par ses voyages et ses découvertes) simuler avec une petite troupe une attaque sur un point opposé, puis, au milieu de la nuit, se mettant lui-même à la tête du gros de son armée, il franchit le fleuve et commença à gravir ce sentier. Au matin, le général de Montcalm fut très-sui'pris de voir l'armée ennemie au-dessus de lui, et, voulant la
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déloger de la position qu'elle occupait, il sortit de la citadelle avec ses troupes. Lesyétérans anglais atten* dirent Tennemi de pied ferme, sans répondre à son feu, mais lorsque les Français allaient les atteindre, des décharges rapides et régulières les forcèrent à s'arrêter. Le général Wolfe se plaça alors à leur tête, et leur commanda de charger à la baïonnette. Quoique blessé en deux endroits, il continuait à pousser les siens en avant, quand une troisième balle le frappa et il dut être transporté à l'arrière. Pendant qu'on le pansait, il entendit crier autour de lui : t Ils fuient! ils fuient! — Qui? demanda faiblement le général. — Les Français, répondit un officier. — Que Dieu soit béni, je meurs content, > murmura Wolfe en rendant le dernier soupir.
Le général de Montcalm fut aussi mortellement blessé pendant l'action. Lorsqu'on lui eut dit que la gravité de sa blessure^ne laissait aucun espoir, il prononça ces paroles : « C'est aussi bien ; je ne vivrai « pas pour voir la reddition de Québec. > De Montcalm n'expira cependant que le lendemain, après avoir donné des instructions pour que la retraite se fît en bon ordre sous le feu de l'ennemi* Il fut enterré dans le trou qu'une bombe avait creusé dans le couvent des Ursulines de Québec, « digne sépulture d'un héros, > dit un de ses historiens.
Après avoir lu ces deux morts glorieuses, on ne «ait lequel des deux ennemis doit être le plus admiré. Un monument a été érigé dans le jardin du gouverneur
de Québec à la mémoire de de Montcalm et de Wolfe,
dont les deux noms sont gravés sur la pierre. C'est lord Dalhousie, un Anglais^ qui eut, en 1837, cette généreuse pensée d'unir ainsi deux guerriers vraiment dignes l'un de l'autre, et qui fit graver sur une colonne en marbre cette inscription : c Mortem virtus « communem^ famam Mstoria, monumentum posteri" « ias dedU.,. »
Cinq jours après la mort du général de Montcalm, le 18 septembre 17B9, la citadelle et la ville capitulèrent. Les Français avaient perdu ^ pendant ce siège, plus de cinq cents hommes, et les Anglais firent, eïi outret environ mille prisonniers, qu'ils envoyèrent
dans les prisons de la Grande-Bretagne.
L'année suivante^ les Français essayèrent de re» prendre Québec ; mais une flotte très^puissante arriva à temps d'Angleterre et les contraignit à renoncer à oe dessein.
Au mois d'août 1760, le général Amhetst décidait d'assiéger Montréal qui^ située sur une île du Saint- Laurent et à une égale distance de Québec et du lac* Ontario, était, par son importance, la seconde capitale du Canada. Le 6 septembre, il débarquait avec des forces considérables, munies de grosses pièces d'artillerie, dans l'île de Montréal^ et commençait un siégé en règles Mais le gouverneur delà ville^ le mar« quis de Vaudreuil, sentant qu'avec les troupes sous «es ordrei il résisterait aux Anglais sand grandes chances de succès^ et^ de plus, &jaut appris que de
nouveaux renforts très-nombreux étaient partis de Québec pour se joindre à Tarmée du général Amherst, envoya deux de ses officiers au camp ennemi pour demander à capituler. Les conditions posées par le général Amherst furent acceptées par le gouverneur de Vaudreuil, qui abandonna la ville aux Anglais.
Dans l'intervalle, le comnïlandant des troupes parties de Québec publiait sur son passage des manifestes aux Canadiens dont la plupart se soumirent.
La conquête du Canada étant achevée, les Anglais s'occupèrent de la •démolition des fortifications de . Louisbourg, sur l'île du cap Breton. Dans ce but, ils iSrent venir d'Angleterre des ingénieurs qui, au moyen de mines, réduisirent les murs de la ville à un monceau de débris, nivelèrent les glacis et remplirent les fossés.
Les Français possédaient encore sur le continent américain la contrée fertile située de chaque côté du grand fleuve « Mississipi; > mais la colonie était si *peu peuplée et si mal approvisionnée qu'elle était contrainte d'avoir sans cesse recours aux marchands anglais.
En 1761, des négociations de paix entre la France et l'Angleterre avaient été entamées à Fontainebleau, mais elles n'aboutirent que deux ans après, lorsque la paix fut rétablie entre ces deux nations par le traité signé à Paris le 10 février 1763. Louis XV céda à l'Angleterre l'Acadie, le Canada et toutes les terres
que la France avait jusque-là possédées sur la rive droite du Mississipi, sauf quelques stations de pêche situées auprès de Terre-Neuve. Il abandonna encore toute la contrée ouest du Mississipi à l'Espagne, qui, à son tour, accorda la Floride à l'Angleterre.
On avait espéré que les tribus indiennes, naguère amies des Français, auraient les mêmes sentiments pour les nouveaux possesseurs de la contrée, et qu'ils se rangeraient immédiatement sous l'autorité anglaise. Cette espérance fut bientôt dissipée. — Les tribus habitant à l'ouest ne tardèrent pas à résister à leurs nouveaux maîtres. Pontiac, chef des Indiens Ottawas, homme d'un grand courage, adroit et très-influent parmi les autres tribus, crut que, si les Indiens s'unissaient, il leur serait possible de chasser les Anglais de leurs territoires. Pontiac avait été présent à la bataille que perdit le général Braddock, et avait
vu fuir les « habits rouges. > Il organisa une vaste conspiration pour la destruction simultanée de toutes les garnisons anglaises. Il envoya des messagers dans toutes les directions, porter aux diflTérents chefs une ceinture de grains de wampum, rouges et noirs, ce qui signifiait guerre, et un tomahawk peint en rouge. Partout où les messagers se présentèrent, la ceinture et le tomahawk furent acceptés, et les guerriers s'engagèrent à se joindre à leurs frères dans la prochaine guerre.
Toute l'astuce des Indiens fut ici mise en jeu. A Maumee, une jeune femme indienne attira loin du
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fort le commandant, en lai demandant Bon aide pour une femme qui, disait-elle, se mourait à quelques pas de là, fttute de secours. Le trop confiant officier se trouva ainsi à la merci des Indiens qui le tuèrent et le scalpèrent.
Aussitôt que Pontiac eut recueilli les adhésions de la plupart des tribus indiennes, un grand conseil fut réuni ; chaque tribu y fut représentée par son chef ou sachem, et Pontiac exposa le plan qu'il avait conçu et qui fut adopté à l'unanimité.. Il s'agissait de s'emparer, par la ruse, du fort Détroit, et voici quel était le plan de Pontiac. Un jour, il irait au fort avec une trentaihe d'hommes et demanderait à y entrer pour donner aux officiers et aux soldats une représentation de la danse indienne. Pendant qu'un certain nombre d'entre eux, choisis à l'avance, danseraient et occuperaient l'atten-jtion des Anglais, les autres erreraient dans le fort et observeraient tout ce qui s'oflFrirait à leur vue. Quelques jours après, ils s'y rendraient de nouveau pour demander à tenir un conseil, et à un signal convenu tomberaient sur les blancs avec les armes qu'ils auraient dissimulées dans leurs couvertures.
La première partie de ce projet réussit, mais la seconde échoua. Le commandant du fort, averti par une femme indienne, fit ranger la garnison en ordre de bataille, et lorsque Pontiac arriva avec ses cin-» quante guerriers cachant chacun un fusil dans sa couverture, il reconnut qu'il avait été trahi, et il se laissa désatmer, heureux d'en être quitte à si bon
compte. Contrairement à ce qu'on eût pu espérer, Pontiac ne conserva aucune reconnaissance aux Anglais de leur générosité et, deux jours après, ayant réuni un nombre considérable de guerriers indiens, il mit le siège devant le fort Détroit. Pendant cinq mois, les Indiens bloquèrent le fort et, à l'entrée de l'hiver, la garnison, épuisée par la famine, allait se rendre aux sauvages quand ceux-ci, dont la patience était à bout, accoutumés qu'ils étaient à prendre une place forte plutôt par la violence que par un investissement prolongé, commencèrent h se débander et finalement se retirèrent.
Mais si Pontiac et ses guerriers n'avaient point réussi, il n'en avait pas été de même pour les autres tribus qui employèrent la ruse et les attaques imprévues pour arriver à leurs fins. Huit forts furent pris de cette manière par les Indiens. A Mackinaw, par exemple, sept cents Indiens sans armes se réunirent un jour de fête sous les palissades du fort pour y jouer h la balle. Ils invitèrent les soldats à assister à leur jeu, tandis que leurs squaws (leurs femmes) se tenaient roulées auprès d'eux dans des couvertures. Le jeu commença, chaque camp repoussant l'autre. Tout à coup, la balle alla frapper la porte du fort, et tous les Indiens se ruèrent dans cette direction, se saisissant, au passage, des armes que les femmes avaient jusqu'alors tenues cachées dans les couvertures. Les palissades furent escaladées en un clin d'oeil, et une aflFreuse boucherie suivit une courte résistance, — Le comman-
dant, le major Henry, était, à ce moment, dans sa chambre en train d'écrire. Entendant les cris d*appel et d'agonie des victimes, il se précipita à la croisée et vit l'horrible massacre de ses soldats. Il comprit aussitôt que tout espoir de repousser les Indiens devait être abandonné, et il ne songea plus qu'à son propre salut. Après avoir couru mille dangers, il parvint à un lieu de sûreté où vingt hommes de la garnison seulement réussirent à le rejoindre.
Une panique générale s'était emparée des colonies; les habitants s'enfuyaient par centaines pour échapper au scalpel des Indiens, et Ton était en droit de craindre le dépeuplement prochain des colonies, lorsque enfin la confédération indienne fut rompue, et Pontiac conclut la paix avec les Anglais. Quelque temps après, un de ses anciens compagnons le tua dans vm moment d'ivresse.
Cette guerre coûta aux habitants des colonies seize millions de dollars, soit 80 millions de francs, dont l'Angleterre ne leur remboursa même pas le tiers. Ils avaient eu à souffrir toutes les atrocités inventées par les Indiens. Trente mille hommes avaient péri.
Les impôts absorbaient souvent les deux tiers du revenu du fermier, et pourtant aucune réclamation, aucune plainte ne s'était élevée, parce qu'ils avaient été votés par leurs propres* représentants. Dans les guerres dont nous venons de parler, les hommes de colonies et d'opinions différentes combattirent souvent côte à côte, oubhant à l'heure du péril toute haine ou jalousie
anciennes. Ils connurent leur force en convoquant des assemblées, en levant et en entretenant des troupes. Ne recevant ni secours, ni conseils de T Angleterre aux moments les plus difficiles, ils apprirent ainsi à penser et à agir en dehors de la tutelle de la mère-patrie. Par la connaissance de leurs droits, les idées démocratiques prirent racine chez eux et ils aspirèrent à la liberté.
La manière dont les officiers anglais se conduisaient envers les troupes coloniales, se moquant ouvertement de la tournure gauche et embarrassée des recrues, contribua aussi à affermir l'union des colons. Beaucoup d'officiers américains expérimentés avaient été remplacés par déjeunes subalternes anglais, mais cela ne put empêcher Washington, Gates, Montgomery, Stark, Arnold, Morgan, Putnam, et une foule d'autres, de faire leur éducation mihtaire, et d'apprendre même, ainsi qu'ils le montrèrent lorsque le temps en fut venu, à combattre les réguliers anglais.