T. I. JJ
privilèges et immunités des cilounis de tous ^ les états, déclarant en outre qu'une personne, accusée du crime de haute trahison , ou de tout autre crime , séchappant d'un des états pour fuir la justice, sera livrée par Télat qui lui aura servi de refuge , sur la réclamation de l'état où le crime a été commis.
Néanmoins , cette précaution a si peu d'effet, qu'il est fort ordinaire de voir passer un citoyen d'un état dans un autre, pour éviter les poursuites nécessitées par un duel. Dans ce cas , les parties se rendent dans un autre état que le Jeur, et y retournent ensuite, évitant par là toutes les recherches et punitions infligées par la loi. C'est ainsi que le général Hamilton et son lils passèrent THudson , pour aller se faire tuer sur la frontière de New-Jersey; et leurs antagonistes n'ont jamais été poursuivis pour avoir immolé un homme qui était riionneur de sa patrie. Cet infortuné général a augmenté la liste de cette foule de victimes d'un préjugé né dans les temps de barbaiie. Les Chrétiens n'ont besoin d'aucun raisonnement pour condamner cet usage meurtrier; ils savent que l'homme n'a aucun droit sur la >ie de son semblable , si ce n'est pour la dé-
( 263 ) fense du pays, et qu'il doit compte à Dieu dii sang qu'il verse aiusi contre ^a volonté. Malheureusement , il existe lui trop grand nombre de personnes qui ne sont pas conduites par les principes religieux ; et nous sommes forcés de convenir qu'il y a plus de duels aux Etats- Unis , en proportion de leur population , que dans tout autre pays chrétien. T^es suites en sont souvent fâcheuses, soit par l'adresse des Américains dans 1 art de l'escrime , soit à cause de leur courageux sang froid. Combien de familles ne sont-elles pas en ce moment au désespoir par la perte d'un père, d'un mari , d'un fils qui étaient ou qui auraient pu devenir non seulement les soutiens de leurs familles ; mais la gloire et l'ornement de l'état! Si les Jois continuent de se taire à ce sujet . ou que les gardiens de ces lois restent inactifs au lieu de réprimer cet usage odieux, il ne restera plus d'espoir que dans la force morale du pays; il faudra qu'un jour les homme, d'un talent supérieur et d'une haute considération emploient leur influence et l'indépendance de leur caractère pour prévenir tous les maux qui peuvent en résulter.
Nous avons vu combien il est important, pour la sécurité , le repos et la prospérité des États-Unis, que l'administration de la justice tant civile que criminelle soit uniforme dans tous les états ; sans doute les efforts de nos hommes d'état finiront , avec le temps , par triompher de tous les obstacles ; mais en s'appliquant plus scrupuleusement à l'exécution de la constitution qui dit que tous les actes et opérations judiciaires de chaque état auront force dans les autres états , on parviendrait encore plus facilement à cet heureux résultat ; et il s'ensuivrait indubitablement , avec le temps, une similitude bien désirable dans les lois , les principes et les décisions de tous les états.
Rien ne contribuera mieux à la force et à la durée de l'Union américaine, que Tunité dans les constitutions , les statuts et les lois. Par là , elle deviendrait susceptible, plus que toute autre nation , de montrer un code complet de jurisprudence et de lois municipales. Ce point est d'autant plus important pour elle , que la science de la législation est encore fort imparfaite dans cette république naissante , par le manque d'une expérience qu'elle ne peut avoir
( ^G5 ) acquise. Alors seulement , l'Union fédérale formera un seul corps capable d'assurer la paix nationale et la sécurité des propriétés dans tous les états de la confédération ; alors aussi, il deviendra impossible à toute espèce de faction , de saper un monument aussi éminemment solide.
La constitution dit que c toute personne forcée à un travail, à un service dans un état , et soumise dès-lors à ses lois , se trouve déchargée de ce travail , de ce service , ou même de l'observance de ces lois , en se sauvant dans un autre état; mais elle ajoute «qu'elle sera livrée à celui à qui ce travail ou ce service est dû , d'après sa réclamation. » Cet ordre de choses donne le pouvoir au maître d'un esclave qui s'échappe de chez lui, de le réclamer, même dans un état où les lois municipales auraient aboli ou prohibé l'esclavage , parce que la constitution des Etats-Unis est la loi suprême du pays, à laquelle toutes les lois des états particuliers doivent se conformer. Autrement, tous les esclaves fugitifs échapperaient à leurs maîtres , parce que, en matière pénale et criminelle , les lois municipales ne permettent
aucune intervention de la part d'une loi locale , et que le /ex loci n'est pas en vigueur dans les cas civils, comme dans les contrats personnels. L'état d'Ohio qui a prohibé l'esclayage par sa constitution , est bordé, de tous côtés , par des états où l'esclavage est admis : les esclaves peuvent, à chaque instant, y venir prendre refuge ; et souvent sa disposition à refuser de rendre ces vagabonds à leurs maîtres , a occasionné de grandes contestations, principalement avec le Kentucky, qui possède une grande quantité d'esclaves sur son territoire , et qui ne se montre nullement disposé à en diminuer le nombre.
La constitution dit aussi que de nouveaux états peuvent ètr. admis par le Congrès à faire partie de l'Union ; mais nul état ne peut être formé dans l'intérieur d'un autre état . ni par la réunion de plusieurs, sans le consentement delà législature des états intéressés, et sans . celui du Congrès. Le Congrès a le jiouvoir de faire tous les réglemens , qui ont rapj^ort au territoire appaitenant aux États-Unis. Les états garantissent à chaque état particulier ime f(jrme de gouvernement répu})!icain , et s'engagent à les ])rotéger contre toute espèce
( ^67 ) d'invasion , et contre toute violence de la part du pouvoir exécutif, quand la législature n'est pas assemblée.
Le Congrès peut proposer des amenderaens à la constitution , moyennant le vœu des deux tiers des deux chambres. Il peut aussi se former une Convention parlalégislature des deux tiers des états , afin de proposer ces amendemens ; mais ils ne peuvent être acceptés que quand ils sont approuvés par la législature des trois quarts des états particuliers, ou par une Convention formée dans les trois quarts des états , ou enfin par tout autre mode de ratification que le Congrès peut indiquer; bien entendu toutefois que ces amendemens ne changent rien aux réglemens pour l'émigration ou l'importation des personnes dans les états , pour l'imposition personnelle ou tout autre impôt direct, et aussi pourvu que nul ét..tne soit privé , sans son consentement , de l'égalité de son suffrage dans le sénat.
Les sénateurs et les représentans formant le Congrès , ainsi que tous les fonctionnaires pubhcs des États-Unis, sont tenus de faire le serment de maintenir la constitution ; mais il ne leur sera jamais demandé aucun serment
( a68 ) religieux, comme condition pour exercer une place quelconque dans les Etats-Unis.
Les amendemens faits à la constitution portent que le Congres ne fera aucune loi concernant rétablissement d'un culte particulier, ou tendant à empêcher l'exercice d'aucun; aucunes pour restreindre la liberté de parler , d'écrire , ni pour enlever au peuple le droit de s'assembler paisiblement, dans le but d'adresser au gouvernement des pétitions pour le redressement des abus. Une milice organisée étant nécessaire au repos de l'état , le droit du peuple de porter les armes ne lui sera jamais enlevé. En temps de paix, les troupes ne seront jamais logées chez les particuliers sans leur consentement ; et en temj s de guerre , la loi en prescrira l'ordre et le mode. Le droit des citoyens d'être à l'abri de toutes recherches dans leurs personnes et leurs propriétés , est sacré. Nulle recherche ne peut être faite chez les particuliers, sans que pi éalablement il n'y ait une déclaration , sous serment , de la cause de cette recherche , comme de la désignation du b'Cn ou de la personne que l'on veut saisir. Personne ne peut être condamné à la peine capitale, ou à telle peine infamante , que $ur le
( ^69 ) jugement crun grand jury , excepté en ce qui concerne les militaires de terre et de mer, ou la milice en activité , en temps de guerre ou de danger public. Nul ne peut être puni deux fois pour le même crime , ni être forcé , dans les cas de crime, de témoigner contre soi-même. Enfin nul ne pourra être privé de la vie, de la liberté , ou de sa propriété , sans une condamnation devant les tribunaux ; et il sera toujours accordé une juste indemnité pour les propriétés dont il serait disposé pour le service public.
Dans le cas d'une accusation criminelle , Taccusé aura toujours le droit d'exiger que son procès soit poursuivi immédiatement devant un jury impartial , composé de personnes du district de l'état où le crime a été commis. Il connaîtra de la nature de l'accusation qui pèse sur lui ; il sera confronté avec les témoin , aura la permission d'en présenter en sa faveur, et se choisira tel conseil et défenseur qu'il voudra. Dans les affaires du ressort du tribunal de commerce , dont la valeur surpasse vingt dollars, l'existence du jury est maintenue; et dans ce cas, le jugement du jury ne sera soumis à la révision d'aucune cour des États-
Unis. Les cautions demandées ne seront jamais fortes, et il en sera ainsi des amendes inlhgées; et les peines et chàtimens imposés ne pourront jamais être excessifs. Les pouvoirs qui ne sont pas délégués au gouvernement (k-s Etats- Unis par la constitution , ou ceux (jiii uc lui sont pas enlevés, sont réservés aux états particuliers ou au peuple. Le pouvoir judiciaire des Etats-Unis ne doit pas coiuiaître des poursuites commencées contre lui état , par des citoyens d'un autre état , ou par des sujets d'une puissance étrangère.
Les électeurs pour la présidence nommeront, dans leur bulletin, la personne qu'ils désignent pour être président; il y aura un bull tin différent pour le choix du vice-président : mais celui qui n'est pas eligible à la présidence , ne peut être porté à la vice-présidence.
Afin d'ai-rivei- au moyen de faire subir à la constitution des changemens nécessaires ou des améliorations , sans toutefois hasarder la dissolution de la confédération et suspendre les opérations du gouvernement, on a cru convenable de joindre douze articles à !a suite de la constitution et qui lui servent d'amende-
( ^71 ) Tïiens , peu d'années après son acceptation. En i8o4, l'amendement qui concerne Télection du président et du vice-président y fut ajouté. Un amendement est adopté par le Congrès avec le consentement des deux tiers des deux chambres , ou par un autre mode qui garantit l'influence des états , dans le cas où le Congrès négligerait de présenter un amendement utile. Déjà la nation a éprouvé l'efficacité du premier moyen ; et il paraît que le second serait suffisant , si le gouvernement manifestait de telssymptômes de corruption, qu'il fût devenu indispensable , pour les états , de s'opposer au mal par des moyens efficaces.
On ne saurait trop admirer la sagesse de ces articles , qui mettent ainsi le remède à côté du mal, quand il se découvre , comme il arrive de temps en temps. Un changement dans le gouvernement, comme il est arrivé adleurs , est toujours accompagné de convulsions qui menacent l'état d'une dissolution, et qui toujours sont suivies de scènes d'honeur et de crimes , que doit éviter une nation qui ne veut sincèrement que corriger des abus, ou réprimer une oppression devenue intolérable; car \\ est rare que les mouvemens violens pour
( ='7- ) opérer une réforme n'amènent pas des explosions qui engloutissent sous leurs ruines tous les ordres de la société.
On ne saurait appréhender que les moyens adoptés dans la constitution fédérale puissent produire du trouble dans le gouvernement , car le mode indiqué pour présenter et ratifier les amendemens , est accompagné de tant de délais, qu'il doit nécessairement mettre à l'abri du danger des innovations.
Plusieurs amendemens ont été proposés dans la Convention , par les états de Virginie, de New York , de la Caroline du nord , de Massachusset, de NeAv-IIampshire, de llhode Inland et de la Caroline du sud , à diverses époques. Quelques-uns paraissent avoir été ollerts seulement ex abundanti cautclà ^ comme sécurité contre les fausses interprétations et prétentions déplacées du pouvoir ; taudis que d autres semblent avoir été calculés comme remède au défaut radical du système national. Depuis la publication du Musée américain , dans lequel se trouvent ces amendemens , il va eu de nouveaux efforts pour amender la constitijlion; mais ils ont été infructueux. Le premier amendement a été proposé en 1808, par
( 273 ) M. Hillhoiise , sénateur du Congrès , qui fit plusieurs propositions accompagnées de discours ingénieux , dans le but d'obtenir que le pouvoir exécutif cessât d'être une branche séparée du gouvernement ; de réduire la durée des fonctions du président à une seule année au lieu de quatre; de diminuer ses émolumens ; de lui ôter la nomination et la révocation des places pour la donner au sénat; et enfin , de choisir tous les ans, par la voie du scrutin, le pouvoir exécutif, parmi un nombre quelconque de sénateurs.
M. Hillhouse prétendait qu'il devait résulter de grands avantages de cette altération dans la forme du gouvernement. Sans vouloir ici réfuter les choses spécieuses contenues dans ce plan , qu'il me soit permis de faire observer que cette liaison des pouvoirs exécutif et législatif serait préjudiciable à l'Amérique , en donnant lieu à une foule d'inconvéniens , et surtout à l'existence d'un despotisme qui s'élèverait sur les ruines de la république. La division des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire est la pierre de touche de la liberté sociale et du bon ordre de l'administration d'un pays. Aussi la proposition de
( =^74) M. Ilillhouse fut-elle rejetée dans le sénat à une grande majorité.
Le i5 décembre iSi/j , une Convention formée de délégués des états de Massacliusset, Connecticut , lUiode-Island , ainsi que des provinces de Cheshire et Graiton, dans le iSew- Hampshire, et de celle de Wyndham dans les états de Vermont, se réunit à Hartford, dans le Connecticut , pour propos.er des amendemens à la constitution. Ils publièrent . à cet effet , un aperçu général des mesures qu'ils pensaient nécessaire de prendre , afin de garantir les États-Unis des dangers que pourraient occasioiuier les vices radicaux de la constitution , si l'administration devenait faible et imprévoyante.
Voici les amendemens qu'ils proposaient :
10. Que les taxes directes et personnelles fussent divisées dans les divers états , d'après le nombre respectif do personnes libres , en y comprenant les individus engagés à un service, pendant un laps de temps , et en omettant les Indiens ou toutes autres personnes non taxées,
20 Que nul état nouveau ne put être admis à faire partie des États-Unis , sans le consentement des deux tiers des deux chambres ;
3° Que îe Congrès n'eut pas le pouvoir d'établir un embargo sur les navires appartenant à des citoyens des Etats-Unis , pour un délai de plus de deux mois ;
4° Que le Congrès ne pût, sans le concours des deux tiers des deux chambres , intérompre les relations commerciales établies entre les Etats-Unis et une nation étrangère;
5o Que le Congrès ne pût déclarer ni faire la guerre , ou autoriser des actes d'hostilité contre une nation étrangère , sans le consentement des deux tiers des deux chambres , excepté dans le cas d'invasion des états et pour la défense du territoire ;
6° Que nul étranger naturalisé, ne pût désormais être ni sénateur, ni membre de la chambre des représentans , ni même exercer aucun emploi civil dans les États-Unis;
70 Que la même personne ne pût pas être réélue président des Etats-Unis.
Ces résolutions, présentées à la législature de plusieurs états par la Convention d'Harford, y furent rejetéespar une majorité considérable; et il s'éleva , dans celle de New- York et de Virginie , des contestations qui furent accompagîîées d'aigreurs et de reproches.
( ^tC )
Le Fédéraliste , ouvrage remarquable par la profondeur des vues , la sagesse des doctrines , l'excellence des raisonnemens et la perspicacité de ses auteurs en politique, se montia l'avocat de la constitution existante ; il en relève les avantages et en pallie les défauts. Le général Hamilton , l'un de ses principaux collaborateurs, a laissé, écrit de sa propre main, et signé du nom de Publias , le plan d'une constitution bien supérieur à celui de la constitution qu'il s'efforce de défendre, ainsi que ses collègues. Les parties qui sont défectueuses dans le gouvernement des Ltats Unis, n'édiappèrent pas à la justesse supérieure de son (esprit. 11 avait vu , pendant la guerre de la révolution , riiîdépendance de son pays continuellement en danger par la faiblesse du gouvernement ; et lors de la paix de i 7H3 , il jugea bien que les mêmes causes avaient empêché de prendre en considération les intérêts les plus chers du pays. C'est alors qu'il médita le projet d'établir un gouvernement assez fort pour protéger la nation au dedans, et lui assurer, au-dehors, le respect et l'iiilluence qu'elle a droit de prétendre. Dans la Convention de 1 787, il démontra, avec toute la supériorité de son
( '-77 ) mre talent, la nécessité d'adopter une forme de ^gouvernement plus appropriée aux besoins des États-Unis. Si jamais ses admirables écrits sont publiés, on verra comlien son esprit était préoccupé de cette idée. Voici les dispositions principales qu'il crovait devoir faire adopter pour le bien de la république :
i'^ Le pouvoir suprême législatif résidera dans deux différens corps , le sénat et la chambre des représentans ; leur réunion formera la législature qui , seule, a le droit de faire des lois , sauf la négative , dont il sera parlé.
20 L'assemblée des représentans , ou chambre , sera composée de personnes élues par le peuple, et pour trois ans.
3» Le sénat existe à perpétuité, sauf les cas d'une conduite reprochable. Les élections en seront faites par des électeurs choisis à cet effet par le peuple : les états seront , pour cela, divisés en districts d'élection. A la mort, destitution ou démission volontaire d'un sénateur , sa place sera donnée à celui qui sera élu dans le district qui l'avait choisi.
4*^ L'autorité suprême executive des Etats- Unis sera remise entre les mains d'un. gou ver neur , élu par des électeurs choisis par le peu- T. 1. i8
pie, dans los districts d'élection. Ce gouverneur aura le droit de rejeler une loi propos-'e , et à lui seul est confiée l'exécution des lois adoptées. ]l dirigera les opérations de la guerre, quand elle sera déclarée. De concert avec le sénat, il fera tous les traités, les nominations de tous les chefs civils et militaires , et le choix des ambassadeurs dans les cours étrangères. 11 pourra commuer les peines et en accorder même le pardon , sauf le cas de haute trahison , pour lequel le consentement du sénat est nécessaire.
5» A la mort , révocation , ou démission du gouverneur , son autorité et ses fonctions seront exercées par le président du sénat, jusqu'à la nomination de son successeur.
6» Le sénat a seul le droit de déclarer la guerre , de faire les traités , d'approuver ou rejeter les nominations des fonctionnaires , excepté le chef des finances , de la guerre et des affaires étrangères.
7° L'autorité judiciaire est confiée à des juges nommés à perpétuité, sauf l' inconduite , avec clés salaires convenables. La cour suprême aura une juridiction sans appel dans les cas de prises ou captures : mais il n'en sera pas
( 279 ) ainsi , lorsqu'il s'agira des revenus du gouvernement , ou de citoyens des pays étrangers.
80 La législature des États-Unis aura le pouvoir d'instituer des cours, dans chaque état particulier, pour les affaires qui les concernent.
90 Le gouverneur, les sénateurs, et généralement tous les fonctionnaires publics , pourront être poursuivis pour cause de mauvaise conduite ou pour corruption; ils perdront leurs pi, ces , dans le cas de conviction , et deviendront incapables d'en exercer aucune. Toutes les accusations publiques seront poursuivies devant une cour composée du premier juge de la cour supérieure de chaque état, pourvu que les juges soient inamovibles, et qu'ils aient des traitemens fixes.
100 Toutes les lois des états part'culiers, contraires à la constitution ou aux lois des États-Unis, deviendront nulles et de nul effet; et afin d'empêcher qu'il eu soit fait de cette nature, le gouverneur général aura le droit de les rejeter.
110 Nul état particulier ne peut avoir ni force de terre et de mer, ni milices indépendantes des États-Unis.
Les seuls points sur lesquels le plan du général Hamilton diffère de la constitution , sont la permanence du sénat, la durée et l'extension du pouvoir exécutif, et le contrôle du gouverneur général sur les états séparés.
Néanmoins, il n'a pas voulu, quoiqu'il en sentît la nécessité , confier ces changemens à faire à une Convention nationale. Sans doute il avait présente cette réponse de Solon à ceux qui lui demandaient pourquoi il n'avait pas fait pour les Athéniens les meilleures lois: «3'ai fait les meilleures que les Athéniens, dans leurs dispositions actuelles, pussent observer. »
Les principaux caractères des constitutions américaines , comme elles existent en ce moment , sont que toutes les places sont électives au lieu d'être héréditaires ^ comme dans une monarchie ou dans une aristocratie. Il en résulte que, tout en assurant la liberté individuelle et la sûreté des propriétés , base de tout bon gouvernement, elles ne coopèrent pas assez fortement à mettre une force imposante dans les mains du pouvoir, et à développer l'esprit national par ini système convenable d'instruction publique. Dans presque
tons les autres pays , le gouvernement est tout , et le peuple rien ; dans les États-Unis, il en est autrement , le peuple est tout et le gouvernement rien. Ce piincipe est dans les constitutions comme dans les lois; on a pensé que, la fluctuation des choses humaines étant si grande, les modifications auxquelles les propriétés sont assujéties si constantes, et la variation des affaires publiques tellement dépendante des circonstances et des événemens , il était impossible de rien prévoir et de rien arrêter; qu'en conséquence , il était d'un bon gouvernement de réduire autant que possible les statuts, et de ne pas entrer dans des détails minutieux. Il en est résulté une plus giande latitude laissée au pouvoir exécutif, sous la responsabilité convenable , afin de le mettre plus à même d'adopter les mesures que nulle constitution ne peut stipider à l'avance , et dont l'obligation se présente -continuellement dans un état.
Après avoir examiné en détail la constitution des États-Unis , nous ferons connaître le principe de faiblesse qui existe dans le gouvernement févléral , la nécessité où l'on a été de le renforcer graduellement, principalement pour
le pouvoir exécutif; et par-dessus tout , le be-' soin d u!:r administration vigoureuse dans le gouvernement génrral , d'après les principes de la fédér.ition, c'est à dire, d'après les principes sur lesquels la constitution a été formée. C'est ce qu'a fait conslamment le général Washington , dans tout le cours de son a 'ministration. M. Adams commença sa carrière de président, d'après les mêmes principes, mais il a montré ensuite une disposition étrange , fantasque , inquiète et même turbulente^ M. Jefferson et M. Madisson voulurent administrer d'après les principes démocratiques , et parurent vouloir détruire tout ce que Washington avait établi ; ils licencièrent l'armée régulière, détruisirent l'armée nationale, attaquèrent les revenus publics, ruinèrent le commerce et l'industrie, et annullèrent le système de la banque des Etats-Unis, ainsi que plusieurs autres étabiissemens de ce genre , conçus dans l'intérêt national.
Les personnes qui connaissent M. Monroe, cherchent à persuader à la nation que ce président a l'intention de suivre l'ancien plan fédéral de Washington , qu'il veille aux (inauces , encourage le commerce, protège la marine et;
l'armée , cherche à conserver la liberté et à consolider la prospérité et le bonheur de la nation , en assurant son indépendance ; ils disent enfin que bientôt tout esprit de parti , sous la dénomination de fédéraliste et de démocrate, disparaîtra poiu^ faire place à une union générale dans tous les états.
Sans doute, si cela est exact, on aura lieu de regretter que le gouvernement fédéral ait été administré d'après des principes démocratiques, et on doit espérer que, graduellement, la nation s'élèvera à ce degré de puissance et à cette influença qui la rendront l'égaie des plus puissans souverains de l'ancien monde. Ceux qui , guidés par la sagesse de Washington et éclairés par le génie transcendant du général Hamilton , composèrent la constitution , ont toujours soutenu qu'ils n'avaient pas été influencés par l'esprit de démocratie ; ils prétendent au contraire que les plus grands soins ont été pris , par la Convention générale qui se réunit à Philadelphie en 1787, pour y introduire , autant que les circonstances pouvaient le permettre , la sagesse , et l'énergie de l'aristocratie , afin de tempérer cet esprit de turbulence et de faiblesse , qu'ils ont décla-
r is.\ )
ré cire le plus grand fléau qui puisse jamais accabler iiu pays.
Ces hommes, distingués par la sagesse de leur opinion , n'ignoraient pas que c'est aux réglemens de la démocratie , que les gouvernemens d'Athènes, de Carthage, de Rome, les républiques du moyen âge en Italie , ainsi que de nos jours , les Provinces-Unies et la France , ont dû le renversement de leurs institutions. Ils ont dû être justement effrayés de la licence, compagne trop ordinaire de la démocratie, et ont dû craindre qu'en s'introduisant dans les États-Unis, elle n'y opérât la destruction des libertés, de la prospérité, de l'honneur^ de la religion et de la morale.
Le premier des devoirs , pour nn peuple libre , est sans doute de veiller à la conservation de sa liberté , en contenant les chefs de la nation dans les justes bornes de leurs droits , d'après la lettre et l'esprit de la constitution ; mais c'est aussi le devoir du gouvernement d'un pays libre, d'éviter tous les obstacles qui pourraient s'opposer à la liberté du peuple , et d'encourager l'esprit impartial de la justice; de chercher à propager l'instruction, de protéger les arts et les sciences, d'animer et
( 285 ) d'aider l'agriculture, les manufactures, le commerce et rindustrie ; de faire respecter la religion et la saine morale dans toutes les différentes croyances et dans toutes les classes de la société ; enfin de travailler sans relâche au bonheur et à la prospérité de la nation dans l'intérieur, comiue à sa considération au dehors. Pour accomplir ce devoir, le gouvernement doit surtout exclure tous les étrangers des affaires publiques. Il doit les protéger dans leurs entreprises d'industrie particulière; mais il ne doit jamais leur être permis de toucher aux rênes du gouvernement , de participer au pouvoir , de violer la sainteté du temple de la législation ; enfin , de souiller l'hermine de la justice, en siégant dans les tribunaux. Tout homme , à moins qu'il ne soit étrangement corrompu, conserve toujours un attachement secret pour la terre qui l'a vu naître, pour son gouvernement, ses usages , ses lois , enfin pour toutes les associations physiques et morales qui exercent le plus puissant empire sur l'esprit humain. Toutes ces associations , ces prédilections , ces préjugés, un étranger les porterait nécessairement avec lui en Amérique , et au service d'un pays dont les institutions so-
( 286 ) dales n'ont rien de pareil dans le monde. Si un étranger ne conserve pas pour son pays , cet amour qui parait inné dans le cœur de l'homme , s'il ne fait pas des vœux pour sa prospérité et ses succès , quel bien peut-on en penser? Un traître à son pays pourrait-il être fidèle à une nouvelle patrie? Pourrait-il accroître les avantages et la prospérité d'une terre étrangère, aux dépens de son propre pays? Enfin la haine, la vengeance et le crime peuvent-ils être confondus avec le patriotisme , la sagesse et l'intégrité nationale?
C'est un véritable suicide politique que de souffrir que les étrangers aient un vote politique dans un pays , de leur permettre d'élire comme d'être élus aux fonctions de létat. C'est assez qu'un étranger soit protégé dans sa personne, dans sa propriété , dans son industrie, enfin que la justice et les lois lui soient communes avec les habitans de ce pays. Chaque pays doit être gouverné par les hommes nés sur son territoire ; les armées , conduites par un capitaine de cette nation ; les conseils, par ses hommes d'état , chargés de régler ses finances et toutes les branches de l'administration ; à eux seuls doit être réservé le pouvoir de la
( 287 ) jastice : et le peuple confiant dans leurs talens, leurs propriétés et leur caractère , obtiendra , avec le temps et la persévérance , cette prospérité , cette richesse et cette force qui deviennent l'ornement des nations. Que l'Amérique enfin se souvienne de l'avis d'un grand poète romain :
Tu regere iinporio populos , Romane , raeniento ; Hae tibi erunt attes; paoisque imponcre morem, Parcere subjectis , et debellare superbes.
Le général Washington a administré le gouvernement des États-Unis, avec un talent et une sagesse , qui ont rendu son pays prospère au-dedans et respecté au-dehors. Par des circonstances particulières , dont une des principales était l'inefficacité de l'ancienne confédération des états , le pays était dans une situation déplorable quand il prit les rênes de l'administration , en 1789. La nation était sur le bord du précipice , et menacée de dissolution. Toutes les opérations de l'intérieur étaient dans le désordre et la confusion ; et les rapports avec l'étranger semblaient dirigés par la faiblesse çt l'ineptie. Les finances étaient dilapidées, le
commerce nul , les manufactures presqu'enlièrement détruites, l'agriculture opprimée; une faction s'autorisait du tumulte et du désordre pour paralyser l'effet des lois; enfin , le peuple lui-même se portait à la révolte et à l'insurrection contre les autorités en généial. Le souvenir de cette position suffirait sans doute pour défendre l'acte iï Union Jédérale^ ce remède souverain , trouvé pour arrêter le cours de tant de calamités, qui donna la vie , la force et la puissance à ces mêmes membres des Etats- Unis affaiblis et périssans. C'est cet acte qui, progressivement renforcé , donnera à ce vaste continent grandeur , splendeur et puissance. Sa destruction , si on pouvait la supposer , renverserait les bases de l'ordre social et civil, de la paix et de la sûreté générale : bientôt l'anarchie, la guerre civile et la désolation s'établiraient, comme on l'a vu dans des temps j)!us reculés, dans la Grèce . et de nos jours, en Allemagne et dans presque toute l'Europe continentale.
Jusqu'ici l'Amérique a été préservée de tous ces malheurs par la constitution fédérale, administrée avec sagesse et prudence par le f{éiiéral Washington qui , malgré la supériorité
àe son âge stir le général Hamilton , se conduisit d'iiprès les inspirations de son génie.
Ces deux grands hommes d'état combinèrent la liberté individuelle et la sûreté personnelle des citoyens , avec l'intérêt réel du gouvernement national , rétablissement convenable de la force publique avec l'obéiss :nce et la discipline de l'armée régulière^ la création d'une marine avec la perception productive et bien réglée des revenus publics; enfin, avec la répartition judicieuse de la paix, de l'ordre et des usages sociaux dans toute l'étendue des Etats-Unis.
Ces grands talens reconnurent que personne n'est digne de remplir une haute fonction sans posséder l'intégrité, les talens et les connaissances spéculatives et pratiques; que là où ces conditions se trouvent réunies, quels que soient l'âge et la condition de la personne, il était convenable de l'admettre, même aux premières fonctions de la république ; que toute nation qui , par esprit de parti , s'opposerait à ce que des hommes, doués d'autant de qualités précieuses pour le bien public , puissent parvenir à la tête de l'état , s'exposait infailliblement aux chances les plus dangereuses , en
( ^90 ) préférant à ces hommes ceux dont l'éducation a été négligée, et sont conséquemment dominés par des idées petites et illibérales, par l'égoïsme et l'avarice.
Ils savaient bien , ces hommes supérieurs , l'honneur et la gloire de leur siècle , que cette malheureuse facilité de changer la politique nationale , au gré de l'imagination et de la fantaisie de semblables chefs , devait tendre à dissoudre la chaîne et le mouvement de l'état ; que tous les liens dorés de l'ordre social , qui unissent ensemble les générations , se trouve raient tout à coup rompus, et les hommes se suivant de siècle en siècle ne seraient plus que comme un essaim d'abeilles qu'un beau jour d'été voit naître et mourir.
Ils ont prouvé , par la suite constante de leurs vues politiques , combien est préférable cette administration pratique d'un gouvernement qui construit , à cette théorie politique qui détruit souvent un pays tout, entier; ce système qui orne , au lieu de détruire une nation, qui enrichit un peuple, au lieu de l'appauvrir ; qui réunit toutes les mers par les liens du commerce , au lieu de tarir et de dessécher toutes les sources de l'industrie ; qui éta-
( 291 ) blit un bon système de finances par des impôts bien raisonnes, au lieu de faire consister tous les revenus d'une nation dans les droits établis sur le commerce étranger.
Forlunati ambo si quid mea pagina possit , Nulla dies unquam inemure vos cxluiit avo.
11 paraît donc bien exact, pour tous les hommes qui travaillent aujourd'hui à la gloire et au bonheur de l'Amérique, que, quelle que soit la manière dont on a représenté ce pays , dans le temps de l'ancienne confédération , il serait dans une situation mille fois plus dangereuse , si la confédération dUuiou devait être dissoute. Indubitablement, ce vaste continent 5 avec toutes ses nouvelles possessions dans l'ouest, deviendrait bientôt autant de souverainetés qui s'élèveraient les unes contre les autres , et chercheraient à se détruire. Mieux vaudrait mille fois, pour les Etats-Unis, avoir à résister à une guerre étrangère , ou même encore être exposés à ious les maux que cause une mauvaise administration , que de se voir ainsi déchirés par les factions étj-angères russe, française et anglaise, se mêlant conti-
( '^92 ) nuellement aux mouvemens de son adminis-^ tration intérieure , et finissant par établir l'anarchie, la guérie civile, les exécutions militaires, et toutes 'es calamités dont on voit trop souvent l'humanité affligée , quand la force et la fraude sont les seuls arbitres de ce qui est bien ou mal.
On ne doit jamais oublier que les Etats- Lnis, pendant l'espace de huit années , sous l'administration de Washington , ont été élevés, de l'état d'oppression le plus déplorable, à la situation la plus brillante de richesse , de de prospérité et d'honneur national. Le crédit public presque nul a repris ses droits ; la confiance particulière qui n'existait plus, s'est rétablie ; le commerce qui languissait dans l'indolence et le désespoir, a étendu ses entreprises sur tout le globe; la dette nationale, (pii était regardée comme irrécouvrable , a été fondée et mise en liquidation régulière ; le revenu public a été dès lors toujours en croissant , convenablement perçu , et de manière à ne froisser en rien l'industrie , le bon oi'dre et la morale, et cependant à accroître progressivement les richesses de l'état; la paix a été établie et maintenue d'une manière sûre et
( ^93 ) sincère avec tout le monde; les hommes à talent ont été élevés aux premières places ; l'ordre s'est consolidé, dans l'intérieur, par la justice et l'impartialité d'une bonne administration; et la dignité de la nation a été établie, chez l'étranger , par la capacité la sagv.s.e et le courage de ses agens diplomatiques.
L'Amérique présente , aux yeux des autres nations , un spectacle sans exemple dans l'histoire du monde ; une république naissante, qui date son existence d'hier, surpassant, en population , en richesse et en puissance, nombre de pays qui conjptent des siècles depuis leur origine ; les égalant dans les arts et dans les armes; enfin, considérée par les plus anciens souverains de l'Europe, qui , pour lui prouver leur estime , recherchent son alliance avec empressement.
Et tous ces avantages sont l'ouvrage de huit années d'une administration sage, habile et prévoyante !
Il était indispensable , dans la position où s'est trouvée l'Amérique, de jeter des fondations larges et profondes pour l'établissement de son gouvernement , parce que tout gouvernement nouveau est faible, précisément pai-ce T. r. if)
( 294 ) qu'il est liouvcau. Le général Ilainilton était si bien pénétinî de cette importante vérité , qu'il présenta à la Convention générale, en 1787^ le plan de gouvernement dont on a parlé plus haut, qui montre bien qu'il voyait la nécessité de lui donner plus de force que n'en donnait la constitution fédérale. La prudence et la réserve de Wasliington prévalurent sur la sagacité intrépide d'Hamilton ; et la constitution fédérale fut adoptée telle qu'elle est. On a lieu de s'en repentir , maintenant que l'expérience prouve qu'un gouvernement nouveau, reposant sur des principes de liberté sociale , était inévitablement trop faible , et a besoin du secours d'une administration forte , jusqu'à ce que le temps ait rendu son autorité vénérable et fortifié son pouvoir.
L'histoire d'Angleterre vient à l'appui de ce principe, et nous montre que, long temps après la révolution de 1688, qui plaça Guillaume, prince d'Orange, sur le trône d'Angleterre , le peuple comptait si peu sur la stabilité du gouvernement , que lord Montagu , alors cliancelier de l'échiquier, créateur du crédit public^ ne put néanmoins trouver à emprunter une faible somme pour l'élat, sans la garantie
( ^9^ ) du lord-maire de Londres, et se vit forcé d'aller, de maison en maison , de boutique en boutique, demandant à emprunter loo livres sterling, et même des sommes moins fortes. Il offrait pour toute sécurité 12 p. 0/0, et cela à une époque où le papier de la banque perdait 20 p. y° d'escompte; tandis que, dans l'espace de vingt-cinq ans , à la fin du XVIII^. siècle, et au commencement du XIX^. , l'Angleterre a emprunté des sommes énormes , s'élevant à plus de 3oo,ooo,ooo dollars, à 5 p. 0/° l'un dans l'autre; et pendant tout ce temps , elle a eu à soutenir une guerre sans exemple , contre presque tout le continent de l'Europe, ameuté contre elle par la France révolutionnaire.
Le gouvernement américain , après quarante ans d'établissement de sa constitution fédérale, et pendant la guerre qu'il a soutenue contre l'Angleterre depuis 1812 jusqu'en i8i5, n'a jamais pu trouver à emprunter plus de 60,000,000 dollars, quoiqu'il offrit, tant en intérêts qu'en primes , environ 20 p. oy^. Le papier de la banque du sud était tombé de 25 p. 0/0; et toutes les autres banques, excepté celle de Boston^ suspendirent leurs paie-
( ^9C ) mens en espèces, et le remboursement de leur propre papier. Deux années de guerre de plus , et les Étals-Unis étaient entièrement en banqueroute. Ils allaient périr , faute d'argent et faute d'hommes. Personne ne voulait prêter , et personne ne s'offrait pour prendre du service volontairement , à un tel point que des lois étaient disposées au Congrès pour effectuer un emprunt forcé , et pour lever des hommes à l'instar de la France , par le moyen de la conscription. La paix vint mettre un terme à ces mesures destructives des institutions populaires et de la liberté : déplorable preuve de l'insuffisance de la constitution fédérale, et qui ajoute un nouveau tribut d'honneur à la sagesse prophétique du général Hamilton.
La puissance d'un pays dépend nécessairement des moyens qu'il a de se procurer des hommes et de l'argent ; et cet argent doit être naturellement le surplus des capitaux flotta ns dans le public : elle tire aussi sa source de la confiance du peuple dans la sagesse de ceux qui le gouvernent , comme dans son obéissance à leurs décisions, et non dans l'étendue de son territoire et de sa population. L'empire de la
( 297 ) Chine est d'une étendue immense, el possède, dit-on , deux cents millions d'habitans ; et cependant son gouvernement a si peu d'hommes et d'argent à sa disposition , qu'il n'exerce qu'une très-faible influence sur les autres nations, bien moins que la Hollande , la Suède , le Portugal , ou tout autre nation européenne du troisième ou du quatrième ordre. L'influence d'une nation sur les autres est le gage de son pouvoir et du respect qu'on lui por^e ; il en est des gouvernemens à cet égard , comme des hommes entre eux.
Le gouvernement des Etats-Unis a une force trop peu considérable à sa disposition. Sa marine et son armée sont trop peu nombreuses •, son revenu public, trop précaire; et difficilement il peut compter sur un appui durable de la faveur populaire , de manière à oser prendre des mesures grandes et libérales dans sa politique. Etant républicain et représentatif tout à la fois, il est toujours obligé de consulter les passions et les préjugés de la multitude; d'en être contrôlé, comme tout gouvernement sage doit le faire ; et d'en redouter les écaris, parce que la violence et l'ignorance du peuple en général le portent
( »98) toujours à s'opposer aux vues les plus sages du gouvernement, lors même qu'elles sont conçues dans l'intérêt national. Le malheur est que , si le gouvernement américain cherche à résister aux clameurs de la populace, il s'ensuit que, bientôt après, les fonctionnaires perdent leurs places , ou ne sont pas réélus , et le gouvernement se trouve condamné à une oscillation perpétuelle dans tous ses mouvemens politiques.
Il n'est nullement dans le cours des choses humaines, qu'un état semblable puisse avoir de la stabilité ; et il est presumable que le gouvernement des Œtats-Unis prendra une nouvelle forme, un nouveau nom peut-être j que successivement il acquerra de la fixité, en se fondant de plus en plus sur la propriété ; et qu'en augmentant insensiblement la force de son pouvoir exécutif, il amènera les habitudes et les dispositions de son peuple à un point très-élevé de puissance et de considération. Dans un gouvernement libre et populaire , il est bien plus sûr de donner volontairement et graduellement au pouvoir cette influence que l'expérience prouve nécessaire , parce que , dans ce cas , il a mieux le moyen dç
( 299 ) procurer le bonheur et la prospérité de la nation dont il a suivi tous les besoins et tous les intérêts.
L'expérience est le plus sûr moyen de se bien conduire dans l'avenir : elle nous apprend qu'avec le temps , les Etats-Unis éprouveront ce que les autres souverainetés ont éprouvé ; et que la nécessité leur fera connaître le système de gouvernement qui peut le mieux convenir à la nation , et le plus susceptible de faire tourner à son avantage ses ressources sans cesse croissantes. Jusque là, ce qu'ils ont de mieux à faire, est de placer le timon de l'état dans les mains d'hommes capables et d'une patriotisme éprouvé : c'est le plus sûr moyen de préserver d'aucune atteinte la puissance politique de la nation.
Les Etats-Unis possèdent tout ce qu'il faut pour former une grande nation ; ils n'attendent que l'instant où des hommes habiles seront à la tête de l'administration. L'étendue immense du territoire , la salubrité du climat, la fertilité naturelle du sol , la variété de ses productions, ainsi que la ressource qu'une grande étendue de côtes offre au commerce , ses ports nombreux et sûrs , sa navigation in-
( 3oo )
térieure ; l'activité, l'intelligence et le courage des Américains; tout doit tendre à établir un système d'ordre poli ti(|ue , qui, en dirigeant ces ressources vers un but utile à la masse générale , rendra TAmérique une nation des plus puissantes , assurera protection et prospérité au-dedans , et forcera au respect envers elle les nations les plus influentes du monde.
La tendance du gouvernement général à acquérir de la force aux dépens des souverainetés d'états, a été bien prouvée pendant les diverses administrations, jusqu'à ce que la marche de la dernière eût aliéné les états les plus commerciaux. Dans les premiers momens de son installation , le gouvernement général fut regardé comme un lien d'union parmi tant d'états indépendans ; mais la souveraineté et l'indépendance des états séparés se détruisit insensiblement; et le gouvernement qui, jusque là, a\ ait été collatéral, fut considéré comme principal. De toutes les parties de l'Amérique, on regardait le siège du gouvernement national comme le but de l'ambition , jusqu'à ce que le gouvernement montrât par ses mesures , leur individualité aux états séparés , et combien il existait encore pour eux de pouvoirs
( 3oi ) et de droits qui leur étaient inconnus. Il en résulta que , bientôt après , les gouvernemens d'états augmentèrent d'importance , et que les législatures d'état, qui étaient devenues des objets de dérision, reçurent un surcroît de force par l'admission d'hommes à talent, qui se retirèrent de la législature nationale pour se rallier à leurs propres états; et, plus d'une fois , dans le cours de la dernière guerre , on a vu le gouvernement d'un seul de ces états se placer de manière à arrêter le cours des mouvemens du gouvernement général.
Voici ce qu'il faut remarquer de particulier, dans la situation politique et législative des Etats-Unis , dans ce moment ci :
lo L'élévation extrême du pouvoir démocratique ou populaire de la nation , et le petit nombre d'hommes qui y jouissent de quelqu'influence par leurs talens et leurs propriétés.
20 Le manque de stabilité dans les places de l'état, provenant du système d'élection introduit dans les pouvoirs exécutif, législatif et même judiciaire; ce qui occasionne un changement continuel de personnes dans les fonc- |;ions publiques.
3o Le peu d'instruction des personnes por-
tees aux emplois , d'où il résulte que le peuple américaiu est peut-être celui où, individuellement, il y a le plus d'intelligence ^ d'adresse et d'industrie ; mais qui, comme nation mise en mouvement et dirigée parle gouvernement, est la moins prompte et la moins habile , pajxe que le changement fréquent dans les places s'oppose à l'acquisition des connaissances suffisantes , et empêche le gouvernement de requérir de longs services de ceux qui se montreraient propres à se rendre utiles à la société ; tandis qu'en Europe , où le peuple est généralement moins instruit, moins entreprenant et moins intelligent, la stabilité des places, l'accumulation des propriétés dans les familles , l'éducation plus soignée et plus libérale , et l'obéissance établie dans toutes les classes delà société , mettent le gouvernement plus à même de développer les forces nationales, que jamais le peuple américain ne pourrait le faire dans des mpmens de danger.
Néanmoins , il est bien plus facile au gouvernement américain de devenir aussi fort et aussi puissant que ceux d'Europe, ainsi qu'aux hommes d'état d'améliorer leur système politique , qu a l'Europe de rendre sa population^
( 3o3 ) aussi active, aussi entreprenante que celle d'Amérique; et tout le monde sait qu'une telle population est le grand moteur avec lequel des hommes d'état peuvent , à leur gré , agrandir la prospérité de leur pays. C'est le levier d'Archimède , avec lequel l'univers lui-même est soulevé.
Il est important, pour les personnes de ce pays , d'examiner attentivement l'histoire politique du monde , dans le but de reconnaître les causes qui procurent les trois grandes qualités essentielles à un bon gouvernement , savoir :
1° La liberté personnelle et individuelle;
20 Un grand pouvoir toujours à la disposition du gouvernement ;
3° Le développement des ressources nationales que procure un système large et libéral d'éducation.
De telles recherches appartiennent, il est vrai , à la philosophie politique que l'on n'étudie pas assez aux Etats-Unis. A l'époque la plus brillante du gouvernement d'Athènes, le peuple se livrait souvent à l'égarement des passions qui amènent le trouble et l'anarchie ; il ne connaissait pas la véritable liberté. Ses magistrats éphémères n'avaient pas une juste
( 3o4 ) idée du pouvoir et de la stabilité ; l'esprit national était entièrement dirigé vers la magnificence. Les Athéniens ont laissé des monumens impérissables d'élégance, de goût, de splendeur, tant en poésie, en éloquence, en histoire et en philosopliie , que dans les beaux arts. Leurs œuvres seront toujours l'admiration des siècles.
La république romaine , tant qu'elle fut aristocratique,, conserva un pouvoir considérable à la disposition de son gouvernement ; et c'est ce pouvoir qui la mit à même de faire la conquête du monde ; mais elle n'avait pas accordé une entière liberté individuelle , et ne développait l'esprit national que pour la guerre et la politique. La littérature et les sciences n'ont jamais été portées à un grand degré de perfection sous le gouvernement consulaire. Aussitôt que le système démocratique vint à dominer , la nation fut déchirée par les factions et la fureur des partis. Le despotisme mihtaire prit la place de la liberté, et s'empara de toutes les ressources individuelles.
Aux États-Unis , cette liberté individuelle est parfaitement garantie par les constitutioii»
( OOD ,.
et par les lois ; mais le pouvoir des gouvernails n'est ni assez fort , ni assez stable. JNous avons montré aussi Tinsuffisance de l'éducation publique , que le gouvernement ne protège pas assez , et qui ne repose pas sur un système assez libéral. En Angleterre , il n'en est pas ainsi , parce qu'il reste encore une aristocratie féodale y qui met dans les mains de quelques anciennes familles l'influence et l'autorité : d'où il résulte qu'elle ne peut s'étendre à la classe ordinaire du peuple. «Il faut, di- » sait lord Chatam , pour qu'un homme se » distingue, une bien plus grande portion de » talens , de connaissances et d'énergie , afin » qu il puisse s'élever en dépit de ce qui lui » manque en naissance , en rang et en fortune. •>
Lord Hardwick dit que les gouvernemens ne doivent pas mépriser les résistances des gouvernés ; car il n'y a pas de forme de gouvernement qui puisse exister longtemps , s'il perd la confiance publique.
Tous les gouvernemens , de quelque nature qu'ils soient, monarchiques, aristocratiques, ou démocratiques, sont sujets à des abusj mais pour y remédier, il ne faut pas exposer l'existence même du gouvernement. Prenez le plus
populaire , et même le plus démocratique pour exemple : la résistance à ses actes n'en sera pas moins la chose la plus dangereuse , car , même dans ce cas , la moindre cause pour autoriser cette résistance serait lui piétexte pour les hommes ardens , et amènerait par suite toutes les horreurs de la confusion. Dans un temps calme, le gouvernement doit être assez fort pour découvrir et arrêter les hommes que l'ambition ou le ressentiment peuvent égarer jusqu'à la révolte; mais dans un pays libre , si la constitution est attaquée par des desseins arbitraires et injustes, les hommes les plus sages et les plus tranquilles s'élèveront contre les actes de despotisme, et seront disposés à la résistance. 11 n'y a donc que la sagesse des lois et la confiance qu'elles peuvent inspirer, qui puisse prévenir cette résistance, jusqu'à ce qu'elle soit tellement générale qu'il ne soit plus possible de l'empêcher. Dans cette situation , et quand les hommes sont dirigés par l'amour de la liberté , de l'ordre et du bien public, tous les raisonnemens du monde sont de nul effet pour dominer la force de l'opinion publique.
Il serait dangereux d'adopter, comme prin-
( 307 ) dpe, que ceux qui possèdent le pouvoir sont plus disposés à abuser de leur autorité , que les hommes qui sont sous cette autorité ne sont enclins à renverser le pouvoir qui les domine ; car le seul remède serait la diminution de la force mise dans les mains du pouvoir ', et bientôt s'ensuivrait la dissolution du gouvernement. Les restrictions à mettre au gouvernement doivent être d'une nature toute différente ; elles doivent consister à maintenir une balance, aussi égale que possible, entre toutes les branches de l'administration, en les mettant en mesure de se contrôler l'une l'autre , mais jamais en donnant aux individus le moyen de résister au gouvernement.
Une telle idée serait contraire aux principes de la loi,
i". Comme erreur de théorie ; car celui qui s'occupe de la forme d'un gouvernement , doit prendre autant d'attention à la possibilité de sa destruction qu'au moyen convenable de le soutenir ; et au lieu d'assurer à ce gouvernement une obéissance continuelle et aveugle, il doit créer une réserve pour les cas imprévus , car ils entraînent souvent avec eux la dissolution des lois et du gouvernement lui-même.
ao. Comme erreur de fait ; attendu qu'une loi de répression est, dans tous les cas de calme comme de désordre , indispensable en imprimant la terreur ou la protection. C'est à la législature à prévoir les cas de dissolution , soit en étendant l'application de la peine , soit en suspendant les moyens de réprimer la résistance. Les lois d'un pa^s doivent être disposées de manière à ce qu'une résistance nationale et juste, comme celle d'Angleterre en 1688, et celle des États-Unis en 1776, ne puisse être accompagnée de terreur et des malheurs qui en sont la suite.
En général, quand ceux qui possèdent le pouvoir , ont abusé des moyens qui leur sont confiés, ou dépassé les limites de leurs devoirs, il s'ensuit une faiblesse dans le gouvernement, qui l'empêche d'infliger la peine légale , établie pour sa sécurité. L'expérience nous prouve que des lois créées au milieu du tumulte et des commotions, ont bien peu deforce. Leges inter arma silent.
Quand les troubles de la Grèce eurent cessé par la reddition d'Athènes aux Lacédémoniens, à la fin de la guerre du Péloponèse, les trente tyrans exercèrent les plus grandes
( 3o9 ) cruautés envers ceux qui s'opposaient à leur autorité. Dans Rome, les proscriptions de Syila et du second triumvirat étaient contraires à toutes les institutions de la république , et n'étaient convenables qu'aux intérêts de ces démagogues , qui s'étaient élevés sur ses ruines au pouvoir suprême. A Florence , le bannissement de nombre de familles fut le moyen employé , pendant les troubles des républiques d'Italie , dans le moyen âge; et enfin , en France , l'assassinat et la guillotine remplacèrent l'usage du code municipal et des lois des nations.
Toutes ces mesures violentes ont été adoptées suivant les temps , au milieu des commotions et des usurpations civiles, mais jamais comme lois permanentes établies dans ces divers pays , ni comme punition légale des crimes d'état. Il est donc impossible d'en tirer aucune conséquence réelle contre l'administration légale et régulière.
La forme d'un gouvernement doit toujours être relative aux circonstances particulières du pays pour lequel il est fait. Dans un pays libre, il faut consulter les dispositions et les habitudes de la nation , qui bientôt briserait toute T 1. ao
( 3io )
espèce d'institutions qui leur seraient contraires. C'est pourquoi, si une monarchie héréditaire , une aristocratie héréditaire , et la transmission héréditaire de hi propriété , ont été jugées convenables pour le caractère et les habitudes du peuple d'Angleterre, l'expérience a pleinement prouvé qu'un système électif pour le pouvoir exécutif comme pour le sénat, ainsi que la division de la propriété, était convenable au peuple des États-Unis ; et tant que ses dispositions continueront à être démocratiques et républicaines , le gouvernement sera luie république représentative. Ce serait une erreur que de désirer quil en fût autrement. En effet , où sont les principes de souveraineté héréditaire dans l'égalité républicaine des États Unis? Comment pourrait- on composer une chambre de pairs héréditaire , ime succession de propriétés héréditaires , et l'établissement d'une religion nationale, par le moyen des rangs et les degrés d'une hiérarchie compacte?
M. Jay, ancien chef de la justice des États- Unis , étabht, d'une manière très -claire, la grande ligne de démarcation qui existe entre la nature et la juridiction du gouvernement
américain et ceux d'Europe. Ce grand hoiTime d état , cet incorruptible patriote s'exprimait ainsi :
<( Avant la révolution , tous les pays aujour- » d'hui possédés par les États - Unis faisaient 5) partie du domaine anglais. Toutes les terres » étaient alors tenues, médiatement ou immédia- » tement, d'après des concessions de cette cou- » ronne , de laquelle les Américains; étaient su- •» jets, et qui devaient tous obéissance au roi, de » qui provenait toute l'autorité. Ils étaient tous » concitoyens , et formaient un seul peuple. H En 1774? à l'époque de la révolution , ils » nommèrent des délégués pour composer un » Congrès. La déclaration tie l'indépendance , )) en 1776, trouva le peuple américain, dans » toutes les provinces ou colonies , uni déjà » dans im intérêt commun ; et dès lors , ils )) s'occupèrent de régler leur intérieur par » une convention d'état, et d'autres arrange- » mens.
» La souveraineté des Etats-Unis, passa de la » couî'onne d'Angleterre , dans les mains du )- peuple Américain ; et les terres, qui étaient » le domaine de cette couronne, devinrent pro- )) priétés des Etats-Unis en général , et non des
( 3i^ ) J) étaisparliculiersoù elles étaiont situées. L'éta- >. blissementde treize états fut la conséquence )i de la révolution combinée avec les localités )î et les convenances. Néanmoins, le peuple >; de chacun de ces états ne se regarde pas » comme une nation séparée , mais comme par- » tie de la nation entière , et dirige les affaires » dans un intérêt commun.
)i Bientôt après, au milieu des mouvemens » de la guerre , et animés d'une confiance » mutuelle, les états firent une confédération » comme base d'un gouvernement général ; et j) enfin , en conséquence de leur capacité na- » tionale, ils établirent la constitution fédérale » actuelle. Par cet acte, ils agirent comme sou- » verains du même pays, et déclarèrent que » les constitutions et gouvernement des états )j seraient forcés de se conformer à la constitii- »tion générale des Etats-Unis. Chaque constiwtution d'état est un contrat passé par les ci- » toyens dudit état pour se gouverner ; et la » constitution générale des Etats-Unis est un «contrat passé par le peuple des Etats-Unis, » pour se gouverner dans les choses d'im in- »térét général. Par cet acte, beaucoup de pré- » rogatives ont été données au gouvernement
( 3i3 ) » national : telles que celles de faire la giieri-e ou » la paix , de former des alliances , de frapper )) monnaie. La souveraineté de la nation étant » dans le peuple, comme celle de chaque état » séparé dans celui de cet état, la comparaison » de ces souverainetés avec celles des puis- » sances d'Europe pourra faire voir si les » prérogatives accordées aux souverainetés eu- » ropéennes peuvent être comparées à celles » d'Amérique.
» Les souverainetés d'Europe ^ et principa- » lement celle d'Angleterre, existent en vertu » de principes féodaux , qui font considérer le » prince comme souverain , et le peuple » comme sujet ; désignant par là la personne » à qui doit être soumise la nation , et la pla- » çant au-dessus de ses sujets , même devant la » loi. Ce système fait du prince la source de » l'autorité , d'où doivent découler les grâces , » les privilèges et les récompenses. Un tel sou • » verain ne peut pas être traduit devant les » tribunaux. D'ailleurs , le prince exerrant le «pouvoir exécutif, la décision des cours de «justice contre lui deviendrait illusoire. Les 0 mêmes principes féodaux s'appliquent à tou- » tes les autres branches de radmiiiiôtration et
(3i4) » établissent une ligne de distinction entre le » prince et les sujets. H ne peut en être ainsi » aux Etats-Unis. La souveraineté a été placée » dans le peuple , lors de la révolution ; mais » c'est un souverain sans sujets (excepté les M esclaves nègres), n'ayant à gouverner que » lui-même. Les citoyens d'Amérique sont tous «égaux, comme citoyens, et comme faisant » partie de la souveraineté nationale. Ainsi , » comme on le voit , il existe une grande diffé- » rence entre la souveraineté féodale et celle- » cl ; puisque la première donne le droit de » gouverner une nation , et que , dans la se- » conde , ce sont les individus qui forment » cette nation en qui réside le droit.
» En Europe, la souveraineté est dans le » prince ; aux Etats-Unis , elle est dans le peu- » pie. Là, elle exerce le droit d'administrer le » gouvernement ; ici, les gouvernans ne sont » que les agens du peuple ; ce ne sont tout au » plus que des régens auprès du souverain. Les » princes européens ont des pouvoirs personwnelsjdes dignités, des prééminences; mais » en Amérique , les chefs n'ont de privilèges » et de rangs que ceux qui tiennent à leurs » places, et ne participent réellement à la sou-
(3i5) » veraineté, que dans leur capacité comme ci- » toyens. »
On pourrait ajouter à ces observations de M, Jay, que, dans un pays libre , le gouvernement est soumis à la loi commune ; il n'a d'autre origine que le besoin commun à tous les hommes d'avoir un chef", et il se trouve adapté aux vœux et à la convenance de la communauté ; il augmente avec elle ; il embrasse tous les besoins de la nation dans les périodes de son enfance, de sa croissance et de sa maturité. Comme il est l'ouvrage du peuple , il en prend le caractère ; et on peut affirmer que le système des lois des Etats-Unis, combiné avec quelques circonstances particulières, a rendu la population américaine supérieure à toute autre tant ancienne que moderne. Ajoutez à cela que l'étendue considérable de son territoire , la fertilité de son sol , son cUmat agréable , la variété des occupations dans l'agriculture et le commerce , la chasse habituelle dans les bois ; tout enfin contribue à rendre le peuple des Etats-Unis d'un physique fort , robuste et actif
L'instruction élémentaire , plus généralement répartie dans toutes les classes de la so-
ciété , principalement dans la Nouvelle-Angleterre, rend nécessairement les Américains plus disposés aux affaires, que ne le sont en général les autres peuples. Il est certain qu'à l'exception de l'Ecosse , de la Hollande , de la Suède , et des cantons protestans de la Suisse, nul pays ne donne aux citoyens autant de moyens d'éducation.
La souveraineté résidant dans le peuple , l'égalité politique dont il jouit donne aux citoyens des Etats-Unis ime plus grande élévation morale , une plus grande confiance dans leurs propres moyens. Les Américains ont plus de dignité personnelle qu'aucun autre peuple du monde.
Il résulte de cet état de choses que les Américains montrent plus d'activité , de persévérance et d'énergie dans tout ce qu'ils entreprennent, soit dans les arts , soit dans l'agriculture et le commerce ; et qu'en temps de guerre , l'énergie et le courage de leurs soldats et de leurs marins a toujours été digne des anciennes légions de Grèce et de Rome. Le caractère physique et intellectuel d'un peuple se forme par des causes intrinsèques et radicales, qui tiennent à ses institutions poli-
(3.7) tiques. Les Américains possèdent un vaste territoire , dont les déserts et les abîmes ont été cultivés et rendus à la civilisation par leurs propres efforts. Tant que ces causes continueront d'opérer, ils maintiendront leur supériorité sur les autres nations. Puissent-ils longtemps encore continuer à chérir la forme de leur gouvernement, si bien adapté à leurs dispositions, à leurs affections et à leurs intérêts !
C'est néanmoins une grande question de savoir combien de temps un gouvernement démocratique , où le peuple choisit , par le moyen des élections , un chef, des sénateurs et des représentans, pourra soutenir la pression d'une population toujours croissante , qui bientôt égalera proportionnellement celles des nations de l'Europe. En ce moment , les États- Unis ne comptent pas plus de cinq individus par mille carré , terme moyen de la population des états , tandis qu'en Angleterre , en Irlande et en France, ce terme moyen est de deux cents personnes par mille carré. C'est donc un grave sujet de méditation pour les hommes d'état américains , de déterminer si la forme présente du gouvernement aura assez deforce
(3.8) pour maintenir dans le bon ordre nne popiN lation pareille à celle de Paris, de Londres et de Dublin ; et si cette population , parvenue une fois à ce degré , ne cherchera pas établir, dans l'égarement des passions et de sa propre force, une loi agraire, ou au moins à s'emparer de vive force des propriétés de ceux qui les possèdent aujourd'hui. L'état des choses semble ouvrir un vaste champ à l'esprit entreprenant des démagogues sans principes, en les portant à mettre en mouvement la grande masse du peuple. La France nous a montré ce que peut opérer cette puissance formidable ; l'Europe en éprouve encore l'anarchie qui en est la conséquence; et pendant trop long-temps encore , cette plaie ne sera pas cicatrisée.
Parmi toutes les leçons que la révolution française a données , il en est une bien certaine: c'est que toutes les fois que le peuple agit ainsi en masse , il peut renverser son propre gouvernement ; et, comme il se trouve toujours un nombre d'hommes dont l'esprit turbulent et audacieux cherche à enflammer la violence du peuple (principalement dans les pays où les institutions sont populaires), afin de s'emparer j dans le trouble , des rênes du gou-
(3.9) vernement , il est essentiel de se garantir d'avance de semblables dangers.
Les États-Unis sont , en ce moment, à l'abri d'un pareil mal j et il en sera ainsi, tant que les pays de l'ouest offriront une si grande étendue de sol fertile et de si nombreuses chances à ces aventuriers , que la paresse et le vice rendent incapables de vivre dans un ordre de société tranquille. Ces hommes trouvent, dans la solitude des déserts , à se nourrir dans cet esprit de mécontentement , qui peut un jour les porter au pillage des propriétés et au meurtre de leurs concitoyens.
•M. de Talleyrand a été fort surpris de ne trouver aux Etats-Unis , après la guerre de la révolution, aucune trace des désordres qui en sont ordinairement la suite. Il a fait à ce sujet des observations pleines de sens et de philosophie.
Tout changement dispose à d'autres, dit Machiavel j et sans parler des haines qu'elles perpétuent et des motifs de vengeance qu'elles laissent dans le cœur des hommes, les révolutions qui ont tout renversé, et auxquelles la société a pris part, créent une inquiétude d'esprit , un désir de changement, un besoin de se
livrer à de nouvelles entreprises , une ambition vague et indéfinie, dont les résultats doivent toujours être de renverser ce qui existe.
C'est une vérité : et cependant la révolution a été faite au nom de la liberté.
Un gouvernement libre, dit Montesquieu , c'est à dire, celui qui est constamment agite et où il est impossible d'arrêter cette agitation , doit être disposé de manière à agir toujours pour le bien général. Après la crise d'une révolution , il y a toujours des hommes que le malheur a poursuivis et a rendus incapables de pardonner aux événemens. De tels hommes ne peuvent aimer le pays où ils ont tant eu à souffrir ; il est donc indispensable de les surveiller et de rendre vains leurs efforts. Le temps et la bonté des lois peuvent faire beaucoup sans doute pour amortir ces dangers ; mais la sagesse exige des précautions. En Amérique, où la révolution fut bien différente de celle de la France , il n'est resté que peu de traces de ces animosités ; mais il y avait de l'inquiétude et de l'agitation.
Il n'y a pas de doute que la révolution n'eût laissé, dans l'esprit de quelques hommes , une disposition à exciter de nouveaux troubles;
(321 ) ïnais elle a été facilement dirigée vers un autre Lut. Dans un pays aussi vaste , où il y a tant de terres incultes , il a été facile d'offrir à ces hommes un grand moyen d'occupation , en les éloignant de la scène de leurs premières dissensions , en plaçant leurs espérances et leurs craintes vers de nouvelles spéculations ; en les entourant de nouvelles idées , en les occupant par des changemens fréquens de place , et en éteignant ainsi chez eux cette flamme encore existante de la révolution.
Cette facilité d'émigration dans la partie ouest de l'Amérique fait naître des questions ardues pour les hommes d'état américains. Dans peu d'années sans doute, cette portion du territoire dominera par le nombre , dans la représentation, sur les états de l'Atlantique. Alors les états de l'ouest, se considérant comme nation de l'intérieur, imagineront peut-être que le système commercial de l'Atlantique est opposé aux intérêts de l'agriculture, et voudront sacrifier les intérêts commerciaux à des désirs mal entendus d'agrandissement de territoire. Un tel changement dans le système du gouvernement serait pernicieux à la Nouvelle- Angleterre, berceau de la révolution et de
l'indépendance américaine. Le sol de la Nouvelle-Angleterre ne produit pas assez pour fournir à la consommation d'une population nombreuse ; mais l'étendue de ses côtes , ses rivières , ses ports, et l'esprit actif de ses habitans, lui donnent un pouvoir commercial qui n'a pas d'exemple chez une autre nation. C'est ce qui a fait dire à !M. Pickring, un des hommes d'état les plus distingués de la Nouvelle- Angleterre, ^«e leurs fermes étaient sur V Océan, Quelque grande que soit Tinfluencc de la Nouvelle-Angleterre dans les conseils américains , elle s'est trouvée balancée dernièrement par la prépondérance des états de l'ouest. Son territoire n'a que 60,000 milles quarrés , et un million et demi d'habitans; tandis que les états de l'ouest se composent de beaucoup d'états , ce qui leur donne une grande prépondérance dans le sénat des Etats-Unis. Indépendamment de cela , il y existe une grande étendue de territoire sur laquelle d'autres états yieuvent ei:core prendre naissance. Leur population s'élève déjà à deux ou trois millions d'habitans, ce qui absorbe la Nouvelle-Angleterre dans la chambre des représentans j el leur territoire est de plus de i,5oo,ooo milles
quarrés ( ce qui est environ quinze fois plus considérable que toutes les Iles-Britanniques ensemble ) ; le sol en est fertile, et offre des ressources immenses à la population.
Le système commercial est nécessaire à la Nouvelle-Angleterre , qui sans cela serait bientôt abandonnée de sa population. Aussi il est certain que l'émigration vers l'ouest peut lui devenir fatale , en détruisant totalement la prospérité des côtes de l'Atlantique. Il ne peut pas y avoir une théorie plus fausse en politique, que de regarder l'intérêt de l'agriculture comme opposé à celui du commerce ; car les faits prouvent qu'une nation purement agricole ne peut jamais prospérer sans le secours du commerce, qui vivifie l'agriculture et porte la richesse, ainsi que la civilisation, dans une nation.
La conséquence du système contraire serait de rompre l'Union fédérale, pour substituer à sa place l'anarchie et le trouble, et jeter les états Atlantiques dans la situation la plus alarmante.
Néanmoins , si le gouvernement anglais pensait , d'après ces considérations , que les Etats-Unis se trouveraient dénués de ressour-
ces , et qu'il cheicliât à s'engager clans unfl nouvelle guerre , il serait totalement dans l'erreur. Les ressources de ce pays sont immenses, et abondent de tous les côtés : la dernière guerre a convaincu les Américains en général qu'ils sont bien supérieurs aux Anglais, et que , partout et dans toutes les occasions, ils les battront , homme à homme , vaisseau à ■vaisseau , baïonnette à baïonnette. Le désir d'une guerre est presque général chez les Améi'icains. Les journaux du gouvernement , les discours prononcés dans les chambres : tout le prouve.
Le gouvernement général a été obligé de se retirer à Bladensburgh , pendant la dernière guerre , laissant Washington en proie à un ennemi victorieux; et il s'est vu dans l'impossibilité d'envoyer à l'armée une seule recrue d'hommes et un seul denier. ^lais la nation n'a jamais désespéré du sort de la république. Les citoyens ont montré ce dont ils étaient capables , guidés par des chefs habiles ; à Plathburgh, à Baltimore, à New-Orléans , ils ont repoussé l'invasion , et prouvé qu'une année étrangère ne pouvait se conserver sur le sol de l'Amérique. Sur les lacs, comme sur
( 3xT ) l'Océan , l'étoile américaine à toujours effacé l'éclat (lu pavillon anglais. Les vaisseaux américains sont en géiiéral mieux construits que les vaisseaux anglais, ils étaient mieux commandés et se sont mieux battus. Il n'en pouvait être autrement entre deux nations de la même origine et également braves. Les Américains n'avaient que des \ aisseaux bien choisis, en petit nombre , montés par de bons équipages; tandis que 'es Anglais ont une marine trop nombreuse et hors de proportion avec leur population et leurs ressources.
Il est un principe adopté comme article de foi' par les Américains : que puisque les Anglais ont souvent battu les Français sur mer, et que les Américains battent les Anglais, ces derniers n'ont rien à craindre de la valeur européenne.
Peut-être le gouvernement r méricain aura bientôt l'occasion de prouver son importance. Sa force est toujours croissante: il dispose d'un trésor national considérable qui lui faciUte tous les moyens d'emprunt. Ses écoles militaires lui assurent < ne armée bien disciplinée et bien instruite; ses arsenaux sont bien pourvus, et rien n'est négligé pour rendre foimida- T. I. ai
])\e sa marine qui déjà se compose de vaisseaux de ligne du premier rang, de frégates et de bâtimens de toute espèce. Ces causes doivent donner au gouvernement général une influence formidable en paix comme en gueire sur les plus puissans souverains de l'Europe. Les hommes d'état à la tête des affaires ont appris à profiter de leurs erreurs passées ; ils ne commenceront pas ime nouvelle guerre sans argent et sans hommes. C'est dans le calme de la paix qu'ils travaillent à se préparer à la guerre. Un des moyens les plus puissans de succès est de chercher à détruire les animosités des partis, et de diriger toutes les volontés nationales vers l'agrandissement de l'état.
Le gouvernement fédéral est fiuble, il est vrai, par sa forme et par sa composition; mais, comme tous les gouvernemens, il augmentera sa force avec le temps, à cause de la tendance que le pouvoir a toujours de s'augmenter , par l'extension de ses rapports et de ses dépenses publiques. 11 est plus que probable que, d'ici à quelques années, le gouvernement américain sera en état d'agir hostilement contre toutes les puissances européennes, qui se flattent au contraire que les Etats-Unis resteront toujoius
( 3.7 ) dans ce dénùment et dans cette faiblesse, qui est la situation nécessaire d'un pays naissant.
La grande question maintenant entre l'Europe et l'Amérique, est de savoir laquelle des deux se montrera disposée à changer de forme de gouvernement; si les institutions de l'Europe deviendront un peu plus démocratiques, ou si les républiques américaines tendront un j>eu plus vers l'aristocratie. On croirait à peine à toute l'anxiété des cours et des cabinets de l'ancien continent, à la lecture des discours du président des Etats-Unis. Ignorant l;i nature de la souveraineté en Amérique, les vieux diplomates sont tout étonnés que le gouvernement d'un peuple de plus de dix millions d'âmes, répandu sur un immense territoire, ne coûte pas plus de 6,000 livres sterlings par an ; tandis que , chez eux, cinquante et même cent millions sterlings suftlsent à peine aux mêmes dépenses. Or, comme tous les gouvernemens dispendieux sont oppressifs , parce qu'ils paralysent l'industrie et perpétuent la misère du peuple, il est tout naturel que les malheureux Européens désirent ardemment que leurs gouvernemens s'empressent d'imiter
celui des États-Unis, en favorisant les libertés publiques et en réduisant toutes leurs dépenses. D'un autre côté , le gouvernement américain , qui reconnaît que les souverains de l'Europe ont plus de pouvoir sur la population de leurs états , et peuvent avec plus de facilité user des ressources du pays , cherchent à fortifier le svstème de leur administration.
Le résultat probable de cette contestation sera sans doute que le gouvernement américain et ceux d'Europe se rapprocheront tout en conservant des noms différens. Ainsi , en Europe , en conservant le nom de monarchie, les gouvernemens deviendront insensiblement plus représentatifs et plus démocratiques ; tandis que celui d'Amérique, en maintenant son titre de république, deviendra plus aristotocratique, plus fort dans son pouvoir exécutif, et plus stable dans son sénat. La grande difficulté toutefois sera de tempérer la force croissante du gouvernement et de conserver la liberté personnelle ; car c'est une règle générale qui a peu d'exception , que plus le peuple est libre, plus le gouvernement est faible, et vice versa. Il est donc à craindre que l'Amérique, eu augmentant la force de son gouvernement,
( 329 ) ne finisse par mettre de telles restrictions à la liberté du peuple, que ses précieuses qualités physiques, intellectuelles et morales, n'en soient altérées.
En ce moment, il est facile de prouver que les ressources des États-Unis sont relativement plus grandes que celles de l'Angleterre. Le gouvernement anglais dépense un tiers de son revenu national. Avant la fin de la guerre avec la France, ce revenu s'élevait à 4oo millions sterling. La paix a réduit la valeur des terres , des maisons et de toutes les propriétés productives d'environ moitié, en ôtant le travail à plusieurs milliers de familles. Les dépenses de l'état n'ont pas été réduites dans la même proportion. Elles s'élèvent à 70 millions par an ; tandis que tout ce qui contribue à former le revenu de l'état ne dépasse pas 200 millions sterlings : ce qui est à 5 p. o/» un capital de 4,000,000,000 sterlings. Ajoutez à cela que la dette nationale est de 45^00,000,000 de dollars, dont, il est vrai , l'amortissement a racheté un tiers; mais cela ne diminue pas la dépense générale, parce que le gouvernement continue de recevoir les dividendes de tous les fonds rachetés , lesquels dividendes se composent
( 33o ) des taxes imposées à la nation; ce qui forme le revenu du gouvernement. La dette flottante monte à -^^o millions sterling, et le déficit du revenu , en ce momcMit de paix générale en Europe, est de i5 millions sterling. Il résulte de là , que si le gouvernement anglais ne peut diminuer ses dépenses ou augmenter son revenu, il sera forcé de faire banqueroute, car la nation ne peut supporter cette continuité d'emprunts en temps de paix, ou, ce qui est , la même chose , rémission du papier de l'échiquier qui augmente d'autant la dette flottante. Il y ^ p<J»^i d'espérance que l'Angleterre puisse diminuer la dette nationale, M. Vansitart ayant, depuis j8i3, détourné l'effet de la caisse d'amortissement , en employant le dividende des fonds rachetés, aux dépenses courantes de l'empire, au lieu de les laisser accroître le fond de la caisse d'amortissement, comme c'était le projet de M. Pitt, afin d'opérer la liquidation de la dette publique. Ce fond n'est aujourd'hui que de i4 millions sterling, et sans l'emploi qu'en a fait M. Vansitart , il serait de plus de 9.4 millions sterling. Quand on réfléchit qu'un déficit de seulement 3,ooo,ooo sterling fui la première cause des mouvciiiens
( 33i ) révolutionnaires qui ont agité la monarchie française pendant aS années, que ne doit on pas craindre de l'avenir (*)!
Les lies Britanniques n'ont pas le moveu de disposer d'une population toujours crois santé. Leur étendue est environ de 100,000 milles quarrés , sur lesquels vingt millions d'individus sont entassés; les Etats-Unis, au contraire, renferment environ 2,5oo,ooo milles quarrés, avec seulement dix millions d'habitans. La dépense totale n'y excède pas le huitième du revenu , c'est à dire , par le gouvernement général, environ 6,000,000 sterling, et les souverainetés des vingt états 45000,000 : total, 10,000,000. Le revenu provenant des' terres , maisons , manufactures, etc. , s'élève à 8o,ooOjOOO sterling, ce qui à raison de 5 p. <-'/o forme un capital de 1,600,000,000 sterling.
La dette nationale d'Amérique est à peine de 120,000,000 de dollars , garantie par 5oo,ooo,ooo d'arpens de terre appartenant à la nation, c'est à dire, de terres conservées par le
(1) Ceux qui suivent la marche des événeuaens, ont pu voir combien la situation financière de l'Angleterre s'est améliorée di puis que ce? poges sont écrilci.
gouvernement des Etats-Unis et applicables au r('tn;:our:sement de la dt'ttr et aux besoins publics C'est l^s évaluiT bien peu que de dire quelles repré.s(>ulep.t un million de ddllars : ces terres consisteut eu 200,000,000 d'arpeus, cédés par les dilférens états aux Etats-Unis, et d(î plus de la Louisiane acquise par le gouvernement américain. Car il existe un principe de tous temps dans les lois concernant les propriél '\s , savoir, que l'état ou le souverain, soit monarque dans une monarcbie, soit n>ition dans une république, est le principe et la source de tous les titres , et a le droit souverain d'accorder des terres à qui il lui plaît. Celte étendue de terrein vague , mais néanmoins fertile, domie aux Etats-Unis d'immenses ressources pour l'accroissement futur de leur population et de leur richesse, de telle sorte qu'il ne peut v avoir de comparaison entre les ressources de tout autre pays et celles des Etats-Unis.
La comparaison que l'on pourrait faire des gouveruemens européens avec celui d'Amér que , amènerait nécessairement à ce qu'on peut appeler uïie question révolutionmiire ; c'est à dire qu'il faudrait d abord reraoater
aux premiers effets de la révolte de TAmerique contre la mére-patrie, révolte sanctionnée par la révolution française à la fin du dernier siècle. Il est certain que les Etats-Unis ont fait un changement radical dans les idées , en substituant à une monarchie héréditaire , une république l'eprésentative ; ils ont conservé en substance , les lois , la religion et les habitudes de là. mère-patrie, et de temps en temps ils ont modifié leur système municipal selon la nature des circonstances. En France au contraire, la révolution a tout changé violemment : gouvernement, religion , habitudes. Le langage même a pris un caractère audacieux et faux, qui malheureusement s'est répandu dans tous les états de la chrétienté. Partout le langage des démagogues est le même , dans les journaux, dans les pamphlets ou les discours de tribune, re\a.ti\ement à la liberté y à l'esprit libéral du siècle , à la destruction dei préjugés favorables à la religion , à la moralité y à l'instruction et à tous les vices de t ignorance du temps passés. Ce qui signifie que tout ce qui est au-dessus d'eux doit être renversé , et eux seuls maintenus , d'après le témoignage de leur propre mérite.
Ce qu'on entend par question révolutionnaire ^ si l'on en croit les avocats du parti , eu France comme en Angleterre, et mém.e aux Etats-Unis , n'est pas la question d'une prééminence entre la religion catholique ou protestante, presbytérienne ou indépendante et méthodiste , mais celle d'avoir ime religion ou n'en pas avoir du tout. C'est une prétention de conduire un gouvernement sans aucune religion , et conséquemment sans aucun principe de moralité.
Cette question révolutionnaire ne consiste pas à déterminer quelle est la meilleure forme de gouvernement, mais c'est l'assurance que, dans tous les temps, les hommes ambitieux et sans principes peuvent à leur gré tntrepreudre de renverser l'ordre de choses qui existe chez eux, ou chez les autres, dans l'espérance de s'élever au milieu du trouble et des discussions de la société. C'est enfin l'entreprise de gens sans aveu , d'aventuriers , qui cherchent à persuader que la religion , le gouvernement , l'ordre social , et les rapports établis entre les hommes, peuvent être constaumient maintenus dans mi état révolutionnaire , et le peuple tenu constamment en fermentation par uu
( 335 ) appel à ses passions , que des démagogues ambitieux peuvent enfin s'élever au pouvoir par la force et la fraude.
Il est certain que les États-Unis, jouissant en ce moment d'une constitution libre, d'un code de lois convenable , sont toutefois dans une position révolutionnaire, et renferment la semence des désordres qui déjouent tous les projets de la prudence humaine.
La France est encore plus éminemment sous l'influence de ce principe révolutionnaire , elle est sur le cratère d'un volcan mal éteint, et dont les explosions et la lave la menacent de destruction. Chaque pas que le gouvernement et la religion font , semble être autant d'efforts inutiles faits dans la cendre mouvante du feu révolutionnaire , dont les flammes imposantes éclaii-ent encore l'Europe. Malheureusement ni la France ni le reste du continent de l'Europe , ne peuvent trouver dans leur gouvernement un contr(>-poids suffisant à cet esprit révolutionnaire, sans y rencontrer en même temps une portion de cet esprit de liberté si dangereux, tant pour les lois que pour la religion et la morale. Il doit en résulter un conflit eiitre le despotisaie indigné , et la démocratie
( 336 ) sans frein, qui ne peut manquer d'attaquer Tordre social jusque dans ses londemens;et de quelque côté que soit la victoire, elle ne peut être obtenue qu'après bien des larmes et bien du sang.
Le gouvernement anglais a jusqu'ici servi de boulevard à l'ordre social contre les fureurs et les excès de la révolution ; mais sa propre position , la gène qu'il éprouve par sa dette publique, la diminution alarmante de son agriculture et de son commerce , Taccroissenient prodigieux du nombre de ses pauvres, sont autant de causes qui doivent l'empêcher de garder encore long-temps cette distinction si glorieuse, et l'empêcher d'être le rocher de la sûreté publique au milieu de la tempête d'un océan agité. C'est au milieu de toute sa force que la démocratie gagne et indique les changemens révolutionnaires qu'elle projette dans son sein, en dépit de son pouvoir jjuissant, de ses pairs héréditaires, et de son alliance entre l'église et l'état.
L'Amérique, sa fille et sa rivale , marche au contraire vers une grandeur surnalurolle, pareille à une flamme qui s'élève en pyramide de manière à enflammer un jour toutes les do-
( 337 ) min-ations. Son ambition est égale aux progrès de sa puissance. Les États-Unis non contens d'une étendue de territoire déjà plus que double de l'empire de la Chine, porte ses regards et ses espérances vers la Floride et même vers l'ouest de l'Océan pacifique, et donne à entendre, par l'organe de ses admirateurs, qu'elle ne s'arrêtera jamais dans ses entreprises, qu'elle n'ait atteint le but de ses prétentions, soit par des traités , soit par des conquêtes. Sa devise invariable est :
Dolus an virtus , quis ia hoste rcquirat ?
Les gouvernemens populaires sont en général ambitieux et disposés à la guerre. Ce sont trop souvent des" voisin s turbidens et peu délicats quant aux moyens d'agrandissement. Les États-Unis convoitent les provinces anglaises dans le nord de l'Amérique , et l'acte inconsidéré de lord Grenville , passé au parlement en 1784, permettant aux peuples du bas Canada de suivre leurs affaires et de promulguer leurs lois en langue française, a été cause qu'ils ne sont jamais devenus anglais ; ce qui a affaibli d'autant la mère-patrie. En effet , de tout
( 338 ) temps, la politique des conqiiérans a été d'incorporer les sujets vaincus à leurs propres sujets , de leur donner la même langue, les mêmes lois , et de ne pas leur permettre de garder celles de leur première origine. C'est par ce moyen que Rome éleva son empire sur le monde entier ; et c'est ainsi que la France moderne a répandu son influence sur le continent de l'Europe. Tant que les habitans du Canada conserveront l'usage de la langue française, la religion, les lois et les habitudes fiauraises, ils ne feront pas de bons Anglais , et l'Angleterre doit s'attendre à la perte de ses colonies du nord de l'Amérique. Pour la prévenir, il faudrait un gouvernement capable et fort, qui parvint à v diriger l'émigration de ses propres états. Des que tout le continent du nord de l'Amérique fera partie des Etats-Unis , on peut prévoir le sort des colonies insulaires.
Il est généralement reconnu que si le gouvernement américain avait été prévoyant et sage , les Etats-Unis seraient en ce moment la plus grande puissance des Indes occidentales car l'Angleterre offrit, pendant la guerre qu'elle soutenait contre la France révolutionnaire. Ciiba ou St. Domingueà l'Amérique; mais les
( 33-9 ) dispositions de M. Jefferson , en faveur de la France et contre l'Angleterre, le portèrent à refuser cette offre. La possession de ces grandes colonies aurait au<rmenté considérablement la force navale de l'Amérique, et lui aurait donné une autre importance. Mais Diis aliter visum est* L'Angleterre ne peut pas conserver l'espérance que l'Amérique soit jamais son alliée. Ces deux pays ne cesseront jamais d'etre rivaux en commerce, et ennemis en politique, jusqu'à ce que l'un des deux succombe. La maxime delenda est Carthago n'a jamais trouvé dans le sénat Romain de plus chauds avocats qu'il n'çn existe maintenant à l'égard de l'Angleterre dans les États Unis : mais, pour agir sagement, ils doivent aller sagement dans leurs dispositions d'agrandissement de territoire; car il est bien reconnu que le traité de Yienne, qui est la base de la politique nationale en Europe, comme le traité de Westphalie l'était avant la révolution , stipule que , si une nation européenne a des querelles dans son intérieur ou avec ses propres colonies, les hautes parties contractantes ne doivent pas intervenir mais que, si un pouvoirquelconque attaque l'empire intégral d'une souveraineté européeime, les
( 34o ) mêmes parties contractantes lui doivent protection. Ainsi l'Espagne et ses colonies doivent s'arranger entre elles comme elles le voudront; mais le Portugal n'a pas le droit de s emparer des possessions espagnoles sur le continent de l'Amérique, à moins que la Sainte Alliance qui, sous le voile d'une union évangélique entre les puissances , cache le but de planter le pavillon russe sur les sept tours de Constantinople, ne vienne rompre les décisions du Congrès de Vienne. Dans ce cas , les États-Unis doivent mettre beaucoup de réserve dans leur attaque sur les Florides , sur les provinces anglaises du nord , et sur les lies des Antilles, de crainte que l'Europe armée ne se ligue contre eux pour déjouer leurs projets. Leur devoir est d'attendre et de cumuler les ressources toujours croissantes de leur république , jusqu'à ce que le temps et les événemens aient détruit cette coalition sans exemple des souverains de l'Europe.
Comme la force disponible d'un pays est ea raison de sa population, il est certain que les Etats-Unis ne peuvent offrir une force offensive bien puissante ; chose prévue par les hommes d'état qui ont fait la constitution,
( 34i ) puisqu'ils n'ont pas donné au gouvernement le pouvoir de déclarer une guerre offensive. Ils ont voulu sans doute que ce pays pût repousser , par tous les moyens possibles , toute attaque qui pourrait lui être faite ; et ils ont fait ensorte que , dans la constitution fédérale, ce noble but fut atteint. Leur motif a été sans doute de mettre les Etats-Unis à l'abri des calamités d'une guerre étrangère, sans pour cela arrêter la croissance de sa population, afin que ce pays fut un jour au rang des premières puissances de la terre. En faisant donc des efforts prématurés pour s'agrandir par des conquêtes , les Etats-Unis exposeraient des avantages présens , et courraient le danger d'une dissolution de cette Union qui , pardessus toute autre cause, doit leur assurer le moyen de devenir une nation grande et prospère. Les Américains doivent se ressouvenir toujours de l'axiome du célèbre Francklin , qu'avec de la patience et de la persévérance ils seront à même de surmonter toutes les résistances que Ton peut opposer à leur grandeur. La Russie est devenue formidable en Europe ; l'Amérique peut l'imiter dans l'autre partie du globe : elle possède un meilleur territoire , un
meilleur gouverncinent et un meilleur peuple; elle marche rapidement vers une attitude de puissance qui deviendia bien plus redoutable au monde entier , que jamais les Cosaques du Don ou les défenseurs de Moscou n'ont pu l'être. Loin de moi l'idée, toutefois, de vouloir rabaisser l'Angleterre afin de relever l'Amérique ; c'est à sa persévérance , aidée de la providence, que le monde entier doit sa délivrance du joug le plus cruel que jamais il ait pu éprouver.
T.'investisation du caractère de la nation anglaise serait le meilleur moyen de juger des qualités du peuple américain , puisque ces deux nations ont la même origine , parlent la même langue , professent la même religion , obéissent aux mêmes lois. Et si l'Angleterre, avec un territoire resserre , une population devenue considérable, malgré des guerres continuelles , des convulsions internes , une dépense exorbitante, et une dette publique au-delà de toute proportion , vu la masse de son peuple , a pu toujours s'améliorer tant au physique qu'au moral, que ne sera pas le peuple des États-Unis , dans le même espace de temps, lui qui, avec luie étendue de Icrritoire
( 343 ) considérable et un sol fertile, est peu exposé aux guerres étrangères , dont la dépense est modérée, la dette publique peu considérable, et qui jouit d'institutions politiques, religieuses et morales , si propres à encourager l'activité personnelle et l'esprit d'entreprises !
M. Jackson , ambassadeur d'Angleterre près le gouvernement américain , qui a examiné , avec un œil attentif, toutes les cours et cabinets de l'Europe, m'a dit qu il avait observé particulièrement le peuple des Etats-Unis , et que nulle part il n avait rencontré tant de causes de grandeur nationale. Il est vraj de le dire : on reconnaît que les Anglais n'ont pas dégénéré sur le sol américain , car ils ont forcé le pavillon d'vVngleterre , si glorieux jadis sur l'Océan, de s'abaisser devant celui de ses enfans ; ils ont chassé devant eux les libérateurs du Portugal et de l'Espagne , les sauveurs de l'Europe.
Dans la guerre comme dans la paix, les Américains font plus avec un nombre donné d'hommes , qu'on ne le peut dans tout autre pays; néanmoins , la tactique actuelle, adoptée par l'Europe , ne peut leur convenir. De grandes masses de cavalerie^ de nombreux parcs d'ar-
( 34^'i ) tillerie, he sauraient trouver leur emploi daris un pays couveit d'immenses forêts , tandis que ces obstacles donnent beaucoup d'avantages à la mousqueterie américaine. La mer est le véri table champ de bataille des Américains ; l'Angleterre seule est capable de les combattre.
Depuis 1789 jusqu'à la fin de la dernière guerre en 181 5, les partis étaient extrêmement animés sur la politique ; ces divisions s'étendaient jusque dans la société et la vie privée. La tyrannie des opinions était beaucoup plus grande ici, qu'elle ne l'a jamais été en Angleterre , après sa révolution. Maintenant^ on est arrivé à reconnaître que , dans un pays libre , le gouvernement ne peut marcher que par le moyen des agens des partis qui se combattent , et qu'il n'y a aucun danger, ni pour le gouvernement, ni pour le peuple , dans les résultats de l'esprit de parti. Les animosités se sont éteintes en grande partie; et maintenant les démocrates et les fédéralistes se voient et mangent ensemble , sans qu'il en résulte do suites fâcheuses.
Les hommes les plus distingués de l'Amérique ont employé toute leur éloquence à prouver à leurs concitoyens la nécessité de
( 345 ) s'entendre. Tout se réduit aujourd'hui à convenir qu'un pays ne peut être gouverné que par des baïonnettes s'il est habité par des esclaves , ou par les partis s'il est libre. Ces partis sont nécessaires aux États-Unis comme à l'Angleterre. Deux sections du peuple s'y disputent l'administration des affaires , non parce qu'elles croient avoir raison, mais parce que chacun pense qu'il pourrait diriger les affaires mieux que son antagoniste. On diffère quant au moyen, mais non quant à la fin. Chacun veut le bien de son pays , chacun cherche à accroître sa prospérité , on ne varie que sur les moyens d'arriver à ce noble résultat.
Il y a mieux, les fédéralistes et les démocrates ne diffèrent même plus relativement au moyen. Tous deux veulent obtenir la prospérité de leur pays par les mêmes moyens. îl y a vingt ans , le parti des démocrates regardait îe commerce étranger, la diplomatie, le système de taxes intérieures , la banque , l'armée , la marine, comme autant d'institutions anti-républicaines. Depuis quelque temps, il se sont relâchés de ce principe de théorie , et reconnaissent que l'expérience est le guide le plus sûr en économie politique.
Les Etats-Unis sont si heureusement situés pour Taccroissement de leurs richesses , de leur population et de leur puissance, qu'il ne faut maintenant que de la justesse d'esprit pour l(;ur administration intérieure; il ne faut que permettre aux institutions et aux lois , très-favorables à la hberté et aux intérêts du peuple , de suivre leur cours ordinaire. Les rapports avec l'étranger demandent plus de prudence et de sagacité. Pour tout 1-e reste » l'exemple de Washington doit suffire; les présidons , ses successeurs , n'ont qu'à suivre ses traces; le succès est certain.
Le gouvernement américain n'a pas toutefois manqué d'habileté dans ses relations diplomatiques, quoiqu'il n'y ait point aux Etats- Unis une classe d'hommes qui se consacre aux affaires d'état. Les diplomates américains sont presque tous des avocats distingués dans leur profession ; la plupart connaissent bien le cœur humain , et sont en état de répondre aux plus profonds dilemmes des négociateurs de la vieille Europe : les noms de Jay , Adams , Morris, King, Jefferson, Marshall, Monroe", Pinckney , peuvent braver toutes les comparaisons. La paix de 1 783 avec l'Angleterre, qui
( 347 ) fat traitée, clans l'intérêt de l'Amétique, par MM. Jay, Adams et le docteur Franklin , et le traité de commerce de 1794? sont des témoins irrécusables de l'habileté de notre diplomatie. Le marquis de Wellesley disait en 1 8 i 5 , dans la chambre des pairs , au sujet de la négociation de la paix entre l'Angleterre et les États - Unis , que les commissaires américains avaient montré une grande supériorité dans tout le cours de la négociation ; et cette observation ne fut certainement pas fort agréable à lord Liverpool.
En -considérant combien la sagesse et l'habileté dans la diplomatie peuvent être plus favorables que la guerre à la stabilité et à la puissance dune nation, on s'étonnera qu'il n'y ait que trois peuples qui l'aient employée dans cette inteistion : Rome ancienne , la France moderne et la Russie. L'ouvrage intitulé : Bessources de /'empire Britannique ^ fait connaître les causes de l'infériorité de la diplomatie anglaise, depuis plusde cinq cents ans.
Maintenant la viaie politique des nations consiste, d'une part, à assurer l'indépendance de l'état , et de l'autre, à accroître sa puissance. Ces deux objets sont inséparables. En effet ,
( 348 ) l'indépendance d'une nation n'est assurée qu'autant que sa puissance augmente. Il est sans doute du devoir d'un gouvernement comme d'un particulier, de n'employer que des voies honorables pour accroître sa prospérité ; mais tout empire commence à décroître quand il cesse de s'élever.
Dans les derniers temps, les seuls gouvernemens qui semblent avoir agi d'après un système d'agrandissement bien conçu, sont la France sous Louis XIV , et la Russie sous Pierre-le-Grand. Ces deux grands monarques surent juger de la force intérieure de leurs états , et en apprécier les ressources. Quoique Louis n'ait pas réussi dans son grand objet d'une monarchie universelle, néanmoins il fixa l'ascendant de la France sur les autres puissances de l'Europe , d'après une base large et solide. Quand il monta sur le trône , ses possessions étaient entourées de tous côtés par de puissans voisins. La maison d'Autriche, dans ses deux branches , possédait le sceptre de l'Allemagne et de l'Espagne; la république de la Hollande complétait la ligne de circonvalation. Néanmoins , malgré les malheurs des dernières années de son règne , Louis XIV
(349) trouva le moyen, par l'habileté de ses négociations, d'agrandir ses possessions héréditaires par les acquisitions considérables qu'il fit en Allemagne ; de placer un Bourbon sur le Irone d'Espagne, de contenir l'Autriche, la Hollande et l'Angleterre , et de rendre la France si formidable qu'elle a pu , dans la suite, avec l'augmentation surnaturelle, il est vrai, d'une force révolutionnaire , tenir tête à toutes les puissances européennes réunies contre elle ; de telle sorte qu'en i8i3, i8i4 et i8i5, environ un siècle après la mort de Louis XIV , il a fallu la réunion de toutes les forces de la Russie , de l'Autriche , de la Prusse , de la Suède , de l'Espagne et du Portugal, aidées de tous les efforts de l'Angleterre , pour sauver l'Europe de l'oppression de la France,
Tandis que la France révolutionnaire se ren^ dait maîtresse du sud-ouest de l'Europe, une autre puissance d'égale force s'emparait de la domination du nord et de l'est ; une fois l'Autriche abaissée , la Prusse battue ,. l'empire Germanique détruit, et la Flandre, la Hollande , la Suisse et l'Italie conquises par les armées françaises, la force militaire de l'Europe se trouva divisée entre deux puissances,
( 35o ) la France et la Russie. Ces deux colosses se touchaient en 1812. Berlin , Vienne et Constantinople n'étaient plus que trois postes militaires dans la ligne de leur dénjarcation impériale. La communication libre entre les provinces du sud de la Russie et la mer ]Méditerranée était le principal objet de la politique de Pierre P'". Ce plan a toujours été suivi par ses successeurs, et ne peut être abandonné que par des considérations graves et puissantes. La Russie convoite Candie , Négrepont , et les autres îles de la Grèce dans l'Archipel , comme moyens de protéger la communication entre la mer Noire et la Méditerranée. Ocsakow est la clef des provinces dn nord de la Turquie , et est , pour Constantinople, ce que les Pyrénées sont pour l'Espagne. Jamais la Russie n'abandonnera cette place ; elle l'a prise du grand seigneur en i 7^7^ quand l'Angleterre était médiatrice pour la Turquie , avec trente-six vaisseaux de guerre. Jamais la Russie n'a varié dans son projet d'agrandissement, depuis le règne de Pierre L» ; et aujourd'hui elle possède un territoire plus grand que tout le reste de l'Europe , avecsflne population de plus de ^o millions d'habitans , dont les
quatre cinquièmes sont répartis sur ses possessions européennes. Elle y a ajouté dernièrement la Pologne, comme ouvrage avancé de son empire ; et dans peu, vraisemblablement, il faudra une coalition puissante pour arrêter ses progrès de domination en Europe , comme il en a fallu une , en 1 8 1 3 , pour restreindre la France dans ses justes limites. H est certain que la France et la Russie sont les deux seules nations qui prouvent que l'habileté dans les négociations diplomatiques en temps de paix , sont aussi nécessaires que les victoires en temps de guerre , pour augmenter et consolider les possessions nationales. Le traité d'Amiens donna à la France plus d'influence et de pouvoir qu'elle n'aurait pu en obtenir par tous les succès d'une guerre de dix ans.
Chacun sait que la république Romaine consolida et augmenta ses conquêtes militaires par son adroite politique. Pierre I", fondateur de la grandeur de la Russie , était sans doute un grand capitaine; mais il était aussi un politique profond. 11 savait que , dans une guerre , conquérir n'est pas assez ; que , pour n'être pas conquis à son tour, il fallait retenir, pendant la paix, des postes qui pussent être la^
(35. ) garantie de ce que l'on possédait , et faciliter l'acquisition de nouvelles jDossessions. Charles Xil , de Suède, conquit le Dannemark et la Pologne ; mais plutôt capitaine qu'lionnne detat, il perdit bientôt non seulement ses conquêtes, mais encore la moitié de son propre domaine et l'indépendance de son royaume , qui , depuis sa mort, en 1718 , a toujours été sous la dépendance de la Russie ou de la France.
La guerre de la succession d'Espagne, au commencement du XVIIIe siècle, ne lut qu'une suite de désastres pour Louis XIV ; et cependant la diplomatie anglaise était tellement faiLle à cette époque, que les traités d'Utrccht et de Rastadt ruinèrent la maison d'Autriche, soumirent la Hollande, ouvrirent tous les chemins de l'Allemagne à la France , placèrent un souverain français sur le trône d'Espagne, et annuUerent l'influence de l'Angleterre sur tout le continent de l'Europe. La guerre maritime de l'Angleterre contre la France, de 1767 à 1763, a été, comme la guerre de terre dans les colonies du nord de l'Amérique , une suite de conquêtes ; et cependant les négociateurs anglais ont été tellement joués par les
négociateurs français, que la paix de 1763 a été la base du traité de 1783.
Si les diplomates anglais avaient, à l'époque de la paix d'Utrecht , assuré une monarchie indépendante en Espagne , et donné aux Provinces Unies (ce qu'elles ont eu un siècle plus tard, en 181 4, par le traité de Paris), une base territoriale de l'indépendance , l'Europe continentale, n'eût probablement pas été sacrifiée à la France révolutionnaire. Et si l'Angleterre, en 1763, avait su conserver ses conquêtes, elle n'eût pas été forcée , en 1783, d'abandonner la moitié de son empire , et plus tard de reconnaître la supériorité de la France, par le traité d'Amiens en 1802.
Une des causes triomphantes de la diplomacie française , qui a déjà occasionné une guerre entre les Etats-Unis et l'Angleterre , est la doctrine établie d'une neutralité armée ^ doctrine qui , partie d'un principe fort étendu, a été appliquée à ces trois propositions insidieuses , par lesquelles Bonaparte et M. Madisson, président des Etats-Unis, ont voulu forcer l'Angleterre à recevoir un nouveau système de lois intérieures. Ces propositions sont :
1». Les marchandises à bord d'un vaisseau neutre sont libres de droit ;