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CHAPITRE XXXIV

Détente momentanée. Vote de diverses taxes à l'importation dans les colonies (juin 1767), — Le thé proscrit. Dissolution de l’Assemblée du Massachusetts (juillet 1768). — Dissolution de l’Assemblée de Virginie (mai 1769), — Toutes les taxes sont abrogées, sauf celle sur le thé (1770).

Détente momentanée. Vote de diverses taxes à l'importation dans les colonies (juin 1767).

L'abrogation de l'act détesté fut saluée en Amérique par d'assez vives démonstrations de gratitude et de loyalisme. On vota des statues au roi et à Pitt; le jour de la fête de George II, les femmes portèrent des étoffes de fabrication anglaise. Mais la détente ne fut que momentanée. Le sentiment de la désaffection pour la métropole avait jeté de profondes racines, et de nouvelles tracasseries fiscales, élaborées à Londres à l'adresse des colonies, n'allaient pas tarder à raviver la querelle un moment assoupie. Un nouveau cabinet arriva aux affaires au milieu de 1766. Pitt y figurait, mais de nom seulement, Il se retira dans la Chambre haute avec le titre de lord Chatham, et bientôt la maladie le confina, loin du Parlement, dans son château de Bath. Le ministère comptait encore plusieurs autres amis des colonies, Shelburne, Fambden, Conway; mais l’Ame de la combinaison était le brillant et actif Charles Townshend, l'ancien chef du Board of Trade, l’instigateur, depuis 1762, de toutes les propositions de taxe contre les colonies. L'absence de Pitt laissait le champ libre à cet élégant

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rhéteur qui savait se faire écouter des Communes. Townshend n’ignorait pas que le roi n'avait sanctionné qu'à regret le rappel de l'acte du timbre, et que le plus sûr moyen de lui plaire était d'imaginer un expédient pour faire sentir aux colonies que l'autorité du Parlement ne resterait pas à leur égard une vaine formule. Un refus d’obéissance de l'Assemblée de New-York aux clauses du Mutiny act fournit l'occasion désirée. D’après ces clauses, les troupes envoyées par la métropole en Amérique devaient être logées, chauffées, éclairées aux frais des provinces où elles seraient établies et auraient droit en outre à quelques fournitures spécifiées. La ville de New-York fut, en vertu de cet act, dotée d'une garnison. L'Assemblée de la province accorda le logement, le feu et la lumière, mais non le sel, le vinaigre, le cidre ou la bière, comme il était exigé par la loi. En décembre elle refusa de nouveau de concéder davantage. Le 13 mai 1767 Townshend dénonça au Parlement cette nouvelle rébellion et fit voter une ordonnance aux termes de laquelle le gouverneur de l'État de New-York devrait opposer son veto à tout acte législatif de l'Assemblée jusqu'à soumission complète de celle-ci aux prescriptions du Mutiny act. Rien de bien sérieux d'ailleurs dans ce conflit. L'histoire antérieure des colonies offre l'exemple répété d'incidents du même genre toujours heureusement et promptement aplanis.

Beaucoup plus importantes étaient les deux autres propositions que Townshend avait jointes à celle qui concernait spécialement New-York, et que le Parlement vota avec la même facilité et la mème indifférence (juin 1767). L'une envoyuit en Amérique une haute commission chargée de surveiller en général l'exécution des lois de navigation et la répression de la contrebande, et spécialement la perception de quelques nouveaux droits de douane. La seconde concernait précisément ces nouveaux droits qui frappaient diverses marchandises à l'entrée dans les ports d'Amérique : le vin, l'huile, les fruits importés d’Espagne et du Portugal, le plomb, le verre, le papier, les couleurs, enfin le thé, Les droits étaient peu élevés, mais la loi spécifiait que le produit en serait mis à la disposition absolue de la couronne et servirait à payer les traitements des gouverneurs, juges et fonctionnaires de tout ordre représen-

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tant l'autorité royale, afin que désormais le gouvernement civil dans les provinces fût entièrement soustrait, pour son entretien, à la dépendance des Assemblées.

Townshend avait usé d'un habile détour. Puisque les colonies, dit-il au Parlement, préféraient les taxes dites « commerciales » ou « extérieures » aux taxes « directes » ou « intérieures », il n'était pas à craindre qu'ils eussent rien à objecter aux nouvelles dispositions. Peut-être était-il sincère, et croyait-il réellement que les Américains seraient dupes de la distinction qu'ils avaient établie eux-mêmes et qui avait servi d'argument principal à leurs proteslations contre l’act du timbre. Il aurait dû cependant se

rappeler l'avertissement significatif qu'avait donné Franklin lors-

qu’on l'avait mandé à la barre des Communes en 1766. On lui avait posé la question suivante : « Ne peut-il pas arriver que les colons, à force de subtiliser sur leurs droits, s’avisent de soulever, contre le pouvoir qui appartient au Parlement de leur imposer des taxes extérieures pour le règlement du commerce, les mêmes difi:cultés qu'ils élèvent en ce moment contre les taxes intérieures? — Peut-être, répondit-il; il est vrai qu'ils ne l’ont pas fait jusqu'ici. Mais en Angleterre on travaille à leur démontrer que la distinction entre les deux sortes de taxes est parfaitement vaine. Il est possible qu'avec le temps cet argument les frappe à leur tour et qu'ils en viennent à conclure que, si vous n'avez pas le droit de les taxer intérieurement, vous ne l'avez pas en effet davantage de les taxer extérieurement, ou mème de les lier par une loi quelconque. » Franklin connaissait bien ses compatriotes. Lorsque le vote parlementaire de juin 1767 sur les nouveaux droits à l'importation fut parvenu en Amériq légitimité de l'ancienne théorie de la réglementation du c» .rce devint un sujet inépuisable de discussions, un thème à déclamalions sans fin sur les intentions systématiquement oppressives de la métropole. Il fut bientôt admis comme un principe irréfutable que, si les taxes d'importation ou d'exportation n'avaient plus seulement pour objet de protéger le commerce métropolitain, mais visaient l'établissement d'un revenu, elles constituaient, au même titre que les taxes directes, une violation des droits des colonies. Otis dans son pamphlet avait déjà soutenu cette thèse, Elle fut reprise et développée avec éclat, dans

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une série de « Lettres d’un cultivateur de la Pennsylvanie aux habitants des colonies anglaises », par un avocat de Philadelphie, John Dickinson'. Franklin se hâta de publier une édition de ces «Lettres » en Angleterre. Jamais révolution ne fut aussi paperassière que celle des Plantations de l'Amérique du Nord. Tout colon quelque peu lettré, ou ayant une teinture de la science légale (le nombre des avocats était déjà considérable, la profession étant fort lucrative), se crut obligé de prendre la plume pour défendre la bonne cause. Ce fut un déluge de traités, d'essais, de lettres, de pamphlets, de mémoires, de pétitions au roi, d'adresses au Parlement. La common law, les statuts anciens ou nouveaux, les décisions judiciaires, les chartes primitives ou modifiées, l’histoire, le droit naturel, tout fut invoqué, commenté. On put espérer quelque temps que la grande querelle finirait par être noyée dans des flots d'encre.

Le thé proscrit. Dissolution de l'Assemblée du Massachusetts (juillet 1768).

Mais les choses devaient promptement se gâter. Les associations se reformèrent pour la non-importation des marchandises anglaises ; le thé fut frappé d’une proscription rigoureuse. Il ne fut plus possible de faire usage de cette boisson favorite qu’en se cachant avec soin des regards inquisiteurs des comités patriotes. Les

1, John Dickinson était originaire du Maryland, où il naquit en 1732. Ses parents s'élablirent ensuite dans le Delaware. Il étudia le droit à Philadelphie, puis à Londres, et revint pratiquer dans la capitale de la Pennsylvanie. Élu membre de l'Assemblée de la province en 1764, il prononça plusieurs discours pour la défense des droits coloniaux contre les innovations méditées par le gouvernement anglais. Il publia en 1766 une « adresse » de remontrance au comité de correspondance des iles Barbades qui avait critiqué l'opposition des colonies du nord à l'act du timbre, L'année suivante il fit paraître à Philadelphie ses « Lettres d'un cultivateur ». Elles furent imprimées à Londres en 1768 avec une préface de Franklin, et une édition en français fut publiée à Paris en 1769, Les « Lettres » sont au nombre de douze; elles ont pour signataire un cultivateur établi sur les rives du Delaware, homme de la campagne, qui a reçu une éducation libérale, qui vit au milieu de livres plutôt qu'aux champs, et s'entretient avec ses amis des sujets politiques du temps. Le style est sobre, honnète, animé d’une conviction sincère; le sujet principal est l'opportunité d'une résistance pacifique, mais effective, à l'oppression du Parlement. Le sentiment qui anime cet écrit est encore tout loyaliste : « La nalion à laquelle nous avons à nous adresser est généreuse, intelligente, humaine. Conduisons-nous comme des enfants respectueux, qui ont reçu de parents aimés des coups immérités, Faisons entendre nos plaintes à nos parents; mais que nos plaintes parlent tout à la fois le langage de l'affiction et celui de la vénération. »

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