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CHAPITRE XXXV

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Les troupes anglaises à Boston. Conflit entre le gouverneur et l'Assemblée, Départ de Bernard (juillet 1769). — Hutchinson. Le « massacre de Boston » (5 mars 1710). Retrait des troupes (11 mars). — Trois années d’apaisement (1170-1773). Rétablissement des relations commerciales avec la métropole. — Hutchinson et Samuel Adams. Le schooner Gaspee. — Organisation révolutionnaire du Massachusetts, Les Comités de correspondance. — Les lettres d'Hutchinson. Le thé jeté à la mer à Boston (décembre 1773). — Effet de la nouvelle à Londres (janvier 1774). Lord North et les bills de répression (mars-avril 1114).

Les troupes anglaises à Boston. Conflit entre le gouverneur et l'Assemblée. Départ de Bernard (juillet 1769).

La ville de New-York avait fini par s’accommoder à peu près de la présence des troupes britanniques. L’Assembiée de 1769, plus malléable que les précédentes, consentait à accéder aux prescriptions du Mutiny act. Une notable partie de la population de l’ancienne ville hollandaise, devenue le centre commercial le plus aclif des colonies, n'était pas éloignée de considérer comme un avantage l'établissement permanent et régulier, à New-York, de ces régiments, dont les officiers se mêlaicnt au mouvement social

et contribuaient aux agréments de la vie mondaine et élégante. New-York d’ailleurs comptait encore un très grand nombre de partisans de la conciliation, du maintien des relations cordiales avec la métropole, mème au prix de quelques témoignages de soumission, pourvu que de Londres on n’exigeât aucune humiliation réelle.

Tout autre était la situation à Boston. C'était une faute grave de la part des ministres anglais que d’avoir envoyé une garnison dans cette petite ville bigote, sombre, chez ces puritains, qui depuis un siècle étaient virtuellement en état d'indépendance. Boston n'avait jamais aperçu de troupes anglaises qu'en temps de guerre, en passage vers la frontière du Canada. L'idée de voir s'établir des soldats dans ses rues, près de sa maison de ville, autour de ses églises, lui faisait horreur. Un ennemi de George III, voulant lui suggérer un moyen de s’aliéner sûrement ses sujets de la Nouvelle-Angleterre, n'aurait pu rien imaginer de plus ingénieux que cette installation permanente de régiments britanniques chez des gens imprégnés du préjugé contre les armées professionnelles. Les Bostoniens virent dans cette occupation de leur home par la soldatesque une insulte à la bonne renommée de leur ville. Il faut songer à quel point les habitudes apportées par ces soldats recrutés dans les plus basses classes de la société en Angleterre, et aussi, à un autre point de vue, celles des officiers qui les commandaient, devaient choquer, exaspérer les sentiments, les pensées, les goûts de ce petit peuple, à qui ses chefs religieux et politiques, pendant plusieurs générations, avaient façonné une rigueur de morale publique, une austérité de formes sociales extérieures, touchant presque à l'ascétisme.

La population savait que l'envoi des troupes avait été réclamé par Bernard, par Hutchinson et par Oliver, ce trio d'ennemis du Massachusetts. Elle les en exécrait un peu plus qu'avant, surtout Bernard, le gouverneur, dont la duplicité ne pouvait plus faire illusion aux plus indulgents des patriotes de Boston.

Il n'y avait plus d'assemblée à Boston à l'époque où les troupes étaient arrivées. Mais comme il n'était pas encore question d'enlever toutes ses libertés à la province, il fallait bien que de nouvelles élections eussent licu. Elles tournèrent à la complète con-

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LA RÉVOLTE DU MASSACHUSETTS. rt) fusion du gouverneur. Tous les députés de l'ancienne Chambre qui avaient refusé d'accéder au retrait de la cireulsire incriminée furent réélus, sauf un. Sur les dix-sept qui avaient accepté, douze échouèrent et furent remplacés par des « Fils de la liberté ». Parmi les patriotes connus, Otis, Samuel Adams, Hancock, furent nommés à l'unanimité. Le mandat général donné aux représentants de la province était de réclamer le départ immédiat des troupes, et de n'accorder aucun subside pour leur entretien.

A la fin de mai, l'Assemblée se réunit, mais uniquement pour déclarer qu’elle refusait de donner son attention à aucune affaire aussi longtemps qu’une armée et une flotte occuperaient le pays. Bernard, qui réclamait le vote de son traitement pour une année, ajourna l'Assemblée à Cambridge où n’était logé aucun soldat anglais. Les délégués se réunirent donc à Cambridge. Mais leur premier acte fut de faire savoir à Bernard que l'Assemblée adressait des pétitions à Londres pour demander son renvoi. Bernard venait précisément d'être avisé que le roi le mandait en Angleterre pour qu'il vint personnellement rendre compte au gouvernement de l'état des colonies. Il ne se trompait pas en voyant dans cet appel une disgrâce. Au mème moment, le général Gage l'informait de New-York que, sur les instructions reçues du ministère, il jugeait bon de diminuer de moitié la garnison de Boston en renvoyant deux régiments à Halifax. Bernard, irrité de ces échecs suecessifs, inquiet des symptômes d'hésitation qu'il percevait dans l'allure du gouvernement anglais, mit une dernière fois l'Assemblée en demeure de voter des fonds pour les troupes et, sur son refus, lui ordonna de se séparer jusqu'à l'année suivante, Le 31 juillet, il quitta la colonie, accompagné de toutes les malédictions des habitants de Boston. Pour fèter son départ, on sonna les cloches, on tira le canon, les arbres de la liberté furent couverts de drapeaux, on alluma de grands feux de joie.

Hutchinson. Le « massacre de Boston » |b mars 1770). Retrait des troupes (11 mars).

Thomas Hutchinson, sous-gouverneur, prit les fonctions de Bernard et fut, quelque temps après, nommé gouverneur en titre, Il

descendait du mari d'Anne Hutchinson. Son père lui avait laissé une grande fortune acquise dans le commerce. Depuis plus de vingt-cinq ans il avait pris part aux affaires publiques, comme représentant à l’Assemblée d’abord, puis comme membre du conseil. Il était sous-gouverneur depuis 1758 et chief-justice depuis 1760. C'était un personnage considérable, un Bostonien, attaché très sincèrement, quoique tory, à sa ville natale, mais attaché aussi à l'Angleterre et convaincu que le premier devoir des colonies était l’obéissance et la fidélité à la métropole. Très érudit, passionné pour l'étude du passé du Massachusetts, il avait recueilli des matériaux considérables sur les annales de la province; une grande partie de ces richesses périt lors du pillage de sa maison pendant les émeutes de 1765. Mais il avait eu le temps déjà d’en tirer une fort précieuse Histoire de la colonie depuis les premières origines jusqu'aux guerres contre les Français. Son caractère n'élait pas à la hauteur de son talent et de son savoir : il était trop préoccupé à la fois d’accroitre ses richesses et de conserver une haute position sociale, Les historiens des États-Unis, Bancroft surtout, l'ont accusé d’hypocrisie, de bassesse, ne voyant en lui qu'un traitre, un ennemi acharné et vil de l'Amérique. En réalité, il ne partageait point l'enthousiasme de ses compatriotes pour les libertés provinciales, et, tout en aimant la patrie locale dont il s'était fait l'historien, il aimait encore plus la grande. Il se sentait plus Anglais qu'Américain. Il rèva d’ètre l’apôtre et l'agent de la réconciliation entre le Massachusetts et la métropole; il ne réussit qu’à hériter de la haine que s'était attirée Bernard. On doit reconnaitre que dans plusieurs circonstances il manqua de courage civil. L'émeute de 1765 avait accru une sorte de timidité nerveuse qui lui était naturelle; il était peu fait pour soutenir et dompter les colères populaires. A lui aussi on eut bientôt le droit de reprocher, comme on l'avait fait à Bernard, qu'il n'y avait pas assez d'accord entre son langage devant les représentants de la colonie et celui de sa correspondance avec les ministres.

La prorogation de l’Assemblée ne mit pas fin aux manifestations hostiles contre les troupes de la garnison et contre la politique américaine du cabinet anglais. Les engagements de non-

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LA RÉVOLTE DU MASSACHUSETTS. 417 importation étaient surveillés avec une vigilance impitoyable par un comité de négociants et de patriotes!.

De nombreux meetings eurent lieu pendant l'automne et l'hiver, demandant le rappel de toutes les taxes (la nouvelle était arrivée qu'on voulait en tous cas maintenir le droit sur le thé) et l'éloignement des troupes.

Dans le Rhode-Island, à Newport, la foule arracha un jour aux agents des douanes une cargaison de marchandises prohibées qu'ils venaient de saisir et brûla leur bateau. Dans toute la Nouvelle- Angleterre, les rixes avec les douaniers étaient fréquentes. Dans l'une d'elles, où il se trouva mêlé à Boston, Otis reçut à la tête un coup qui ébranla ses facultés intellectuelles et priva la cause des libertés américaines d’un de ses premiers et plus ardents apôtres.

C'était pis encore entre les soldats et les gens du peuple, arti-

sans ou pêcheurs, habitués à une existence rude, au labeur continu, sous un climat et sur une terre qui se laissaient arracher la subsistance plus qu'ils ne la donnaient, Ils se demandaient pourquoi ces gens en uniforme étaient là, chez eux, encombrant leurs tavernes, leurs places publiques, les insultant de leur morgue, pourquoi le roi les payait et les entretenait à ne rien faire. En réalité, la présence de ces troupes était inutile à tous les points de vue : moralement, elle ne faisait qu'accentuer l’antipathie des Bosloniens pour le gouvernement royal; matériellement, elle ne pouvait rien pour ramener la colonie à l'obéissance et au respect des lois, Enlacés dans les mille liens de la légalité, les ministres avaient envoyé des troupes, mais sans autoriser leur commandant à s'en servir en aucun cas. On avait bien exhumé le fameux statut de Henri VITE, mais on n'osait l'appliquer, car il n'aurait pu agir qu'avec le commentaire de l’état de siège et de la loi martiale, Samuel Adams et Hancock craignaient peu une arme aussi débile; et, d'autre part, les habitants de Boston savaient fort bien que, d'après la loi anglaise, même en cas d'émeute, les soldats n'avaient pas le droit de faire usage de leurs armes sans l'autorisation donnée par un magistrat civil.

1. On apprit que les fils de Hutchinson avaient en dépôt des caisses de thé et cherchaient à en vendre en secret; le gouverneur fut sommé de désavouer ses fils et de promettre en leur nom la restitution du prix du thé vendu, Une telle aventure n'était point pour relever une popularité déjà si compromise,

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Peu à peu, dans l'hiver de 1769 à 1770, les querelles entre les habitants et les soldats devinrent si fréquentes qu'on pensait bien que quelque éclat en sortirait. La population, chaque jour plus exaspérée, accumulait provocations et insultes; des bandes de jeunes gens armés de bâtons se répandaient par les rues, assaillant les soldats qui circulaient isolés ou par groupes. Les magistrats el les officiers étaient impuissants à prévenir ces désordres. Dans la soirée du 5 mars, une de ces bandes se heurta à quelques hommes du 29° régiment et les attaqua dans une ruelle; deux ou trois autres soldats et un capitaine vinrent se joindre aux premiers et le petit détachement soutint d'abord avec patience, en se protégeant avec les baïonnettes, l'assaut de la populace qui l’entourait. Les gros mots et les quolibets habituels accompagnaient les boules de neige chargées de pierres : « rascals, dos rouges, vilains homards, tirez donc! ils n’oseront pas! » Un coup de bâton atteignit un des soldats au bras. Il se recula, abaissa son fusil et fit feu. Ses camarades tirèrent à leur tour. Les assaillants se dispersèrent, laissant sur la place trois morts et quelques blessés. L'appel aux armes retentit partout; les cloches sonnèrent dans les églises, la foule remplit les rues. L'ordre fut heureusement donné à temps aux troupes de se tenir enfermées dans leurs quartiers. Hutchinson, du balcon de la maison de ville, promit aux habitants que justice serait faite, eten effet le capitaine Preston et les hommes qu’il commandait furent immédiatement arrêtés.

Le lendemain, 6 mars, Samuel Adams vint au nom du Comité des notables de la ville réclamer l'éloignement immédiat des troupes. Hutchinson ne savait que décider; l'Assemblée qui devait se réunir en janvier avait été ajournée au 15 mars. Le colonel Dalrymple, commandant des troupes qui se trouvaient encore à Boston, fut consulté et proposa de retirer un des deux régiments dans la citadelle (Castle-William, fort bâti sur une petite île dans la rade de Boston). Adams pressa le gouverneur: « Trois mille habitants de la ville sont réunis à Old South House et il vient à tout instant des hommes de la campagne; tous veulent le départ des troupes, cl le pays est en proie à une émotion profonde. La nuit approche: nous attendons une réponse immédiate. » Hutchinson décida le colonel Dalrymple à retirer de la ville les deux régiments et à les

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LA RÉVOLTE DU MASSACHUSETTS. 419 cantonner à Castle-William. Dès le 21, l'évacuation était complète. Boston était libre. Hutchinson, dans ces circonstances délicates, venait de rendre un réel service à ses compatriotes. On peut presque affirmer qu'il a reculé de cinq ans l'explosion de la guerre.

L'incident du 5 mars 1710 que les historiens américains ont rendu célèbre sous le nom, un peu gros, de « massacre de Boston », eut donc ce résultat singulier de faire entrer pendant quelque temps le Massachusetts dans la voie générale d'apaisement et de conciliation où les autres colonies étaient déjà engagées par suite des dispositions moins oppressives du gouvernement de la métropole. C’est en effet dans les premiers jours de mars 1770, c'est-àdire au moment même du « massacre », que le Parlement, sur la proposition de lord North, comme il a été exposé dans un chapitre

précédent, votait le rappel de tous les droits de douane imposés en 1767, à l'exception du droit sur le thé,

Trois années d’apaisement (1770-1773). Rétablissement des relations commerciales avec la métropole.

Le calme se rétablit dans le Massachusetts après le succès populaire que venait d'obtenir Samuel Adams. La vue odieuse des habits rouges et des baïonnettes britanniques était désormais épargnée aux yeux des Bostoniens; la petite ville provinciale, dont les allures séditieuses avaient excité de si violentes colères dans la métropole, reprit son aspect paisible des anciens jours; ses habitants se livrèrent plus activement que jamais au commerce semi-régulier, semi-interlope, où de nombreuses familles avaient trouvé la richesse et toutes les autres le gagne-pain quotidien. Au loin dans la baie, l’étendard britannique flottait sur Castle-William; mais la foule en prenait peu à peu son parti; seul le petit groupe des patriotes, serré autour de Samuel Adams, continua de murmurer contre la présense de cet emblème d'oppression. Les lracasseries entre la Cour générale et le gouverneur recommencèrent comme autrefois, ainsi que les interminables querelles relisieuses entre les latitudinaires, les congrégationalistes et les Verw- Lights.

Dans les autres colonies, le zèle des patriotes se refroidissait

également. Les engagements de non-importation des marchandises anglaises n'avaient jamais pu être observés avec une rigueur absolue; l'intérêt privé était plus fort que la surveillance des comités. C’est encore à New-York, sous la pression du Comité populaire dirigé par Isaac Sears et Mac Dougall ‘, que les associations avaient le plus sévèrement exécuté l?s engagements pris. Là, depuis deux années, les importations avaient diminué des cinq sixièmes, tandis qu'à Boston même la diminution n'avait été que de moitié. Lord North, dans son exposé de motifs du bill pour le retrait des taxes (mars 1770), put déclarer qu’en dépit de la ferveur populaire contre les droits imposés par le Parlement, les négociants dans cette ville avaient éludé fréquemment la surveillance jalouse du parti de la résistance; ce qui prouvait, conclut-il, qu’une audacieuse minorité seule poussait les colonies à la rébellion ?. Dans la Pennsylvanie, les importations n'avaient également dimiqué que de

1. A New-York aussi les rixes avaient été très fréquentes entre habitants et soldats. Depuis trois ans, les « patriotes » avaient l'habitude de tenir des meetings et de parader au pied d’un arbre de la liberté élevé dans le jardin public. Des soldats s’avisèrent un jour d’abattre cet arbre. Les patriotes, conduits par un ancien matelot, Isaac Sears, en dressèrent un autre sur une des places de la ville et l'entourèrent d’une solide barrière, annonçant l'intention de le défendre par la force contre toute atteinte. Un autre patriote, Mac Dougall, incarcéré pour avoir dans un pamphlet fait appel au peuple de New-York des concessions de la nouvelle Assemblée, reçut tüunt de visites dans sa prison, qu’il fut obligé de fixer des heures de réception,

2. Extrait di: discours de lord North : « Les Américains n’ont pas mérité d'indulgence. Le préambule de l'acte et le droit sur le thé doivent être conservés comme une marque de suprématie du Parlement et une déclaration efficace de son droit à gouverner les colonies. J'étais incliné à céder au désir que beaucoup exprimaient de voir abroger aussi la taxe sur le thé, mais le thé est une des marchandises les plus aisément imposables... Si nous courons après l'Amérique en quèle d'une réconciliation, je ne vois pas quel acte du Parlement les concernant pourrait subsister. Devons-nous faire des concessions à ces gens parce qu’ils ont l'audace de nous défier? Devrai-je abandonner mon droit? Non, pas d’une ligne. Je fortificrai la surveillance, je ferai tout avant de payer rançon à un commerce de contrebande. New-York a observé strictement ses engagements de non-importalion; mais les infractions fréquentes qu'y font les gens de Boston prouvent que ces coalitions sont destinées à se dissoudre bientôt, Les nécessités des colonies et leur manque d'union ouvriront le commerce. Il est impossible que leurs manufactures leur fournissent une part quelque peu considérable de leurs besoins. S'ils faisaient une tentative en ce sens et qu’elle parût avoir des chances de succès, nous pouvons faire des lois et empécher tout le développement de l'industrie en Amérique pendant une longue série d'années. C’est la méthode que j'essayerai avant d'abandonner mon droit On parle de mesures rigoureuses prises par ce pays à l'égard de l'Amérique. Il n’y a pas de session qui n'ait au contraire produit quelque marque de faveur à son adresse, primes sur primes, importation du lin, permission d'exporter le riz... » Rien n’est plus propre que cette série d’assertions, si brutale ment dèmenties par l’histoire, à éclairer la question des relations entre l'Angleterre et les colonies dans les dix années qui précédèrent la rébellion armée.

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LA RÉVOLTE DU MASSACHUSETTS. 481 moitié. Elles s'étaient accrues au contraire dans les Carolines, dans la Géorgie, mème dans le Maryland et la Virginie. Franklin, dans une de ses lettres, dit que lord North fut encouragé à conserver la taxe sur le thé, au lieu de la comprendre dans la mesure générale de suppression, par les rapports envoyés d'Amérique, qui tous signalaient un relâchement notable dans l'activité et le zèle des associations de non-importation. Les faits semblèrent donc d’abord donner raison à la politique de lord North, et justifier sa confiance dans la possibilité de faire triompher avec le temps, et à l’aide de ménagements, le principe de la subordination législative des colonies. Lorsque la nouvelle du vote d'annulation des droits fut arrivée à New-York, tous les efforts des patriotes, soutenus par des avertissements de Franklin, ne purent empècher les principaux négociants de la ville de s'entendre sur l'adoption de résolutions nouvelles (juillet 1770), en vertu desquelles toutes les marchandises purent désormais être importées librement d'Angleterre en

Amérique, sauf le thé. C'était la réponse des colonies au rappel partiel des taxes.

Hutchinson et Samuel Adams. Le schooner « Gaspee ».

Quelques mois après le « massacre » de Boston, le capitaine et les soldats incriminés passèrent en jugement. Sur les instances mèmes de Samuel Adams, leur défense fut confiée à deux patriotes, deux jeunes avocats, à qui cette cause servait de début pour une longue et brillante carrière, John Adams et Josiah Quiney. Le jury prononça l’acquittement, sauf pour deux des soldats, qui furent frappés d'une peine légère. La population ne marqua aucune irrilalion, Elle commençait à ètre fatiguée d'une lutte si longue contre l'autorité de la mère patrie et ne suivait plus avec le mème intérèt les efforts de ses chefs pour la défense des libertés colouiales. À plusieurs reprises, Hutchinson, le gouverneur, convoqua l'Assemblée à Cambridge et non à Boston, comme l'exigeaient la lettre et l'esprit de la charte. Hutchinson était en correspondance assidue avec Bernard, l'ancien gouverneur, et avec Hillsborough, le secrétaire d'État des colonies. Il ne faisait rien pour modifier à Londres le parti pris existant dans l'opinion publique, à la cour, et

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dans le monde officiel, contre la population du Massachusetts. Il ne cessait dans ses lettres de recommander les mesures de rigueur comme seules propres à dompter l'esprit de révolte. D'autre part, il tremblait quand lui arrivait l'ordre d'exécuter quelqu'une des mesures adoptées à Londres sur ses propres suggestions. Il en fut ainsi lorsqu'il dut remettre officiellement au commandant en chef des troupes tenant garnison en Amérique la garde de la forteresse de Castle- William où avaient été installés les régiments retirés de Boston. Les portes de la citadelle étaient restées jusque-là confiées à la milice. Bancroft raconte que, lors de la remise du fort à l'autorité militaire britannique, Hutchinson alla s'enfermer dans sa maison de campagne, puis, craignant pour sa vie, passa toutes les nuits dans le fort pendant plus d'une semaine.

A la fin de 1770, la Cour générale du Massachusetts choisit pour agent de la colonie en Angleterre, Franklin, qui était né à Boston, bien que la Pennsylvanie fût devenue ensuite sa patrie adoptive. Le choix était heureux, car Franklin était estimé ce! vénéré en Europe comme le plus digne représentant que les Américains pussent envoyer dans l'Ancien-Monde ‘. Dévoué à la défense des libertés coloniales, il était cependant attaché par des liens étroits à la métropole, où il comptait dans le monde politique, comme dans celui des lettres et des sciences, de nombreux amis. Il dirigeait, au moins de nom, pour le compte du gouvernement britannique, l'administration des postes en Amérique ; un deses fils était gouverneur royal de New-Jersey. Tous ses efforts tendirent à rapprocher l'Angleterre de ses colonies en lui faisant comprendre le caractère sérieux des droits et immunités que celles-ci réclamaient et en rappelant sans cesse la communauté d’origine vt d'intérèt qui devait les unir.

L'état des esprits dans le Massachusetts aurait dû faciliter la che de Franklin, et ilest impossible de ne pas admettre qu'un gouverneur qui aurait eu du tact, de l'esprit de décision, et de l'attachement aux libertés coloniales, toutes les qualités en un mot qui manquaient à Hutchinson, eût réussi à faire revivre dans la population de Boston les sentiments de respect et d'affection pour

1. 11 était déjà agent de la Pennsylvanie, du New-Jersey et de la Géorgie.

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LA RÉVOLTE DU MASSACHUSETTS. 483 la Grande-Bretagne. Hutchinson était l'homme le moins fait pour lutter sur ce terrain contre l'entètement du tribun bostonien, de Samuel Adams, qui, resté seul sur la brèche, abandonné de presque tous ceux qui l'avaient soutenu au début, continuait de travailler avec acharnement au maintien des droits du Massachusetts à une indépendance à peu près complète. La population aimait son courageux ‘défenseur, que n'avaient effrayé ni les menaces du gouverneur, ni le statut de Ilenri VITE, et qui avait délivré la ville du contact des troupes royales. En mai 1772, il fut, malgré la pression officielle, réélu représentant de Boston, et il reprit, avec plus d'activité que jamais, la lutte contre le gouvernement.

Sous prétexte de surveiller la contrebande, le commandant d'un schooner anglais, le Gaspee, qui croisait sur les côtes de Rhode- Island, exaspérait depuis quelque temps la population commercante et maritime de cetle petite province par d'incessantes vexations, saisies de bateaux et confiscations de marchandises. On prétendait que toute sa surveillance se bornait au pillage des iles et des villages du littoral. Comme il donnait un jour (juin 1772) la chasse à un bateau de Providence, il s'échoua sur un bas-fond. La nuit venue, quelques hommes du voisinage attaquèrent l'équipage, blessèrent le lieutenant et plusieurs matelots, et mirent le feu au navire. Naturellement les coupables restèrent inconnus. Un ordre arriva d'Angleterre quelques mois plus {ard, enjoignant aux autorités politiques de Rhode-Island d'arrêter les auteurs de l'incendie du Gaspee et de les remettre à l'amiral Montagu, commandant de l'escadre à l'ancre dans le port de Boston, afin qu'ils pussent être transportés et jugés en Angleterre, Une loi, dont l'action était étendue aux colonies, avait été en effet récemment volée par le Parlement, pour la sécurité des arsenaux, magasins el vaisseaux du roi, Les incendiaires devaient être jugés dans un comté quelconque d'Angleterre et étaient passibles de la peine capitale. Le chief-justice de Rhode-Island répondit par un refus formel de faire arrêter une personne dans les colonies pour l'envover juger au dehors. Le cabinet anglais avait prévu la résislance qu'opposeraient, le cas échéant, à l'application de cette loi les juges du Massachusetts, nommés par le gouverneur, mais payés par la colonie et dépendant ainsi de l'Assemblée. Il décida

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en juillet, avant mème que l'incident du Gaspee fût connu, que k désormais le gouverneur et les juges recevraient leurs émoluments, non sur la taxe du thé, puisque cette taxe ne produisait rien,

{ mais sur un fonds spécial voté par le Parlement ". t L Organisation révolutionnaire du Massachusetts. Les Comités de correspondance.

Samuel Adams trouvait, dans la décision relative au payement f des juges, une occasion longtemps attendue de réveiller le zèle | patriotique de ses concitoyens. Il ne la laissa pas échapper et procéda immédiatement à la mise à exécution d’un plan longuement médité pour l’organisation révolutionnaire de la colonie. Ses collègues de la délégation de Boston et ses propres amis, même Hanf cock, trouvaient ce plan trop hardi et n'osaient s'y associer. Samuel Adams passa outre. Il convoqua le 12 octobre 1772 un grand meeting à la maison de ville et y présenta la motion suivante : « Un comité de correspondance sera formé, comprenant

vingt et une personnes. Il aura pour mission de dresser un exposé

des droits des colonies d'Amérique en général et de celles du Massachusetts en particulier, droits appartenant aux habitants À comme hommes, comme chrétiens et comme sujets anglais, en

mème temps que la liste de toutes les violations dont ces droits ) ont été l’objet. Cet exposé sera publié et communiqué aux diverses communes de la province, et chaque commune scra , invitée à faire connaître ses sentiments sur le sujet, »

La motion fut adoptée. On eut quelque peine à composer le comité; beaucoup se récusaient; Hancock allégua ses affaires privées; Otis n'était plus que l'ombre de lui-mème. Le Comité, corps sans origine légale et complètement irresponsable, allait peu à peu usurper toutes les attributions législatives et exécutives dans la province par l’énergique pression qu'il devait exercer sur les

1, Ce fut un des derniers actes du secrétaire d'État pour les colonies, lord Hillsborough, qui sortit du ministère en août 1772, Il s'était montré l'adversaire constant des prétentions coloniales et surtont de celles du Massachusetts, et, s'il men tenu qu'à lui, depuis longtemps la Charte de cette province eût été entièrement annulée. 11 eut pour successeur lord Dartmouth, animé de dispositions plus équitables à l'égard de l'Amérique, et porté à la conciliation.

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LA RÉVOLTE DU MASSACHUSETTS. 485 autorités oflicielles, Assemblée, Conseil, pouvoir judiciaire, gouverneur, Samuel Adams et Joseph Warren en furent l'âme. Le Uomité se constitua le 3 novembre 1772. Ses membres s'engagèrent à garder un secret absolu sur leurs délibérations. Quinze jours plus tard, il présentait un rapport au town meeting de Faneuil- Hall. Les griefs relevés par Joseph Warren contre l'Angleterre formaient une longue liste : 1° La prétention du Parlement de taxer la colonie sans son consentement ; 2 l'attribution aux fonctionnaires de pouvoirs non reconnus par la charte; 3° la présence dans la colonie d'une flotte et d'une armée en temps de paix; 4° l’élablissement d'une liste civile mème pour le corps judiclaire; 5° l'extension des pouvoirs des cours d'amirauté; 6° les restrictions imposées aux manufactures coloniales; 7 la prétention du gouvernement de transporter des colons en Angleterre pour les y traduire en justice; 8° le projet d'installation d'un évèque et de cours épiscopales dans la colonie sans son consentement.

Le rapport du Comité était accompagné de résolutions du town meeting annonçant la volonté de la population que le redressement de ces griefs (on voit qu'il ne s'agissait plus seulement d'une question de taxe) fût poursuivi auprès du gouvernement anglais par tous les moyens de droit possibles; il fut communiqué à toutes les communes de la province ‘. Celles-ci tinrent des réunions où les papiers transmis par les patriotes de Boston furent étudiés avec la gravité qu'apportait celte race puritaine à tous ses acks. A la fin de 1772, le mouvement était lancé; dans tout le Massachuselts, de petites conventions locales adoptaient des résolutions analogues à celles de la capitale. Un grand nombre firent plus et créèrent des comités de correspondance pour l'échange des nouvelles et des documents et pour le maintien d'une communication constante entre toutes les communes et celle de Boston représentée par le Comité central.

L'idée de Samuel Adams passa rapidement la frontière de la province. Des comités de correspondance existaient depuis quelques années déjà; mais l'organisation régulière n'en commença

1. Voir, pour le Comité de Boston et le rôle de Samuel Adams, le chapitre xLvit de The American Revolution de G. Bancroft.

réellement qu'en 1773 sur l'exemple du Massachusetts. Au commencement de celte année, la Cour générale de la province (Chambre et Conseil), en dépit des résistances de Hutchi son, adopta les principes du rapport du comité Warren et Adams et expédia ce document à l'Assemblée de Virginie '. Ce fut dès lors, entre ces organisations extralégales dans toutes les colonies, un mouvement incessant d'informations, de recherches, d'études, de pamphlets, de rapports officiels, sur les droits des colonies et les actes d'oppression du gouvernement anglais. Un grand pas vers l'Union était fait; l'organisation des Comités supprimait ou atténuait le principal obstacle qu’opposaient à une action commune la dissémination des colonies sur une immense étendue de territoire, le peu de densité de la population et le caractère encore tout primitif des modes de locomotion et de transport.

Les lettres d'Hutchinson. Le thé jeté à la mer à Boston (décembre 1773).

Pendant que l'Amérique se préparait à résister à un retour offensif des prétentions oppressives de la métropole, celle-ci était fort occupée d’autres soins et négligeait la querelle déjà ancienne avec les rebelles d'outre-mer. Lord North avait obtenu un vif succès, et même acquis un prestige réel, par l'habileté dont il avait fait preuve dans l'affaire des iles Falkland, en réussissant à maintenir la aix avec l'Espagne. Ce fut le moment le plus heureëx de sa carrière. La majorité du Parlement lui était dévouée. Pour la population de Londres, la grande affaire était la lutte du gouvernement contre Wilkes, les poursuites contre les imprimeurs; on se passionnait sur le mystère des lettres de Junius. La curiosité publique suivait les progrès de l'établissement de l'empire anglais dans l'Inde par une compagnie commerciale. On s’intéressait aux mariages des frères du roi, au sort de la reine du Danemark. L'Amérique était oubliée. Lorsque venait devant le Parlement quelque affaire concernant ce pays, on volail avec indifférence, avec inconscience.

1. Celle-ci en mars approuva aussitôt la teneur ‘du rapport et le système de

comités intercoloniaux qu'il recommandait. Le premier comité de correspondance de la Virginie se composa de Lee, Patrick Henry, Carr et Jefferson.

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LA RÉVOLTE DU MASSACHUSETTS. 487 Tel fut l'état des choses de 1770 à 1773. Deux incidents, au cours de cette dernière année, rouvrirent brusquement la crise, et rapprochèrent le dénouement : les lettres de Hutchinson et la réception faite au thé anglais dans les ports américains. Franklin, esprit éclairé, ferme et conciliant tout à la fois, jouissait à Londres, en dépit des préventions populaires contre la cause dont il était le représentant, d'un grand crédit auprès des classes cultivées et dirigeantes. Il était l'ami intime, le familier de bon nombre de personnages politiques fort en vue. La retraite de lord Hillsborough, secrétaire d'État pour les colonies, et son remplacement par lord Dartmouth, avaient été pour lui presque un succès personnel. Bien des fois on lui avait affirmé que toutes les mesures de rigueur prises ou projetées contre les colons d'Amérique avaient été d'abord instamment recommandées, réclamées par des Américains occupant de hautes situations dans leur pays, et qu’on en possédait d'irréfutables preuves. Il n'en voulait rien croire. Pour lui enlever toute illusion à cet égard, on lui communiqua un jour un paquet de lettres adressées par Hutchinson, Oliver et Paxton à des amis d'Angleterre, Le témoignage élait accablant, Des Américains avaient eux-mêmes appelé, sollicité l'envoi des troupes, l'imposition des taxes, la suppression de toutes garanties judiciaires, et ces Américains étaient les premiers magistrats de la colonie du Massachusetts. On ne sait comment et par qui ces lettres furent données à Franklin. Elles avaient été envoyées à Whately, secrétaire de Grenville, Ce dernier, en ayant eu communication, les remit à lord Temple. On en perd alors la trace et on ne les retrouve plus qu'entre les mains de Franklin, qui se hâta de les envoyer en Amérique après avoir demandé et obtenu des personnes qui lui avaient confié le dépôt l'autorisation de faire passer les pièces sous les yeux de la Cour générale. Lorsque les lettres arrivèrent à Boston, elles furent livrées à Samuel Adams qui en donna lecture en séance publique à l'Assemblée. Celle-ci, indignée contre le gouverneur Hutchinson et contre son beau-frère Oliver, sous-gouverneur, rédigea une pétilion au roi, dans laquelle était réclamée en termes pressants la révocation de ces deux fonctionnaires, convaincus d’une vérilable trahison envers leurs compatriotes.

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