CHAPITRE XXXVI
Massachusetts. Boston en interdit, L'Assemblée à Salem. Le général Gage gouverneur. — La résistance légale (mai-septembre 1774). — Virginie. Lord Botetourt. Lord Dunmore. — Les patriotes. La Virginie décidée à soutenir le Massachusetts. — New-York, La province reste en partie fidèle à l'autorité royale, — Pennsylvanie. Divisions locales. —1Réunion du Congrès à Philadelphie (5 septembre-26-octobre 1714).
Massachusetts. Boston en interdit. L'Assemblée à Salem. Le général Gage gouverneur.
Le 13 mai, Gage entra dans le port de Boston. Après ètre resté quatre jours à Castle- William et y avoir installé ses régiments, il débarqua le 17 au grand quai, où l’attendait le Conseil pour le saluer, Une compagnie de miliciens sous le commandement de Hancock l'escorta jusqu'à la maison de ville, Le soir, un banquet lui fut offert à Faneuil-Ilall. Bien des Bostoniens espéraient encore la conciliation par son entremise. Mais, avec le gouverneur, arrivait aussi la nouvelle des bills votés par le Parlement. Hutchinson, dont les patriotes avaient si ardemment sollicité le rappel, s'embarqua quelques jours plus tard, quittant pour toujours le Massachusetts, non sans y laisser des regrets dans les classes élevées de la population ‘. Le 28 mai, l'Assemblée fut prorogée; elle devait se réunir le 7 juin à Salem, la capitale de la
1. À son arrivée à Londres, l'ex-gouverneur fut présenté par lord Dartmouth à George I, qui l'interrogea pendant deux heures sur les choses d'Amérique, et. en le congédiant, lui fit don d’une large pension et du titre de baronnet.
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LE CONGRÈS DE 1774. 495 province étant frappée d’interdit. Le 4° juin, le port fut déclaré fermé. Pour la grande majorité des habitants, armateurs, marchands, pêcheurs, marins, ouvriers des quais, c'était le chômage permanent, la ruine. Tout trafic était arrêté; aucun bateau ne pouvait circuler dans le port ni sur les rivières qui s'y jettent. Samuel Adams, au nom des habitants de Boston, avait adressé à toutes les colonies des messages réclamant leur sympathie et leur aide. Lorsque l'Assemblée se réunit à Salem, elle reçut de ous côtés des encouragements et des adhésions attestant que l'appel n'avait pas été vain. Les députés tinrent pendant plusieurs jours des conférences secrètes. Sûr de la majorité, Samuel Adams lit, le 17 juin, fermer les portes de la salle et formula une proposition dont les autres colonies avaient tenu à laisser l'initiative au Massachusetts. Toutes les provinces anglaises de l'Amérique étaient invitées à nommer des délégués à un Congrès général qui se réunirait le 1% septembre suivant à Philadelphie. Samuel Adams, John Adams, Cushing, Robert Treat Paine furent immédiatement nommés délégués du Massachusetts. Lorsque Gage fut informé de ce qui se passait à Salem, il envoya son secrétaire avec un message déclarant l'Assemblée dissoute. Mais le secrélire trouva porte close et dut se contenter de lire sur l'escalier la proclamation du gouverneur. Ainsi se termina, le 17 juin 1774, la dernière session de la dernière assemblée pro ‘inciale du Massachusetts.
En frappant uniquement Boston, le cabinet anglais comptait sur l'apathie et l'indifférence des autres villes commerciales; il spéculait sur la division des intérèts et sur l’égoïsme local, Les rapports du général Gage, observateur superficiel, l'encourageaient dans cet espoir. Quelque temps après la fermeture du port de Boston et la dissolution de l’Assemblée, Gage écrit : « La Pennsylvanie ne veut pas suspendre le commerce; les quakers ne veulent pas entendre parler de la guerre; New-York ne nommera pas de délégués au Congrès. L'exaspération d'un grand nombre de colons, par suite des pertes qu'ils subissent et dont ils font remonter la cause aux comités de correspondance, le respect instinctif pour l'ordre, le sentiment habituel de loyalisme, l'affection invétérée pour l'Angleterre, la terreur qu'inspirent les régiments, l'artillerie,
les vaisseaux de guerre, les séductions de la faveur officielle, la confiance que l'autorité du roi prévaura, sont autant de motifs qui disposent une grande partie de la population à des concessions, Les actes du Parlement, tôt ou tard, seront pleinement appliqués. On pourra bien réunir une façon de congrès; mais, après tout, Boston n'obtiendra que de belles paroles. »
Ainsi Gage comptait plus sur le temps que sur la force; c'est ce qui explique la longanimité dont il fit preuve, à plusieurs reprises, en face des provocations de plus en plus directes des Bostoniens. Il était très vrai au surplus qu'un grand nombre de colons n'étaient empèchés de manifester leurs dispositions à se soumettre que par la terreur qu'inspiraient les comités « de süreté, de vigilance, d'inspection », qui surgissaient sur tous les points du territoire, et ne se constituaient que pour épier les démarches de leurs conciloyens.
Déjà on pouvait constater, à Boston mème, quelques symptômes de réaction contre la dictature de Samuel Adams. Un meeting tenu à Faneuil-Hall faillit suivre l'exemple que venait de donner New-York, et remplacer le comité trop radical par un plus modéré. Cependant la motion de censure fut repoussée à une grande majorité, et le meeting exprima le vœu que l’œuvre patriotique fùt poursuivie.
La résistance légale (mai-septembre 1774).
A la nouvelle de ce vote, le gouverneur ordonna aux magistrals des comtés d’arrèter toutes personnes qui publicraient, signeraient, ou inviteraient à signer un engagement relatif à la non-importation de marchandises anglaises. Au mois d'août, Gage recut le texte de l'Act du Parlement « pour la meilleure administration de la province du Massachusetts ». Cette « meilleure administralion » consistait en la suppression de tous les droits et libertés dont le peuple de cette colonie avait joui de tout temps, sauf dans les tristes jours du règne de Jacques IL. Une des clauses principales de la loi portait que le gouverneur nommerait désormais tous les juges, magistrats et fonctionnaires de l'ordre judiciaire. Quant aux membres du Conseil, jusqu'alors élus par le peuple,
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LE CONGRÈS DE 1774. 197 ils devaient désormais ètre nommés également par le gouverneur, Les personnes que Gage désigna pour cette fonction, acceptèrent d’abord, ne croyant pas que la résistance püût se prolonger. Mais les patriotes dénoncèrent à l'indignation publique les mandamus councillors (conseillers par ordre du roi). Des menaces leur furent adressées; en peu de jours vingt sur trente-six résignèrent leurs fonctions, les autres cherchèrent un refuge dans les rangs de l'armée anglaise à Boston. Dans toute la province la population rurale commençait à se soulever, passant déjà de la résistance passive à l’émeute. Des bandes armées envahissaient les tribunaux et dispersaient les juges. Un meeting de comté, tenu à Worcester, déclara que la violation des libertés du Massachusetts équivalait à une rupture de l'union avec l'Angleterre. Des comités locaux faisaient le dénombrement des hommes en état de porter les armes; sur toutes les places on voyait des miliciens faire l'exercice. A Boston un {own meeling, auquel prirent part des délégués des communes voisines, déclara que le Parlement n'avait aucun droit de modifier les constitutions coloniales et plaça les patriotes menacés d'arrestation (Samuel Adams, Hancock, Warren et cinq ou six autres) sous la protection de tous les habitants du comté de Suffolk, dont Boston était la capitale. Gage, alarmé de ces démonstrations hostiles, écrivit en Angleterre pour demander des renforts. Le 1 septembre, comme Samuel Adams venait de quitter la province, se rendant à Philadelphie pour l'ouverture du Congrès, le gouverneur fit enlever du dépôt de Charlestown (faubourg de Boston) deux cent cinquante barils de poudre qui appartenaient à Ja colonie.
Aussitôt il se produisit une sorte de levée en masse de tous les habitants des communes voisines et la ville fut entourée d'une foule compacte d'hommes armés. Le bruit se répandit bientôt dans le Rhode-Island et le Connecticut que les régiments et les navires anglais avaient ouvert le feu contre le peuple de Boston, Un patriote du Connecticut, le fermier Putnam, appela ses conciloyens aux armes, réunit plusieurs compagnies de milice et marcha à leur tète pour prendre part à la lutte. L'heure n'avait pas encore sonné, Un messager l'arrêta en route; le général Gage avail hésité à lancer ses troupes contre les miliciens massés
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autour de la ville. Pour justifier son inaction, il écrivit au ministère : « Cette foule était nombreuse, exaspérée; ce n'était pas la populace de Boston; mais tous les fermiers du comté avaient pris les armes. Un échec eùt été fatal, car le premier coup aura une importance extrême. Il faut que nous soyons forts et que nous prenions un solide point d'appui avant de tenter rien de décisif. » Il concluait en demandant de nouveaux régiments, bien qu'il en eût déjà cinq à Boston et un à Castle-William et qu'il en attendit un autre de Québec. Il écrivait en même temps à Carleton, récemment arrivé au Canada, pour l'inviter à négocier avec les Indiens et à tirer d'eux des troupes auxiliaires.
Le 6 septembre, les délégués des communes du romté de Suffolk se réunirent en congrès. Warren, que Samuel Anams avail chargé de diriger en‘son absence la résistance légale, présenta le 9 un rapport contenant les résolutions suivantes : — les derniers actes du Parlement sont nuls et non avenus, comme contraires à la Constitution du Massachusetts; — les fonctionnaires nommés en vertu de ces actes devront résigner leur mandat; — les percepteurs des taxes ne remettront aucune somme aux agents financiers de la métropole ; les communes nommeront elles-mèmes désormais les officiers de la milice; — un congrès provincial aura charge des affaires de la province; — la population du Massachusetls se soumettra aux décisions du Congrès continental; — en présence des intentions hostiles de la Grande-Bretagne, les habilants du Massachusetts resteront sur la défensive aussi longtenips que le permettront la raison et l'instinct de la conservation
personnelle; — si le gouverneur fait arrèter des citoyens pour motifs politiques, on prendra comme otages des fonctionnaires de la couronne; — pour le cas où il deviendrait nécessaire de
réclamer d'urgence le secours de la province, des courriers seront tenus tout prèls pour en porter l’avis aux comités de correspondance, Ces résolutions furent adoptées à l'unanimité et envoyées au Congrès continental, alors en session,
Warren, après avoir pris aussi résolument position, avail toul à craindre de Gage. Il alla cependant lui porter une protestation du comté de Suffolk contre les fortifications que le gouverneur élevait sur l'isthme de la presqu'ile de Boston, et Gage n'osa l'arrèler
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LE CONGRÈS DE 1774. 499 en dépit des instructions formelles qu’il avait apportées d'Angleterre.
Le congrès provincial fut constitué peu de temps après et se réunit à Concord avec Hancock pour président et Benjamin Lincoln pour secrétaire. Son premier acte fut de déléguer ses pouvoirs à un « comité de salut public » investi du droit de convoquer la milice. Des dépôts de vivres et de munitions furent préparés, un trésorier provincial nommé pour la perception des taxes, un corps de volontaires recruté parmi les miliciens, sous le nom de minute men, hommes prèts à marcher à toute minute.
Virginie. Lord Botetourt. Lord Dunmore.
Le Massachusetts, dans sa résistance à l'autorité royale, pouvait-il compter sur l'appui des autres provinecs? Était-il assuré surtout du concours de la plus puissante des colonies américaines, la Virginie, où les mœurs, la société, les idées politiques et relivicuses étaient si différentes de celles que présentait la Nouvelle- Angleterre? La réponse avait été faite dès 1765, lorsque la Chambre des Burgesses, malgré l'opposition d'une minorité de riches planteurs et d'aristocrates conservateurs, de Peyton Randolph, du jurisconsulte Wythe, de Pendleton (plus tard président du comité de salut public), de Richard Bland, et probablement aussi de Washington, avait voté les résolutions de Patrick IHenrv. Les témoignages contemporains attestent l'importance attachée par les autres colonies à l'action de la Virginie. Un écrivain du nord dit : « C’est la Virginie qui a sonné la cloche d'alarme ». Les Virginiens n'avaient pas envoyé de délégués au Congrès de New-York en 1765. Mais l'Assemblée avait approuvé lout ce qui s'éluit fait dans ce premier essai de conseil général des colonies. Le gouverneur, George Fauquier, gentilhomme aimable et de manières polies, avait dû dissoudre l'Assemblée coupable d'insubordination, mais il l'avait fait sans colère, par acquit de conscience, tout en conservant d'excellentes relations avec les plus hautes notabilités virginiennes, qui venaient volontiers lui rendre visite à Williamsburg et dont il goûtait fort l'hospitalité lorsqu'il leur rendait leurs visites dans les plantations de l'intérieur.
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« Fauquier était un homme de cour, libertin de mœurs et de principes, qui avait mis à la mode dans le petit cercle des habitués de son palais (dont était Thomas Jefferson, alors âgé de vingt-trois ans), l'impiété railleuse, la morale relâchée, les goûts littéraires et les belles façons de Shaftesbury et de Bolingbroke; aimable seigneur que, dans son gouvernement, les gens du monde regardaient comme un modèle de politesse et d'élégance", » 1 mourut en 1768 et John Blair, président du Conseil, le remplaca quelque temps. A la fin de l'année arriva Norborne Berkeley, lord Botetourt, le plus populaire de tous les gouverneurs royaux de la Virginie. La petite capitale, Williamsburg, fut plus animée que jamais à l'époque de la session (mai 1759). La rue Gloucester qui était toute la ville, avec le vieux Capitole à une extrémité el le collège William and Mary à l'autre, déserte en temps ordinaire, s'emplit tout à coup de coches à quatre chevaux portant les grands planteurs, les nababs, avec leurs familles, tandis que les délégués des comtés-frontières, en attirail plus rustique, arrivaient à cheval et que les étudiants du collège, avec leur costume académique, se mêlaient à la foule. Le gouverneur ouvrit pompeusement la session, puis la série des fèles commenca, repas somptueux et réceptions chez le gouverneur royal où se réunit l'élite de la société, bals dans la salle d'Apollon à Rh taverne de Raleigh, où Jefferson dansait avec Belinda ?.
Les plaisirs mondains ne faisaient pas oublier les affaires sérieuses. Lord Botetourt dut dissoudre lui aussi l'Assemblée, lorsque celle-ci eut voté les résolutions qualifiant d'acte tyrannique la prétention du gouvernement anglais de transporter des Américains en Europe pour les traduire devant les tribunaux de la métropole *. Après la dissolution, les Burgesses se réunirent dans la salle d'Apollon, le Faneuil Hall de la Virginie, pour confirmer les résolutions qui venaient d'être votées, et y ajouter, sur là proposition de Washington, un engagement de non-importation de marchandises anglaises; l'engagement fut colporté dans la province et couvert de signatures. C'étaient là de graves décisions,
1. Cornelis de Witt, Thomas Jefferson, 2, Parton, Thomas Jefferson.