CHAPITRE XXXVII
Le Parlement anglais précipite la rupture (novembre 1774 à mai 1775). Lord North, Franklin quitte l'Angleterre (mars 1775). — Lexington (19 avril). Blocus de Boston. L'armée de la Nouvelle-Angleterre. — Impression produite en Europe. — La Virginie chasse le gouverneur royal. Importance de la ligne de l’Hudson et des lacs. Ethan Allen prend Ticonderèga (10 mai).
Le Parlement anglais précipite la rupture (novembre 1774 à mai 1775). Lord North. Franklin quitte l'Angleterre (mars 1775)
Un nouveau Parlement se réunit en Angleterre à la fin de 1774. Le ministère y disposait d’une majorité plus forte encore que celle qui l'avait jusqu'alors soutenu. Les élections s'étaient faites sous le coup de l’irritation contre les Américains et les partisans de la prérogative avaient largement exploité le sentiment de l'honneur national. À la cour on eût dù plutôt réagir contre les entrainements irréfléchis de l'opinion. Le ministère venait de recevoir de Boston des lettres où le général Gage, mieux édifié sur l'état des choses et revenant sur ses premières impressions, consceillait confidentiellement le retrait de la loi relative au gouvernement du Massachusetts, déclarant qu'elle ne pourrait être appliquée que si on envoyait en Amérique une véritable armée pour tenir en respect toutes les autres colonies. Mais le roi ne voulut rien entendre : dans son discours d'ouverture au Parlement (30 novem-
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métropole sur les établissements d'outre-mer. L'adresse fut votée par la Chambre des lords à l'unanimité moins 13 voix, et la minorité dans la Chambre des communes ne réunit que 73 voix (contre 268). Pendant les vacances de Noël, il fut décidé dans un conseil de cabinet que les actes et résolutions du Congrès de Philadelphie n'offraient aucune base honorable de conciliation, qu'il fallait interdire aux Américains tout commerce, protéger les loyalistes dans les diverses provinces, et déclarer traitres et rebelles tous les prétendus défenseurs des droits coloniaux.
Le 20 janvier 1775, à la reprise de la session, Chatham présenta à la Chambre des lords une motion pour le rappel des troupes d'Amérique. Il acceptait, disait-il, le maintien des lois relatives au commerce, mais non de celles qui avaient pour objet d'imposer des taxes. Il décrivit la triste situation des régiments de Gage, condamnés au mépris des colons et à l'impuissance, et fit un grand éloge du Congrès de Philadelphie. Les prétendus rebelles en Amérique étaient, dit-il, des whigs de l'Angleterre. La motion, bien au'appuyée par le duc de Richmond, le marquis de Rockingham, les lords Shelburne et Camden, fut rejetée par 68 voix contre 18. Le 1° février la motion de Chatham reparut sous la forme d'un bill « pour apaiser les troubles d'Amérique et assurer la suprématie législative et l'autorité de l'Angleterre sur les colonies », plan de « vraie réconciliation et accord national », fondé en substance sur les déclarations du Congrès américain. Le Parlement abrogerait les lois dont les colonies se plaignaient et renoncerait au droit de taxation. L'Amérique, de son côté, admettait le droit de l'Angleterre de régler le commerce pour l'empire tout entier. Le Congrès qui allait se réunir à Philadelphie devrait
1. Lord North et Dartmouth étaient à peu près seuls dans le ministère à ne suivre qu'avec regret cette politique de répression à outrance. L'amiral lord Howe, frère du héros mort en 1757 lorsqu'il combattait avec les colons contre les Français sous les fortifications de Ticonderoga, allait être chargé du commandement des forces navales en Amérique, en mème temps que son frère, le troisième Howe, sir Wiliiam, devait être investi du commandement en chef des troupes. Lord Ilowe eut, le jour de Noël, une entrevue avec Franklin qui lui déclara que, dans sa pensée, le seul moyen de rétablir l'harmonie était le retrait de toutes les lois du Parlement, y compris celle du gouvernement du Massachusetts. Howe rapporta cet entretien à lord North, ce qui ne changea rien au cours des événements. Chatham, qui était partisan du rappel immédiat des troupes de Boston, essaya de s'entendre avec Rockingham et Burke, mais n'y réussit pas; l'opposition resta divisée et impuissante.
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reconnaitre la suprème autorité législative du Parlement et faire un don volontaire au roi, en fixant un certain revenu perpétuel dont le gouvernement anglais aurait la disposition.
Dartmouth eut quelques hésitations; la proposition lui paraissait à peu près acceptable. Mais ses collègues se prononcèrent avec énergie contre le bill Chatham, qui fut rejeté par 61 voix contre 32. Franklin demanda vainement à présenter des observations à la Chambre des communes au sujet de la pétition du Congrès au roi. 268 voix contre 68 décidèrent qu'il n’y avait pas lieu d'entendre l'agent américain.
Lord North fit cependant encore une fois interroger Franklin: Que feraient les colons si on rappelait la taxe du thé et la loi sur le port de Boston, en ne conservant que le Masachusetts Act? Tout accord sur cette base est impossible, répondit Franklin. Le ministère en revint alors aux résolutions violentes. Il fit présenter une adresse où la province du Massachusetts était déclarée en révolte et le roi supplié de prendre des mesures efficaces pour assurer l'obéissance aux lois. Elle fut votée par les deux Chambres et soumise à George IIT le 9 février. C'était, dit Rockinghan, l'équivalent d'une déclaration de guerre à l'Amérique. Quant aux mesures eflicaces à adopter, elles se ramenaient à ces trois points : interdire aux Américains la pèche sur les côtes du Canada et de Terre-Neuve, pour affamer la Nouvelle-Angleterre; conclure des traités avec les Indiens qui se jetteraient sur les frontières occidentales des colonies ; provoquer une insurrection servile dans les provinces du sud où l’organisation sociale était fondée sur l'esclavage. Le bill portant interdiction de la pèche fut voté par 73 voix contre 21.
Les choses paraissaient donc poussées décidément à l'extrême, lorsque le Parlement fut surpris le 20 février par des propositions de lord North tendant à la conciliation. Ce ministre, aussi clairvoyant que faible, ne se faisait point illusion sur les périls où l'on
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ment général; de plus il était assailli de pétitions des commerçants anglais, effrayés de la perspective d’une guerre civile, dont l'unique objet était de faire prévaloir le droit du Parlement à établir une taxe impossible à percevoir, et de supprimer la charte
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L'INSURRECTION ÉCLATE. — LEXINGTON ET TICONDEROGA. 515 d'une colonie dont se souciait médiocrement la masse de lafpopulation anglaise. Dans un dernier effort de volonté intelligente, lord North obtint de son souverain l'autorisation de faire une tenlative suprème d’arrangement pacifique : « Je veux bien, lui écrivit George IIT, présenter la branche d'olivier, mais je reste convaincu que les colonies ne se soumettront que le jour où elles nous verront résolus sans retour à adopter des mesures vigoureuses ». Le plan de lord North reposait, quoiqu'il s'en défendit chaleureusement devant la Chambre des communes, sur la maxime : Divide ut imperes. Il se résumait en cette unique proposition : aussitôt qu'une colonie d'Amérique votera une provision pour la défense commune et un fonds suffisant pour l'entretien du gouvernement civil, le gouvernement anglais s'abstiendra d'imposer une taxe à cette colonie. Le ministre comptait, par cette offre, briser l'union coloniale, rompre le faisceau si étroitement serré par la réunion du dernier Congrès. Il suffirait pour cela de détacher le New-York. Malgré l’activité du comité des patriotes dirigé par Sears et Mac Dougall et stimulé par des pamphlets que publiait le jeune Alexander Hamilton pour la défense des droits des colonies, le gouvernement anglais avait déjà raffermi son autorité dans cette province, grâce à l'habileté du gouverneur Tryon qui affectait un zèle extrême pour le retrait des lois odieuses à la population. Tryon distribuait avec profusion des places, des commissions, des terres. Il excitait le clergé épiscopalien contre les ministres dissidents, les émigrés allemands et les anciens colons hollandais contre les habitants d'origine anglaise. Mème dans les rangs du parti colonial les personnages les plus en vue ne voulaient point la rupture avec l'Angleterre; John Jay repoussait toute imputation de désirer l'indépendance.
Le calcul de North n'était done pas fondé sur de pures illusions ; rien ne prouvait encore qu’en tenant New-York et Philadelphie, il ne püt finir par avoir raison des deux groupes isolés de la Nouvelle-Angleterre et des colonies du sud. Sa proposition souleva pourtant au Parlement une véritable tempète. IL fut appelé traître el couard; une forte majorité semblait devoir se prononcer contre lui. L'intervention opportune d'un ami personnel du roi, sir Gilbert Elliot, rallia les troupes ministérielles et sauva le cabinet.
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Ses propositions furent enfin votées. Elles différaient d'ailleurs profondément du système de conciliation de Chatham. Celui-ci niait le droit du Parlement d'imposer des taxes aux colonies, lord North l’affirmait. Chatham supposait des dons libres, spontanés, émanant d’assemblées qui statuaient dans le plein exercice de leurs droits; North invitait chaque colonie à faire isolément une offre, à présenter sa rançon pour se libérer du vasselage commun. Chatham demandait le rappel des lois concernant le Massachusetts; North était muet sur ce point.
Lord Howe, le nouveau commandant en chef des forces navales d'Angleterre en Amérique, devait porter aux colons les propositions du cabinet. En mème temps, son frère, sir William Howe, conduirait de nouveaux. régiments à Boston et remplacerait Gage dans la direction des opérations militaires éventuelles contre les colons. Deux majors généraux, Sir Henry Clinton et John Burgoyne, furent placés sous les ordres de Sir William Howe.
Franklin n'était plus en Angleterre. Pendant le débat du bill sur l'interdiction de la pêche aux colonies de la Nouvelle-Angleterre, un des ministres, Sandwich, répondant à un discours très remarquable et très sensé de Camden dans la Chambre des lords, déversa de si grossières insultes contre les colonies, que l'agent américain crut n'avoir plus rien à attendre d’un pays où les détenteurs du pouvoir étaient animés de tels sentiments envers ses compatriotes. Il passa une dernière journée avec Burke qui se préparait à prononcer encore un discours, aussi inutile que magnifique, en faveur des colonies, puis partit en poste pour Portsmouth et s'était déjà embarqué pour Philadelphie quand son départ était encore ignoré à Londres, Avec lui disparaissait la dernière chance d'un compromis entre l'Amérique et la métropole; cependant le 26 mai, lorsque le Parlement fut prorogé, le roi attendait avec confiance l'effet des dernières mesures, Croyant la province de New-York détachée de la rébellion, il était convaincu que les autres colonies allaient offrir de se soumettre; dans ses entretiens, il ne parlait plus des Américains que sur un ton très modéré, ne se doulant pas que, depuis quelques jours, le sang avait coulé et que la guerre était irrémédiablement engagée.
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Lexington (19 avril). Blocus de Boston. L'armée de la Nouvelle- Angleterre.
Le 2 avril 1775 arrivèrent à Boston deux navires portant la nouvelle que les membres du Parlement anglais avaient engagé au roi leur vie et leur fortune pour la soumission de l'Amérique, que les pêcheries étaient interdites à la Nouvelle-Angleterre, et que l'armée de Gage allait être renforcée. Le Congrès de la dite vince siégail encore. Il rappela ceux de ses membres qui étaient absents, expédia des agents aux Indiens pour les maintenir dans la neutralité, obtint des Green Mountain Boys (pionniers du Vermont) la promesse qu'au premier signal ils se jetteraient sur la forteresse de Ticonderoga pour tenir la route du Canada, fit des ordonnances pour la future armée du Massachusetts, autorisa le comité de salut public à former six compagnies d'artillerie, mais donna l'ordre à la milice et aux minute men de rester strictement sur la défensive. Après avoir ainsi paré aux éventualités, le Congrès s'ajourna le 15 avril, La province ne disposait que de bien faibles ressources pour commencer une guerre contre la toute-puissante Grande- Bretagne : un gouvernement en pleine désorganisation, la capitale aux mains de l'ennemi, pas de trésor, une douzaine de canons, une milice peu exercée, des munitions à peine pour un jour de parade. Et qui pouvait assurer que, l'affaire une fois entamée, les autres provinces n'abandonneraient pas le Massachusetts à sen sort? | Gage n'ignorait pas la faiblesse des préparatifs de la colonie. Uomme on lui avait souvent reproché son inact'on, il résolut, aussitôt après la séparation du Congrès provincir{, de frapper un coup sans attendre l'arrivée des nouvelles troupes qu'amenait sir William Howe. Il s'agissait d'aller détruire les magasins de vivres et de munitions que le Congrès avait commencé à installer pour les milices, à Concord, petite ville située à trente kilomètres au nord-ouest de Boston, Bien que Gage eût préparé son expédition en grand secret, les patriotes furent cependant avisés, Warren put avertir Samuel Adams et Hancock, prèts à partir pour la réunion du Congrès continental à Philadelphie. Le comité de salut public eut le temps de faire enlever de Concord les canons et une partie
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des approvisionnements. Des signaux avaient été préparés pour dénoncer le premier mouvement des troupes. Dans la nuit du 18 au 19 avril, 800 hommes d'infanterie furent transportés en barques de Boston à Cambridge et se mirent en marche sur Concord. Les cloches des villages voisins sonnèrent aussitôt à toute volée‘, annonçant le grand événement; de tous côtés les minute men se rendirent en armes aux lieux de rendez-vous qui leur étaient assignés. La colonne anglaise, arrivant un peu avant l'aube à Lexington, petite paroisse de sept cents habitants sur le chemin de Concord, se heurta à une centaine de ces minute men rangés devant la Maison de ville, sur la place du village, et que Samuel Adams, Hancock, le ministre Emerson, encourageaient à défendre leur pays menacé. L'officier qui commandait la colonne anglaise et chevauchait en avant des siens, s'écria, en apercevant dans l'ombre cette troupe d'hommes armés : « Arrière, vilains, rebelles, allez-vous-en, jetez vos armes! M'entendez-vous, jetez vos armes! » Les Américains restant immobiles, Pitcairn donna le commandement de feu. Quelques coups de fusil furent échangés, puis les miliciens se dispersèrent, laissant sur le terrain sept tués et neuf blessés, Du côté des Anglais un seul homme fut atteint très légèrement. Les vainqueurs poussèrent trois hurrahs et conlinutrent à marcher sur Concord, où ils firent leur entrée à sept heures. el procédèrent aussitôt à la destruction des magasins.
Deux cents miliciens étaient groupés de l’autre côté de la rivière qui arrose Concord, Il en arriva d’autres bientôt des communes voisines. Vers dix heures du matin, quatre cents hommes étaient réunis sur la hauteur derrière le pont, contemplant la fumée de la petite ville que les Anglais incendiaient méthodiquement après avoir encloué deux canons, défoncé soixante barils de farine el noyé quelques centaines de livres de poudre et de balles. Les Américains étaient hésitants. Leurs officiers linrent conseil, osant à peine assumer la responsabilité si grave d'une décision qui pouvait entrainer d’incaleulables conséquences. Enfin leur parti fut pris et le colonel Barrett donna l’ordre d'avancer, Isaac Davis, qu commandait la colonne de droite, la plus rapprochée du pont, tira
1, William Dawes et Paul Revere réussirent à quitter Boston au milieu de la nuil en même temps que les troupes anglaises, et donnèrent l'alarme dans le pays
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