LIVRE II
FONDATION ET DÉVELOPPEMENT DES COLONIES ANGTAISES AU XVII SIÈCLE LES FRANCAIS AU CANADA
Lord De la Warr. Thomas Dale. Argall. — Première législature virginienne (4619). Constitution écrite (1621). Déchéance de la compagnie (1625).
Lord De la Warr. Thomas Dale. Argall.
La compagnie de Londres était une simple association commerciale n'ayant d'autre privilège que de pouvoir envoyer des colons en Virginie afin d'obtenir par leur travail des produits suffisants à couvrir ses dépenses et à laisser un bénéfice. Le roi s'était réservé tous les pouvoirs de gouvernement sur la colonie. Î nommait lui-même les membres du grand conseil de direction résidant en Angleterre et c'est lui qui avait aussi fixé la composilion du premier conseil local, Jacques [‘' avait été jusqu’à rédiger tout un code de lois pour les colons. L'expérience de deux années démontra la fragilité de ces arrangements. Du conseil local nommé par Jacques L'" en 1607 il ne restait deux ans plus tard que John Smith. Celui-ci avait réussi à éliminer successivement ceux de ses collègues que la mort n'avait pas enlevés ou le découragement ramenés en Angleterre, La compagnie se plaignait de ne recueillir aucun fruit de ses sacrifices, et donnait à Newport, son agent de transports en Virginie, les instructions les plus extravasantes touchant les objets vers lesquels il devait principalement
diriger l’activité des colons. On songeait encore à la découverte de mines d'or. La persistance de cette illusion depuis Frobisher et Raleigh ne saurait élonner si l’on songe que les Anglais voyaient tous les ans se succéder en Espagne les arrivages de galions lourdement chargés de l'or d'Amérique. Cependant la compagnie ne perdait pas courage; elle demandait aux colons de lui expédier, à défaut d’or, quelques produits industriels et leur envoyait à cel effet des ouvriers habiles en diverses fabrications, telles que la verrerie, La réputation de la Virginie s'était fort répandue et les vicissitudes de cette entreprise coloniale inspiraient dans la métropole un grand intérèt. Des personnages influents entrèrent en 1609 dans la compagnie et lui firent obtenir de nouveaux statuts qui modifiaient complètement son caractère et accroissaient largement ses moyens d'action. Par la patente de 1609 le roi abandonnait ses droits de gouvernement sur la colonie, et les transférait au conseil de la compagnie organisée en corporation. Ce conseil, nommé une première fois par le roi, serait ensuite renouvelé au fur et à mesure des vacances par l'assemblée générale des sociétaires. Il aurait tout pouvoir d'édicter des ordonnances et de faire des lois pour la Virginie, avec la seule restriction que ces lois fussent aussi conformes que possible à celles d'Angleterre. Le conseil local était remplacé dans la colonie par un gouvernement nommé par le conseil de Londres et chargé d'exéeuter ses instructions. Le serment de suprématie, c'est-à-dire de soumission à l'Église établie d'Angleterre, devait être exigé de tous les émigrants, Le titre de la compagnie était : Le trésorier et la compagnie d'aventuriers et de planteurs de la ville de Londres pour la première colonie de la Virginie.
Les « aventuriers » étaient les actionnaires qui risquaient leurs fonds dans l'entreprise en recevant en échange de leur versement une concession de terres, ou envoyaient à leurs frais des serviteurs « engagés » pour cultiver leurs propriétés. Les « planteurs » étaient les émigrants qui aventuraient leurs personnes en allant eux-isèmes peupler, défricher, exploiter la « plantation ». La compagnie, réorganisée, envoya aussitôt en Virginie neuf vaisseaux avec cinq cents hommes sous le commandement de sir Thomas Gates, l'un des principaux fondateurs de l’ancienne société,
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Lord De la Warr était nommé gouverneur et devait suivre de près celle expédition. Une tempête dispersa la flotte et brisa le navire de Gates sur les récifs des îles Bermudes. Les autres arrivèrent dans la baie de Chesapeake avec trois cent cinquante hommes. Ces colons avaient été pris pour la plupart dans la lie de la population, et n'étaient disposés ni à obéir, ni à travailler. Smith ne put en venir à bout, D'ailleurs il fut blessé quelque temps après par l’explosion d'un baril de poudre et dut retourner en Angleterre. Il laissait dans la colonie environ quatre cents hommes, des armes, des provisions, des marchandises pour trafiquer avec les Indiens, des chèvres, des moutons, quelques chevaux. Jamestown se composait d'un fort, d'une église, et d’une cinquantaine de maisons en bois. Malheureusement il n'y avait encore que trente à quarante acres de terre en culture et les colons, pour se nourrir, étaient toujours obligés de compter comme ressource principale sur le maïs acheté ou extorqué aux Indiens.
Après le départ de Smith la colonie tomba rapidement dans un état de confusion et de détresse extrêmes. L'influence personnelle du capitaine avait seule jusqu'alors conservé aux relations avec les Indiens un caractère amical. Ceux-ci devinrent hostiles et les colons se virent condamnés à la famine. Les provisions gaspillées et les animaux abattus, il fallut courir le pays pour chercher du maïs. Les bandes isolées furent massacrées; en moins de six mois les quatre cents hotames laissés par Smith étaient réduits à soixante et si ces malheureux n'avaient été secourus, ils n’auraient pu vivre encore plus de dix jours ‘. Lorsque Gates, après un séjour de neuf mois aux îles Bermudes, où il lui avait fallu construire deux petits bâtiments pour emmener ses cent cinquante hommes, débarqua à son tour à Jamestown (1610), la situation lui parut désespérée. Il résolut de renoncer à l'établissement, et de ramener tout le monde en Angleterre, Ainsi la colonisation sur le James River était sur le point d'aboutir au mème insuccès que celle de Raleigh sur l’île Roanoke, lorsque lord De la Warr arriva avec trois bâliments chargés de vivres. Le gouverneur était un homme énergique; de plus, il avait des pouvoirs absolus, Il con-
1. Cette époque de misère est restée célèbre dans les annales de la colonie sous lé nom de {he Slarving time, le temps de la Famine,
traignit les colons à rester, et, résultat plus extraordinaire, à travailler. Lord De la Warr ne put rester longtemps en Virginie, mais il y laissa un remplaçant digne de lui, sir Thomas Dale (1611), qui établit le régime de la loi martiale et dirigea les colons avec une main de fer. La peine capitale fut édictée même pour de simples délits. Un colon qui tuera un mouton ou exportera des marchandises sans l'aveu du gouverneur sera pendu. Si un boulanger ne donne pas le poids exact, il aura les oreilles coupées; s’il récidive, il sera mis à mort. L'assistance aux offices religieux est obligatoire sous les peines les plus sévères. Ces mesures énergiques donnèrent en peu de temps un merveilleux aspect à la colonie. Bientôt arrivèrent de nouveaux émigrants, au nombre de trois cents, avec sir Thomas Gates, et ce fut désormais un mouvement continu d'Europe en Amérique. Lorsque Dale eut sept cents hommes à Jamestown, il commença à fonder quelques établissements sur le haut de la rivière et distribua des terres aux indented servants (serviteurs engagés), ne leur demandant en retour qu’une redevance de grains. Les colons se dispersèrent dans les plantations isolées. Après avoir longlemps acheté du maïs aux Indiens, ils furent en état de leur en vendre à leur tour ‘. La culture du tabac fut commencée en 1615. Le plus grand service que Dale rendit à la colonie fut la substitution du système de la propriété individuelle au régime de la propriété en commun qui avait été en vigueur jusque-là. En résumé, mème après le gouvernement réparateur de lord De la Warr, Dale avait trouvé une colonie luttant encore pour une existence douteuse; il la laissa solidement établie. Aussi son départ (1615) fut-il un événement fâcheux pour la Vir-
1. La petite Indienne Pocahontas, fille du roi Powhatan, avait, depuis 1609, pris l'habitude d'apporter des corbeilles de maïs à Jamestown, En 1613 quelques diflicultés ayant surgi entre les indigènes et les Anglais, l'aventurier Argall s'empara de Pocahontas qui fut gardée comme otage. La guerre eût pu sortir de cet ineident, Mais tandis que Powhatan diseutait le montant de la rançon de sa fille, celle-ci inspirait un vif attachement à l'un des colons, John Rolfe, qui résolut de l'épouser, Pocahontas fut baptisée et Powhatan donna son consentement au mariage. En 1616 la femme de John Rolfe s’embarqua pour l'Angleterre et fut présentée à la reine sous le nom de lady Rebecca par le capitaine Smith. Elle plut beaucoup à la cour par la gräce, la distinction et la douceur de ses manières, Mais elle ne pensait qu'à revoir son pays. Elle s'éliolait sous ce climat brumeux et froid et mourut au moment où elle se préparait au retour, 1617. Elle avait un fils qui s'établit en Virginie. C’est de lui que descendit lillustre famille des
Randolph. D'autres familles virginiennes font également remonter leur origine au pelit-tils de Powhatan, l'empereur du pays de la rivière James,
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ginie. Yeardley, son successeur, était un fort honnète homme, mais d’un caractère faible. Tous les anciens défauts des colons, la paresse, la mutincrie, reparurent. Les affaires empirèrent encore sous Argall, successeur de Yeardley. Celui-là, un vrai pirate, volait audacieusement la compagnie et les colons. Provisions, serviteurs, navires, il accaparait tout pour son propre usage. Jamestown, le chef-lieu, était en pleine décadence; les bâtiments publics tombaient en ruines; à peine une dizaine de maisons étaient habitables. Il est vrai que les plantations isolées prospéraient, ce qui encouragea la compagnie à faire de nouveaux efforts.
Première législature virginienne (1619).
Constitution écrite (1621). Déchéance de la compagnie (1625).
Un changement heureux venait de se produire dans le personnel dirigeant de la corporation. A la suite d'une lutte passionnée entre les factions rivales, le trésorier Smith fut destitué et remplacé par Édouard Sandys, homme honnète, éclairé et libéral. Areall, dont la tyrannie discréditait la Virginie et arrètait le mouvement d'émigration, fut déposé et remplacé par Yeardley, dont le premier acte, sur l'ordre de la compagnie, fut de convoquer une législature de la colonie, composée de délégués élus par les planteurs (1619). Désormais la Virginie eut ses deux chambres sur le modèle du Parlement anglais : le conseil nommé par le roi, la Chambre des PZurgesses, élue par les colons à raison de deux représentants pour chacune des onze plantations entre lesquelles la colonie était divisée, Tous les hommes libres (cette qualification excluait non seulement les Indiens et les noirs, mais aussi les sndented servants) élaïient électeurs. Le gouverneur, le conseil et les Burgesses composaient l'assemblée générale dont la mission fut de voter les taxes et d'élaborer les lois nécessaires pour le gouvernement de la colonie, En 1621 le comte de Southampton, ami de Sandys et son successeur comme trésorier de la compagnie, envoya à la Virginie une constitution écrite, sanctionnée par une ordonnance formelle de la corporation et confirmant les concessions libérales de 1619, Ce précieux document fut apporté à Jamestown par
Wyatt. Les Virginiens s’attachèrent avec une ardeur passionnée à leurs institutions nouvelles. L'attrait de la liberté et les perspectives de richesses ouvertes par la culture du tabac firent de nouveau affluer les colons. Dans la seule année 1620 sir Edward Sandys en envoya 1200; de 1619 à 1621, 3500 personnes émigrèrent en Virginie ‘. Il y avait bien, parmi ces arrivants, quelques vagabonds, des repris de justice, du gibier de prison, que le roi avait ordonné d’embarquer pour le Nouveau Monde. Les colons protestèrent vainement contre ce genre d'envoi qui fut souvent renouvelé par la suite. Quelques-uns de ces déportés firent souche d'honnètes gens. Les cultures prenaient une large extension; des vignes furent olantées; on établit quelques verreries et fonderies. On manda d'Angleterre des maitres d'école; des tribunaux furent installés dans les diverses plantations.
En 1619 eut lieu la première importation, en Virginie, de noirs d'Afrique. Un capitaine hollandais débarqua vingt nègres et les vendit comme esclaves. Dès 1567 sir John Hawkins, qui allait chercher des noirs sur la côte africaine pour les vendre en contrebande à Ilispaniola où le commerce anglais était interdit, avait réussi à intéresser la reine Élisabeth à ses entreprises et à ses profits de négrier. On adopta en Angleterre ce principe que la loi chrétienne n'était pas faite pour les païens, et les Virginiens ne crurent violer aucune loi divine ou humaine en achetant des nègres avec l'intention de les garder, eux et leurs descendants, comme esclaves pour la vie. Du reste, dans les premiers temps,
1. « Peu de femmes avaient encore osé traverser l'Atlantique, mais maintenant des chances sérieuses de prospérité décidèrent quatre-vingt-dix personnes « agréables, jeunes cet honnêtes » à réaliser les vœux de la compagnie et à suivre les avis bienveillants de Sandys, en s’'embarquant pour la colonie où elles étaient assurées d'un excellent accueil, Elles furent transportées aux frais de la corporation et mariées à des serviteurs de la compagnie ou à des colons en situation de les faire vivre et disposés à rembourser les frais de passage, qui furent rigoureusement réclamés, La tentative, qui avait été en partie une spéculation commerciale, eut un plein suecès et l’année suivante on décida un nouvel envoi de cent jeunes femmes, Après quelques délais, soixante demoiselles de bonne éducation, « jeunes, belles et bien recommandées », furent embarquées. A ceux qui les prirent pour femmes, la compagnie demanda cent cinquante livres de tabac pour chacune d'elles et rentra ainsi dans toutes ses dépenses, La dette contractée pour prendre femme fut considérée comme une dette d'honneur, privilégiée sur les autres. La compagnie, dans la répartition des emplois, donna la préférence aux gens mariés, Les liens de famille se formèrent ainsi en Virginie, au grand profit des bonnes meurs et des habitudes d'économie, et le flot de l’émigration grossit rapidement, » (Bancroft.)
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