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CHAPITRE IX

Lois de 162%, Le tabac. John Harvey (1629-1639). — Sir William Berkeley, gouverneur (4641. Soumission des Indiens. La Virginie en 1649 d'après un contemporain. — Le gouvernement des puritains (1652-1660). La Restauration, — L'insurrection de Bacon (1676-1677).

Lois de 1624. Le tabac. John Harvey (1629-1639).

Par la chute de la compagnie, la Virginie devint une colonie ou province royale, le souverain reprenant à l'égard de ses sujets, dans cette partie de ses dominations, l'exercice d'attributions qu'il avait temporairement concédées à des tiers. Il n'en résulta cependant aucun changement immédiat dans le régime politique de la colonie. Bien que sir Francis Wyatt eût été un ardent ami de la corporation, le roi le confirma dans sa fonction; il en fut de mème du Conseil. La mort surprit Jacques I‘ au moment où il se préparait à rédiger un code de lois pour la Virginie. |

Charles I", roi d'Angletwire à vingt-cinq ans, eut trop vite de grosses difficultés à affronter à Londres mème, pour qu'il lui restât le loisir de s'occuper des affaires d'Amérique. Les Virginiens se montraient sectateurs fidèles de l'Eglise établie, ce qui leur valait un bon renom auprès du clergé et à la cour, Ils avaient en outre la spécialité de produire une plante dont le commerce pouvait donner de bons revenus au Trésor royal, La premiire mesure de Charles L* relative à la colonie fut une proclamation

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confirmant à celle-ci et aux îles Somers (Bermudes) la fourniture exclusive du marché anglais en tabac; la seconde fut la déclaration de son intention arrètée de devenir le seul agent des planteurs pour la vente de leur production. Il ne fut point question des privilèges politiques. Lorsque Wyatt rentra en Angleterre (1627), Yeardley fut désigné pour le remplacer avec des pouvoirs limités conformément aux usages des dernières années. On trouvait là, au moins implicitement, la sanction de l'existence de l'Assemblée. Charles I‘, qui visait obstinément à s'assurer le monopole des profits de la vente du tabac, offrit aux Virginiens de trailer avec eux pour l'achat en bloc de toute leur récolte, ajoutant qu'il était désireux de voir une Assemblée se réunir pour examiner celte proposition. Ici la reconnaissance des libertés populaires n’est plus seulement implicite, mais formelle. L'Assemblée repoussa l'offre, et cette réponse fut signée par le gouverneur West, les cinq membres du Conseil et trente et un « burgesses ». Après la mort de Yeardley (1627), le Conseil élit West, puis Pott, à titre provisoire. Sir John Harvey, nommé gouverneur par le roi, arriva en Virginie dans l’automne de 1629 ! et réunit sa première Assemblée en mars 1630. Harvey avait été l'un des commissaires de 1624; ses relations en Angleterre avec le parti de la cour le rendaient à l'avance suspect aux colons. Les plus fortes préventions existaient contre lui, et furent, en partie au moins, justifiées. La plupart des historiens le jugent avec une grande sévérité. On le représente comme hautain, violent, tyrannique, rapace, vendant au hasard des concessions de terres qui couvraient des surfaces déjà possédées et occupées par des planleurs, imposant des taxes arbitraires, gaspillant les revenus de la colonie, ne convoquant aucune Assemblée. Bancroft s'élève contre ces appréciations qu'il qualifie d'erreurs extravagantes *,

1, C'est peu de temps avant son arrivée que se place la visite de lord Baltimore à Jamestown, La bigoterie religieuse le repoussa comme papiste; cette intolérance eut pour résultat la fondation de la colonie de Maryland,

2, Oldmixon, Chalmers, Robertson et, après eux, Marshall et Story ont dit que l'Assemblée ne fut presque jamais réunie par Harvey. Bancroft trouve la preuve du contraire dans le premier volume des statuts de Hening. Gependant, d'après Hening même, il ne resterait aucune trace de la tenue d'une Assemblée en Virwinie de 1633 à 1641, Bancroft cite encore le témoignage du Hollandais De Vries qui, visitant la Virginie en 1633, vante l'état prospère de la colonie, l'abondance

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« Sous Harvey, dit-il, les Virginiens continuèrent à jouir du bienfait d’une législation coloniale indépendante; par leurs représentants ils levèrent leurs taxes et en décrétèrent l'emploi; ils gardèrent leurs forts avec leurs propres soldats; ils donnèrent à leurs statuts la plus grande publicité. » La conclusion est que, l’eùt-il voulu, Harvey n’eût pu jouer le rôle de tyran qu'on lui a prêté. Il faut croire cependant qu'il donna lieu réellement aux plaintes dont les anciens historiens ont transmis l'écho, puisqu'on voit en 1635 le Conseil destituer le gouverneur et le remplacer par West sans mème attendre l’assentiment de l'Assemblée. Harvey alla porter plainte en Angleterre contre le traitement qu'on venait de lui faire subir. Il fut suivi de près par des délégués du Conseil de Virginie. Le roi, fort irrité de l'esprit factieux que révélait cet incident, ne voulut pas recevoir les délégués, donna pleinement raison à Harvey et le renvoya comme gouverneur aux Virginiens qui durent le reprendre. Ils ne le gardèrent plus que trois ans; il fut remplacé par Wyalt, un gouverneur tout à fait selon leur cœur et sous lequel la colonie fut si paisible pendant deux années que l'histoire est absolument muette sur cette heureuse période, En 1641, le roi nomma gouverneur sir William Berkeley, une

des plus remarquables figures de l'histoire de la Virginie pendant les trente-cinq années suivantes *,

de ses produits et l'esprit libéral de son gouverneur. Enfin il donne comme principale raison de la destitution de Harvey par l'Assemblée en 1635 l’indignation des colons contre l'attitude prise par le gouverneur dans le conflit entre Clayborne et les nouveaux concessionnaires de la colonie de Maryland (voir chap. x). Harvey, en effet, loin de soutenir les réclamations de la Virginie contre la commission royale, envoya en Angleterre Clayborne pour y répondre des crimes dont les Marylandais l'accusaient,

1. Pas plus dans ce chapitre sur la Virginie que dans ceux qui seront consacrés aux autres colonies, nous ne nous sommes proposé de parcourir pas à pas toute la série des événements locaux, « Une multitude de petits faits, dit un historien de la Virginie, John Esten Cooke, s'élèvent comme des fusées, éclatent, puis disparaissent sans laisser de traces. Aucun intérêt dans ces détails, Les gouverneurs viennent et s'en vont en longue procession; ils jouent leur rôle, se retirent et sont oubliés, Ce qu'ils font est le plus souvent sans importance et ne mérite pas d'être rappelé, » IL a paru nécessaire cependant de présenter un tableau suivi des principaux incidents de la vie coloniale et de ne pas sauter en quelques lignes du milieu du xvuse siècle à la conquête du Canada et aux préliminaires de la révolution de 17%, C'est en effet dans cette période de développement latent, dans ce long apprentissage des libertés civiques et politiques, qu'il faut chercher l'explication ration nelle des phénomènes sociaux et moraux qui ont donné à la révolution américaine son véritable caractère et preparaient longtemps à l'avance les matériaux dont est

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Après le massacre de 1622 la colonie fit une guerre acharnée aux Indiens. Durant quatorze ans, la famine ct les maladies résultrrent de l'abandon forcé des plantations éloignées et de la concentration des colons autour de Jamestown. La population blanche fut en peu de temps réduite de 4000 à 2500; les terrains du collège (près des chutes du James River) furent abandonnés, les usines récemment élevées tombèrent en ruines. Les tribus de la confédération de Powhatan furent à leur lour traquées sans pitié, décimées, chassées du pays entre les rivières James et York et des régions voisines des plantations. La paix ne fut rétablie qu'en 1636.

Les premiers actes législatifs passés par l’Assemblée virginienne et dont les textes existent encore, datent de 1624. D'après la constitution de 1621, les lois d'Angleterre, d’une manière générale, étaient en vigueur dans la colonie; la législation coloniale ne pouvait affecter que les affaires locales, et les décisions législatives de l’Assemblée devaient être confirmées par la compagnie, plus tard par le roi. La constitution portait également que les plantations seraient divisées en paroisses, que chaque paroisse serait dirigée par un ministre auquel seraient donnés cent acres de terre et un salaire fourni par une taxe paroissiale, et que le culte public devrait être en tout conforme à celui de l'Église d'Angleterre. Le gouvernement colonial devait prendre des précautions contre « Loutes nouveautés factieuses et inutiles ». Les lois de 1824 sont surtout relatives à l'organisation ecclésiastique, Tout colon doit assister aux offices. L'absence est frappée d'une amende d’ane livre de tabac; l'amende s’élève à cinquante livres si l'absence a duré tout un mois. Les ministres ne doivent pas s'éloigner de leur paroisse, Si l’un d'eux disparait pendant deux mois, il perd la moitié de son salaire; s'il s’absente quatre mois de suite, il perd sa cure, Il est interdit, sous des peines sévères, de jurer, de s'enivrer, de dénigrer un ministre sans preuves (cinq cents livres de tabac et l'obligation de demander pardon), D'autres lois ont un caractère économique ou simplement policier, Comme la plupart des planteurs négligeaient absolument la culture du blé pour celle du tabac, tout colon est obligé

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Les lois de la Virginie furent revisées et consolidées en un seul statut (1632). Mais la plupart des dispositions édictées en 1624 restèrent en vigueur, Des peines nouvelles sont établies contre ies ivrognes, les blasphémateurs et ceux qui ne suivent pas régulièrement les offices. Ceux-ci doivent être dénoncés par les marguilliers (churchoardens) au magistrat. Le tribunal le plus élevé de la colonie était le Conseil et le gouverneur formant cour de justice et tenant des assises trimestrielles. Il y eut aussi des cours mensuelles au siège des comtés; dans les plantations éloignées les principaux planteurs faisaient fonction de juges de paix. Il fut décidé, pour bien faire connaître les lois au peuple, que les commissaires de chaque cour mensuelle en donneraient une lecture publique et en communiqueraient mème, sur demande, une copie manuscrite. La culture du tabis était l'occupation principale, pour ne pas dire exclusive, de la colonie. Elle fut d'abord très fructueuse et déjà quelques grandes fortunes commencèrent à s'édifier. Mais bientôt la Virginie eut à soutenir la concurrence des iles Bermudes et des Barbades, établissements anglais de date plus récente et rapidement prospères, et celles de la Guadeloupe et de la Martinique où s’établissaient les Français. Le prix de la livre de tabac tomba à six pence par livre en 1632, et, de nouveau, la loi ordonna la culture de deux acres de terre au moins en blé par tête d'habitant sur chaque plantation.

En 1633 le gouverneur Harvey résolut de déplacer la capitale, la situation de Jameslown étant insalubre. Il prit certaines mesures pour altirer les habitants sur un point silué plus haut dans la presqu'ile, entre les rivières James et York, et appelé Middle Plantation, plus tard Williamsburg. Puis la colonie fut divisée en huit comtés, dont cinq sur la rive septentrionale du James, un sur la rive méridionale, un sur la rivière York, un sur la presqu'ile à l'est de la baie de Chesapeake.

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Sir William Berkeley, gouverneur (1641). Soumission des Indiens. La Virginie en 1649 d’après un contemporain.

Sir William Berkeley débarqua à Jamestown en février 1642, C'était un gentleman accompli, de manières polies et charmantes, de mine aisée et souriante, très dur sous ses dehors affables, le type du « cavalier » fidèle au roi, fidèle à l'Eglise, esprit cultivé, lettré mème, au besoin justicier féroce. Il plut extrêmement aux planteurs et s’entendit à merveille avec l'Assemblée qu'il réunit dès son arrivée, Quelques mois plus tard arriva une lettre du roi où, pour la première fois, le souverain reconnaissait officiellement le gouvernement représentatif de la colonie. Sa lettre était adressée à ses « fidèles et bien aimés gouverneur, Conseil et Jurgesses de la grande Assemblée de Virginie ». Il est vrai qu'elle était datée de la ville d'York où Charles [* venait de se réfugier, chassé de Londres par l'insurrection parlementaire. Berkeley s'établit à Greenspring, vaste propriété de mille acres près de Jamestown. Il vécut dans ce manoir virginien, comme dans un château d'Angleterre, avec de la vaisselle plate sur sa table, une armée de serviteurs en livrée, des carrosses magnifiques, soixantedix chevaux dans son écurie. Lorsque les Cavaliers, les hommes du roi, au milieu de la tourmente révolutionnaire, vinrent en foule chercher un refuge en Virginie, Berkeley leur offrit une royale hospitalité à Greenspring. À voir ce gouverneur entouré des riches planteurs virginiens qui lui composaient une sorte de cour, ils relrouvaient dans le Nouveau Monde une image de la vraie cour dispersée par la main brutale des soldats de Cromwell.

Le gouverneur eut bientôt l'occasion de montrer qu'il n'était pas seulement capable de charmer la colonie mais aussi de la défendre, Les Indiens n'avaient pas dit leur dernier mot, Traités par les colons en ennemis indignes de pitié, ils complotèrent un nouveau massacre des blancs, Près de trois cents personnes périrent dans le premier moment de surprise (1644). Berkeley organisa rapidement les représailles, A la tête d'une troupe de cavalerie, il poursuivit les Peaux-Rouges, les mit en déroute, captura le vieil Opechancanough, centenaire et aveugle, et le traina en triomphe

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à Jamestown où un soldat tua, d'un coup de feu tiré par derrière, ce Vercingétorix de la Virginie indigène. En 1646 toute résistance fut éteinte. Les Indiens implorèrent la paix ; il leur fut interdit sous peine de mort de mettre à l’avenir le pied au sud de la rivière York.

Il existe une relation curieuse publiée à Londres en 41649 (A perfect Description of Virginia) sur l'état social et économique de la Virginie, par un voyageur qui y avait séjourné l’année précédente. L'auteur est enthousiaste. La colonie lui a paru le paradis terrestre. On y voit d’infinies espèces d'arbres, vingt espèces d'animaux, des daims en troupes nombreuses, vingt-cinq sortes d'oiseaux, des perroquets aux couleurs merveilleuses, du gibier de terre et d'eau en abondance extraordinaire. Le poisson pullule dans la mer et dans les fleuves; le climat est sain, la terre fertile, partout de belles sources, des cours d’eau, de larges rivières. Le sol produit un blé excellent, de l'orge qui fait un malt de première qualité, du maïs ou blé indien, une grande variété de racines et de légumes et quinze espèces de fruits. Le tabac vaut six cents la livre ‘, et les colons commencent à cultiver l'indigo; ils espèrent bien un jour enlever au Grand Mogol le monopole de ce produit et en pourvoir toute la chrétienté. Les colons possèdent 20 000 têtes de bétail, beaucoup de chevaux de très bonne race, des ânes, 3000 moutons, 5000 chèvres, une grande quantité de porcs. Le bœuf vaut 5 cents la livre, le porc 6 cents. La colonie compte 15000 Anglais et 300 nègres. Les brasseries sont prospères. On aurait besoin d'une bonne scierie pour travailler le bois. Les maisons sont hautes et belles, en bois ou en briques; on compte jusqu'à vingt églises. On n'a pas encore exploré le pays au delà de la première chaine de montagnes. Nul doute qu'au delà de celle barrière on ne trouve de belles rivières débouchant après un cours de 100 à 150 milles dans les mers du Sud ou de l'Ouest. Alors les planteurs virginiens feront un grand commerce avec les Indes Orientales. Le jour de Noël 1648, dix navires de Londres, deux de Bristol, douze de Hollande, sept de la Nouvelle-Angicterre sont dans les eaux virginiennes. Malheureusement les étrangers

4. Un cent est la centième partie du dollar, qui équivaut en chiffre rond à cinq francs.

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