CHAPITRE XIV
La Confédération de la Nouvelle-Angleterre. La charte du Massachusetts menacée, — Le Messachusetts indépendant. Législation puritaine. Recrudescence de fanatisme. Persécutions. — Les puritains de 1660.
La Confédération de la Nouvelle-Angleterre, La Charte du Massachusetts menacée.
Charles I‘, après onze années de gouvernement arbitraire, se vit contraint (1640) de réunir le Parlement, A cette date, six communautés ou républiques, indépendantes de fait, s'étaient constituées sur le territoire de la Nouvelle-Angleterre : New-Haven, Connecticut, Aquiday, Providence, Plymouth et, la plus puissante des six, Massachusetts ‘. La cour générale de la colonie de la Baie échangeait de fréquentes communications avec les gouverneurs et les ministres de New-Plymouth, du Connecticut et de New-Haven au sujet des dangers que les Indiens, les Hollandais, maitres de la vallée de l'Hudson, et les Français, maitres du Saint-Laurent, pouvaient faire courir aux établissements. Bientôt il fut question de transformer ces relations de simple
correspondance en une alliance plus étroite. Les pourparlers aboutirent en 1643 à un projet définitif; la confédération des « Colonies-Unies de la Nouvelle-Angleterre » fut fondée,
1, La « Plantation » de Massachusetts était divisée en quatre comtés, SulTolk, Middlesex, Essex et Norfolk, ce dernier comprenant les communes du New-Hampshire qui s'étaient récemment placées sous la juridiction du gouvernement de Boston.
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Elle n'embrassa \,4e les colonies de Massachusetts, de New-Plymouth, de Connecticut et de New-Haven. Les townships du New-Hampshire, bien que placés sous la juridiction des autorités de la Baie, furent exclus de l'association, parce que leur organisation civile et municipale reposait sur des principes étrangers à ceux des puritains et que le droit de suffrage notamment n'y était point dépendant de la qualité de membre d'une église, d'une
Colonies du Nord-Est vers 1650,
congrégation, Il est vrai qu'il en était de mème dans le Conneclicut, mais les fondateurs de cette plantation élaient un rameau détaché de la grande famille de puritains qui avait son centre à Boston, Les liens de race et de culte furent plus forts, en ce qui les concernait, que les considérations d'organisation civile, Quant aux gens de Providence et d'Aquiday, ils ne furent pas non plus admis dans l'association, malgré leurs ins'ances, parce que les orthodoxes de Boston et des autres villages de la Baie, non plus que ceux de New-Plymouth et du Connecticut, ne voulaient avoir
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rien de commun avec le ramassis de schismatiques et de vagabonds qui composaient les deux établissements de la baie de Narragansett.
La confédération avait pour objet principal la défense des colonies unies contre des voisins incommodes, et aussi la « propagation de l'Évangile et de la vraie religion ». Les affaires communes étaient dirigées par une commission composée de huit membres dont deux désignés par chaque colonie, ceux de la Baie ayant un droit de préséance à cause de la grande supériorité de cette communauté en richesse et en population. Nul ne pouvait être nommé commissaire qui ne fût membre d'une église. La commission siégeait tour à tour à Boston, à Plymouth, à Hartford et à New-Haven. Elle statuait sur les questions de paix ou de guerre et généralement sur les affaires extérieures de la Nouvelle-Angleterre. Elle ne constituait toutefois qu'un corps délibérant, l'exécution de ses décisions étant subordonnée au bon vouloir des colonies représentées, dont chacune conservait sa juridiction locale et restait entièrement maitresse de ses affaires particulières. En cas de guerre, les contingents d'hommes et les dépenses étaient répartis entre les établissements confédérés, au prorata de leur population. Une clause spéciale obligeait les colonies unies à se livrer réciproquement les servants et les criminels fugitifs.
Une des premières décisions de la commission de la Nouvelle- Angleterre fut un acte d’ingratitude envers un des chefs indiens qui avaient rendu le plus de services aux colonies naissantes, Miantonomoh, de la tribu des Narragansetts. Ennemi acharné d'Uncas, chef des Mohegans, il obtint ou crut obtenir des autorités de Boston la permission de se venger de son rival et envahit ses terres, mais fut battu et pris. Uncas conduisit son prisonnier à Hartford où les commissaires de la Confédération, s'érigeant en justiciers, décidèrent qu'il avait mérité la mort, Le vrai crime de Miantonomoh était d'avoir surtout favorisé dans les derniers temps les colons de Providence. I fut livré à Uncas qui exécuta sans retard l'arrêt de la commission. Les Narragansetts, terrifiés, promirent de se soumettre désormais aux ordres du gouvernement de Boston. Celui-ci ne put avoir raison aussi facilement des résistances de l'aventurier Gorton, maitre du petit village de Pawtuxet, où
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il prétendait vivre indépendant et professait en matière de foi des doctrines portant ombrage aux Églises puritaines. Il fut attaqué par un détachement de soldats envoyés de Boston, conduit en prison et condamné aû bannissement. Il alla porter plainte en Angleterre, d'où il revint quelque temps après avec un ordre du comte de Warwick le rétablissant dans tous ses droits, possessions et privilèges.
Le comte de Warwick présidait une commission que le Parlement avait investie en 1643, après l'explosion de la guerre civile, du droit de prendre toutes mesures relatives au gouvernement des îles et plantations d'Amérique, Virginie, Maryland et Nouvelle- Angleterre ‘. Si les puritains du Massachusetts comptaient de nombreux amis dans le Parlement, les dissidents ou schismatiques, comme on les désignait à Boston, y possédaient aussi des patrons influents. Gorton avait été couvert par la haute protection de Warwick. C’est aussi à cette protection et à celle de Henry Vane que Roger Williams dut d'obtenir, dans son voyage de 1643 en Angleterre, la charte qui donnait une existence légale et politique à la colonie de Providence. Vane, Warwick et les lords du parti libéral sentaient la nécessité de réagir contre l'intolérance étroite et bigote, contre les tendances oppressives du gouvernement du Massachusetts, personnifiées dans l'homme qui s'était fait dès le début le champion du régime théocratique et du pouvoir absolu des congrégations, le gouverneur Winthrop *, excellent administrateur, mais esprit étroit, et qui ne craignait pas de braver l'impopularité.
Ce gouvernement n'était pas seulement en défaveur dans la métropole, À Boston même il avait à lutter contre les progrès du parti démocratique. Un conseil permanent dont les membres
1, Le comte de Warwick avait le titre de gouverneur général et grand amiral des iles et plantations d'Amérique, La Commission était composée de cinq lords et de douze membres des communes; parmi les commissaires figuraient le comte de Pembroke, le vicomte Say and Sele, Henri Vane ex-gouverneur du Massachusetts, Pyvm, Cromwell,
2, John Winthrop, d'une honorable famille du Suffolk, avait vendu en 1620 ses propriétés pour conduire la colonie de la baie de Massachusetts en Amérique, Cest lui qui fit choix de la presqu'ile de Shawmut pour l'emplacement de la ville de Boston, Il fut élu gouverneur chaque année de 1630 à 1634, puis de 1637 à 1640, de 1642 à 1644, et en 1648 et 1649, Il mourut en cette dernière année, L'ainé de ses fils fut le fondateur de la colonie üe Saybrook (Connecticut),
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avaient été nommés à vie (sous la présidence de Winthrop) et qui était chargé de l’organisation militaire de la colonie, fut dépouillé peu à peu de toutes ses attributions et n'eut bientôt plus qu'une existence nominale. Dans les élections le principe de la rotation des offices fut plus souvent appliqué, et Winthrop dut céder son titre de gouverneur tour à tour à Dudley, à Bellingham, à Saltonstall. Pour les autres emplois et notamment pour les places d’assistants, le peuple commença à négliger les anciens, les illustrations de la colonie, et à élire des men of the inferior sort. Les magistrats, qui jusqu'alors avaient composé une facon de corporation aristocratique en possession de tous les pouvoirs publics, voyaient maintenant leurs amis dédaignés et leur autorité contestée. Un revirement se fit en leur faveur lorsqu'une partie de l’opposition eut l'imprudence de se montrer favorable aux prétentions que la commission coloniale du Long Parlement, assaillie de plaintes par les mécontents, commençait à émettre au droit de contrôler mème les affaires intérieures de la colonie de Massachusetts. Les magistrats firent répandre dans le peuple le bruit que la charte était menacée, et peut-être l'était-elle en réalité. Le parti de Winthrop et des anciens reprit alors l’ascendant et domina de nouveau dans la Cour générale.
Celle-ci, après une longue délibération sur la nature des relations de la colonie avec l'Angleterre, décida que le Massachusetts devait à la mère patrie la même allégeance que les villes libres de la Hanse avaient due à l'empire et que la Normandie, quand ses ducs élaient rois d'Angleterre, devait aux monarques de France. Il fut résolu que l'ancienne charte ne serait en aucun cas abandonnée et qu'il n'y avait pas lieu d'accepter la nouvelle patente qu'offrait le Parlement. Si celui-ci maintenait ses prétentions, l'Assemblée s’en remettait à Dieu pour la sauvegarde des justes libertés de la colonie. Le Parlement n’insista pas et laissa les frères émigrés au delà de l'Océan jouir en paix de leur indépendance.
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Le Massachusetts indépendant. Législation puritaine. Recrudescence de fanatisme. Persécutions.
La Nouvelle-Angleterre vécut en bonne intelligence avec Cromwell. Les puritains établis en Amérique étaient de la même race que ceux qui avaient combaltu sous ses ordres et renversé le Stuart. Il leur offrit en 1651 de quitter leur rude séjour et de s'établir dans l'Irlande que ses armes venaient de soumettre, proposition qui fut déclinée avec une courtoise fermeté. Il leur offrit encore (1655) d'échanger leur sol ingrat contre les terres plantureuses de la Jamaïque récemment conquise. Mais ils aimaient leur nouvelle patrie; ils ne demandaient au Protecteur que de respecter leur liberté et de favoriser leur commerce, ce qu'il fit de bonne grâce en supprimant pour eux les stipulations restrictives des lois de navigation. Déjà dans les ports du Massachusetts des chantiers de construction lançaient des bâtiments de commerce qui trafiquaient avec la Virginie, les Antilles, l'Espagne et le Portugal, et allaient jusque sur les côtes de Guinée embarquer des esclaves pour les vendre sur les marchés de l'Amérique espagnole. Un établissement fut fondé à Boston pour la frappe des monnaies. Les espèces métalliques étaient fort rares, car la Nouvelle-Angleterre importait plus encore qu'elle n’exportait. Le blé et le bétail servaient d’instrument pour les échanges à des prix lixés par des ordonnances successives. Déjà une certaine aisance régnait dans la colonie; la santé générale s'était améliorée; il ne restait des anciennes misères qu’un souvenir adouci par le contraste de la prospérité naissante.
Les derniers incidents avaient suspendu les conflits entre le parti populaire et Poligarchie. L'influence des « elders » dans chaque église était fortement établie et donnait l'impulsion à tout le mécanisme social et politique. Les institutions civiles et religieuses étaient indissolublement unies. Une commission composée de deux ministres et de deux personnes capables prises parmi les «churchmen » dans chaque comté avait été chargée de préparer un code de lois pour le Massachusetts. Le, travail fut terminé en 1619, Ce code revisé augmentait la liste déjà assez chargée des
fautes passibles de la peine capitale. En outre toute hérésie !, toute profession de foi ou affirmation contraire aux croyances établies et au dogme officiel de la colonie, était frappée de la peine du bannissement. Il était interdit aux membres du clergé catholique, notamment aux jésuites (il y avait des jésuites au Canada), de franchir les frontières du Massachusetts. Une première tentative entraînait l'expulsion, une seconde la mort. Nier que les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament fussent la parole infaillible de Dieu, exposait à la peine du fouet et au bannissement ?, | On a défendu la législation pénale du Massachusetts en disant que la plupart de ces prescriptions restèrent lettre morte, qu'en général les lois étaient plutôt douces et humaines et que les chàtiments exceptionnels dont on menacait les hérétiques et les | esprits rebelles à la discipline civile et ecclésiastique n'ont été PEU appliqués que rarement, dans de courtes périodes de persécutions. La colonie entrait justement en 1655 dans une de ces périodes. L'exagération du système fondé sur la confusion des pouvoirs politiques et religieux produisait ses fruits naturels, l'intolérance | et la tyrannie brutale. Ce que les « elders » allaient défendre en LE | | versant le sang, ce n'était pas seulement leurs convictions reli- 1! | gieuses, mais aussi leur pouvoir chaque jour plus contesté. «C'est (HF au moment d’expirer que la bigoterie, dans un accès convulsif 1 | d'énergie, se montra sous son pire aspect, comme les vagues de la mer sont plus tumultueuses quand le vent commence à tomber et que la tempête s’apaise *. » Des églises baptistes avaient été
4. Les cas d’hérésie sont ainsi définis : — Nier l'immortalité de l'âme ou la résurrection du corps. — Nier que le Christ se soit offert comme rançon pour les péchés de l’homme. — Affirmer que nous ne sommes pas justifiés par la mort de Jésus-Christ, mais par nos propres œuvres. — Condamner le baptême desfenfants, — Essayer d'ébranler les croyances d'autrui, — Contester l'autorité des magistrats. — Tenter de séduire autrui aux erreurs et hérésies ci-dessus, elc 2, Ce stalut revisé a été fréquemment confondu avec une première codification dont la Cour générale avait chargé John Cotton, le pieux ministre de Boston, en 1636. L'œuvre achevée, la Cour générale donna la préférence à un projet présenté par Nathaniel Ward, l’auteur de l'écrit satirique {he Simple Cobbler of Ayga- 11 wam (le savetier d'Aggawam), et c’est ce dernier code de lois qui fut appliqué dans 1 (| la colonie, à partir de 1641, sous le nom de Body of Liberties, John Collon fit imprimer à Londres, la même année, son œuvre personnelle sous Île titre de Abstract of the Laws of New England as they are now established, où figure la peine capitale pour l’hérésie, 3, Bancroft.
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fondées à Providence et à Newport par Roger Williams et Clarke. Quelques adeptes du nouveau culte furent surpris sur le territoire puritain, cherchant à faire des prosélytes. L'autorité civile les lit arrêter et les condamna à payer de fortes amendes, L'un d'eux, refusant de s'acquitter, subit la peine du fouet sur la place publique. L'émotion fut plus vive encore à Boston lors de l'apparition des quakers dans la colonie. Les premiers de la secte qui se présentèrent étaient deux femmes arrivant des îles Barbades (1656), Anna Austin et Mary Fischer. On les jeta en prison et leurs livres furent brûlés par la main du bourreau. Après une détention de cinq semaines, ordre fut donné de rembarquer les deux femmes pour les Antilles. Le mois suivant arrivèrent quatre quakers et autant de quakeresses. Ils furent enfermés deux mois et renvoyés en Angleterre d’où ils venaient. Il en revint sept sur les huit, deux ans après, mais déjà bien d'autres de leurs frères étaient accourus dans la Nouvelle-Angleterre, poussés par la folie de la persécution. La Cour générale vota lois sur lois pour lutter contre cette invasion; tout fut employé, expulsion, fouet, mutilation, enfin la mort. Les quakers, plus fanatiques encore que leurs persécuteurs, semblaient résolus à exaspérer l’autorité. Ils insullaient les magistrats, troublaient par des cris les cérémonies du culte, commettaient les actes les plus grotesques ou les plus impudents de provocation. Quand on fut las de fouctter ces malheureux, de leur couper les oreilles, de leur percer les mains d'un fer rouge, on en vint aux exécutions. Deux quakers furent pendus en 1659, une quakeresse en 1660. Une quatrième pendaison eut lieu en 1661, et ce fut fini. Le sentiment de la population, à Boston mème, se prononçait avec vivacité contre la barbarie des magistrats; il y eut des souscriplions en faveur de quakers détenus. Longtemps encore le gouvernement continua d'expulser ces mécréants dans lesquels il voyait, non point tout à fait sans cause, des perturbateurs de la paix publique. « Pour la sécurité du troupeau, dit le ministre Norton, nous chassons le loup !. »
1. « Les quakers ont été les pionniers de la liberté civile et religieuse. Par leur courage héroïque, leur patience, leur dévouement inébranlable, ils ont tiré l'ancienne colonie de la Baie de la ruine certaine à laquelle l'étroite et funeste poli-