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CHAPITRE XXII

Les Quakers. — William Penn. Sa vie. Son caractère. — Concession de la Pennsylvania (1681) et des comtés du bas Delaware. La « Constitution idéale ». Gouvernement de propriétaire. — Philadelphie (1683). Départ de Penn. Ses agents et l’Assemblée. — Dernières années de Penn. La « Charte des privilèges ». Benjamin Franklin, citoyen adoptif de la Pennsylvanie (1726). — Les Quakers en minorité dans l’Assemblée.

Les Quakers.

La Pennsylvanie, un des plus riches, des plus prospères, des plus populeux et des plus puissants États de l'Union, a été colonisée par des quakers sous la direction de William Penn que l'on a vu déjà intéressé dans la colonisation des deux parties de la province de New-Jersey, de 1675 à 1682. Grâce à ses efforts et à ceux de Barclay, les quakers persécutés en Europe avaient déjà trouvé un asile, une patrie nouvelle, sur la rive gauche du fleuve Delaware. Ils allaient maintenant fonder sur la rive droite du mème fleuve une communauté politique bien plus importante que celle de New- Jersey.

La secte des quakers se fit d'abord connaître en Angleterre par l'extravagance et la bizarrerie des actes que commettaient un certain nombre de ses adeptes. Les premiers quakers ne se contentaient pas de garder en toute occurrence le chapeau sur la tête et

de refuser le serment. Ils ne furent pas emprisonnés seulement pour leurs doctrines ou pour leurs réunions religieuses, mais aussi parce qu'ils se livraient à des manifestations de nature à

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PENNSYLVANIE ET DELAWARE. 313 troubler la paix et la décence publiques. Persécutés sous le Prolectorat, ils trouvèrent d'abord un peu de tolérance auprès de Monk et de Charles IT, mais on les confondit bientôt avec les fanatiques appelés millénaires ou hommes de la cinquième monarchie qui, comme les quakers, ne voulaient entendre parler ni du serment, ni de la hiérarchie temporelle. Les millénaires voulaient réaliser par la force le règne du Messie sur la terre. George Fox, apôtre des quakers, enseignait au contraire à ses disciples qu'ils ne devaient employer que les armes spirituelles pour le triomphe de leur foi. Les millénaires s’insurgèrent pendant la première année de la Restauration. Ils remplirent aussitôt les prisons, où l'on jeta avec eux, pèle-mèle, un grand nombre de quakers. Une proclamation royale interdit à ces derniers toute réunion, et le roi écrivit une lettre aux autorités du Massachusetts pour les engager à se montrer très sévères contre les quakers qui paraîtraient dans les colonies. Bientôt après il s'établit entre Charles IT et plusieurs personnages importants de la secte des relations suivies qui le mirent en état de se mieux renseigner sur l'esprit qui animait ces fanatiques d’une espèce particulière, mais il en résulta peu de soulagement pour les quakers persécutés.

Ces malheureux se distinguaient par l’ardeur avec laquelle ils saisissaient toute occasion d'accomplir ouvertement les pratiques qui leur étaient défendues, et de signaler ainsi leur don particulicr de patience inaltérable contre les souffrances et la perséculion. Aussi les amendes, l'emprisonnement, la déportation aux Barbades ou en Amérique, tel fut assez longtemps leur sort habituel. Une fois hors d'Angleterre, ils se faisaient aimer à cause de leur douceur, de leur simplicité de mœurs, de leurs aptitudes

industri , de leurs vertus calmes et tranquilles. Ce, da en Angleterre la secte se développait, des écrivains

entrep. ient sa défense et fixaientses doctrines jusqu'alors un peu indécises et flottantes. Barclay écrivit son Apology for the Quakers. Certains considéraient leur religion comme une renaissance de la chrétienté primitive; ils se croyaient destinés à répéter le sort des premiers chrétiens, à triompher d’un monde charnel en déployant de nouveau le courage des martyrs. Ceux-là voulaient rester en Angleterre pour affronter la persécution. D'autres, plus modérés et

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ne voulant rien de plus que la liberté de se livrer sans contrainte à leurs exercices religieux, fuyaient au contraire avec joie et s'embarquaient pour le Nouveau-Monde. Ils y apportaient une fermeté inébranlable de convictions sous l’apparence de l'aménité la plus bienveillante, un esprit de tolérance et de charité universelles qui ne connaît point la haine et souffre des persécutions infligées aux autres sans s'irriter de celles qu'il subit, une profonde répulsion pour toute fausseté provenant de la perversité morale ou reposant sur les conventions mondaines, une franchise absolue aboutissant à la suppression de toutes les formules banales de politesse et au tutoiement universel, un sens moral très élevé, plus passif cependant qu'actif, et capable de s’allier avec une grande prudence pratique, l'esprit égalitaire, l'éloignement de tout ce qui constitue les distinctions sociales, l'esprit de résignation passive aux coups du sort, aux insultes des méchants, au despotisme des autorités établies, mème aux attaques à main armée, un gran bon sens pratique, ‘une aptitude remarquable aux affaires. Un grand nombre de quakers sont devenus riches par l’agriculture ct le commerce, leurs principes leur interdisant presque toute autre carrière, Leur nombre relativement restreint leur permit d'orga. niser entre eux un système excellent de secours mutuels, C'est de là que sont sorties ces institutions charitables de la Pennsylvanie qui ont fait et font encore l'admiration de tous les philanthropes.

William Penn. Sa vie, son caractère.

William Penn naquit en 1644. Sa mère était Hollandaise; son père était l'amiral Penn, sous les ordres duquel une flotte anglaise prit la Jamaïque sous le Protectorat. L'amiral perdit la faveur de Cromwell et fut jeté par ses ordres en prison. 1 reprit du service à la Restauration, jouit d'un grand crédit à la cour de Charles Il et devint le confident et le familier du due d’York, 11 rèvait un grand avenir d'homme en place et de courtisan pour son fils William; mais celui-ci à Oxford avait adopté dès l'âge de seize ans les principes du quakerisme. 11 était étudiant à Christ Church lorsqu'un ordre royal imposa aux élèves le port du surplis. William Penn s’entendit avec le jeune lord Spencer, plus tard Robert comte

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de Sunderland, et quelques autres jeunes nobles, et lorsque des étudiants parurent portant le surplis, ils se précipitèrent sur eux et le leur arrachèrent, Pour cet exploit Penn fut expulsé d'Oxford. Voulant le guérir du quakerisme, son père l’envoya avec quelques autres jeunes gens de qualité à la cour de France, alors la plus brillante de l'Europe. Le moyen réussit en partie. Penn revint de France avec les manières d'un élégant gentleman, d’un homme de cour et de plaisir, et son père en fut fort réjoui. Mais au fond William était resté quaker, Quelques années plus tard il fit une profession publique des principes et des pratiques de sa foi. Son père lutta encore, lui demandant de faibles concessions aux usages de la cour. Il ne les obtint pas. William prècha les doctrines des quakers, écrivit des pamphlets pour les défendre et les propager, ce qui lui valut des poursuites et la prison. Il voyagea ensuite quelques années en Europe. Peu à peu, l'âge aidant, ses idées se modérèrent. Sans rien perdre d'une sincérité absolue de conviction, ses principes ne furent plus exclusifs de compromis avec les convenances sociales. Il sut mettre à profit ses hautes relations, sa grande fortune, ses talents remarquables, ses qualités aimables de aractère, pour se faire de puissants amis autour du roi et de son frère le duc d'York. Le quaker farouche des premiers temps ful plus tard un parfait courtisan. Le caractère de William Penn arrivé à la maturité de la vie présente un mélange de douceur et de résolution, de patience et d'énergie, d'activité et d’ingéniosité, de piété élevée et de sagacité profonde. Il fut après Barclay le plus savant et après Fox le plus infatigable propagateur du quakerisme, Îlest le premier de ses apologistes pour la piété et aussi pour la prolixité de ses écrits, trait commun à tous les écrivains ecclésiastiques de cette époque. Il avait de puissantes facultés d'organisateur, et c'est à lui que la secte dut l'établissement de cette discipline réglée qui fit sa force et prépara le succès de la Pennsylvanie, La faveur presque incroyable dont il jouit auprès de Charles IE et surtout du duc d'York, il la mit tout entière au service de ses frères.

Au début de sa carrière de prédicateur ambulant, Penn se faisail rernarquer par quelques-uns des travers qui avaient rendu les quakers de la première époque si insupportables à leurs contem-

porains. Il avait pour ses adversaires un dédain arrogant, les accablait de quolibets grossiers ou d’apostrophes insultantes. Il sut se corriger de ces défauts et n’en garda dans le reste de sa vie qu'un goût prononcé pour la plaisanterie. Penn réconcilié avec son père vint à la cour, assuré de la protection du duc d'York. A cette époque les prisons étaient remplies de quakers et il commença à s'intéresser à la colonisation de West et East New-Jersey. A la mort de son père, il hérita de sa grande fortune et sa faveur s’accrut encore auprès du duc d'York devenu roi en 1685; il obtenait de Jacques IT de longues audiences pendant que les pairs attendaient dans l'antichambre; on lui prêtait un crédit tout-puissant. Il fut bientôt entouré de flatteurs et de courtisans. Sa maison de Kensington, à l'heure du lever, était remplie parfois de plus de deux cents solliciteurs. Quelques quakers commencaient à le regarder froidement et à le soupçonner. Des calomnies couraient sur son compte; on l'accusait d'être vendu aux Jésuites, de s'être mème fait papiste !.

1. Penn est un personnage plus mythique qu'historique. L'Angleterre est fière de son nom. L'Amérique le révère comme les Athéniens faisaient Thésée et les Romains Quirinus. Les quakers l'honorent comme un apôtre. Les hommes pieux de toute secte le regardent comme un brillant modèle de vertu chrétienne, Sur un ou deux points de haute importance, Penn a eu des notions plus correcles que n'en avaient à cette époque les esprits les plus larges. Propriétaire et législateur d’une province qui, vide d'habitants d’abord, lui procurait un champ libre pour des expériences morales, il a eu la rare bonne fortune de pouvoir appliquer ses théories sans faire de compromis et sans cependant porter un coup aux institutions existantes, On louera toujours en lui sa douceur à l'égard des Indiens; on cétébrera le législateur qui, dans un âge de persécution, a fait de la liberté religieuse la pierre angulaire d'une politique, Il a placé souvent sa confiance en des personnes moins verltueuses que lui, A la cour, il ne sut pas toujours rester insensible aux sourires du roi, aux attentions délicates des femmes, aux flatleries des vieux diplomates et des courtisans, À ce moment-là, ses lèvres ne se refusérent plus à laisser échapper des énonciations de titres, ni sa plume à les écrire, Quelques transactions auxquelles il a élé mêlé sont fâcheuses, Penn plus tard déclara que ses mains étaient pures de tout gain, bien que dans le temps que dura sa faveur à la cour, il eût pu tirer de ses services à diverses personnes \ingl mille livres pour lui-même et cent mille pour sa province, Mnis on peut offrir des pots-de-vin à la vanité comme à la cupidité, Penn n'a pas loujours su résister aux premiers comme il l'a fait aux seconds, Il usa souvent de la faveur royale pour ses propres intérêts et fit décider ainsi à son profit sa querelle territoriale avec lord Baltimore, I resta l'ami des Stluarts à une époque où déjà leurs mains élaient couvertes du sang d'hommes dont il avait cultivé l'amitié et qu'il véncrail comme les caractères les plus élevés et Les plus illustres de l'Angleterre, Tant que la lutte entre la prérogative royale et les chefs populaires ne fut pas terminée au protit de la prérogative, Penn parut partager les sentiments des amis de la liberté, I présenta à la Chambre des communes une adresse pour le rappel des lois pénales contre les dissidents, En 1679 il soutini in cendidature d'Algernon

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Les quakers ne s'étaient jamais rendus coupables d'une offense envers les Stuarts. Jamais l’un d'eux n'avait écrit un pamphlet ou pris part à un complot contre leur gouvernement. Ils avaient solennellement condamné le « Rve House plot » comme une œuvre du diable. Dans leurs mectings, leurs docteurs les engaveaient à ne point s’entretenir des affaires de l’État. Ils leur apprenaient qu'aucun excès de tyrannie de la part d'un prince ne peui justifier une résistance active de la part d'un sujet. On comprend que Charles IT et Jacques après lui fissent une distinction entre cette race innocente et les fières et turbulentes sectes qui considéraient la résistance à la tyrannie comme un devoir chrétien.

Comment des relations amicales purent se continuer entre les Stuarts et des hommes comme Penn et Barclay, au milieu de tous les actes de tyrannie et de persécution dont les règnes de ces princes sont remplis, les contemporains n'ont pu l'expliquer qu'en accusant les deux quakers de s'être faits les complices de ces actes. Les historiens modernes plus équitables sont plutôt portés à voir en eux des dupes de la courtoisie et de la dissimulation royales. Ils espéraient se faire du roi un instrument, C’est le roi qui se servit d'eux pour l'accomplissement de ses propres desseins !.

Sidney contre un candidat de la cour dans le bourg de Guildford. Mais lorsque la cause de la prérogative eut triomphé, il se rapprocha encore plus de la cour, I vit mourir Sidney sur l'échafaud sans que ses relations avec Charles Il et le due d'York en subissent la moindre atteinte, Il conseilla aux autoritès académiques du collège Magdalen à Oxford d’apaiser Jacques IT par une apologie de leur conduite passée que du reste il reconnaissait lui-même irréprochable, En 1687 il contribua avec les autres propriétaires à livrer les libertés de la colonie d'East \ew-Jersey, (D'après Macauluy.)

1. A la fin de la dédicace de son Aÿology for the Quakers à Charles IT, Barclay dit: « 1 n'y a pas de roi dans le monde qui ait éprouvé à un aussi haut degré que loi la providence et la bonté de Dieu, H n'en est pas un qui gouverne un peuple aussi libre et tant de véritables chrétiens... Tu as goûté de la prospérité el de l'adversités tu sais ce que c'est qu'être banni de son pays et aussi ce que c'est qu'étre assis sur le trône, Ayant été opprimé, Lu us des raisons de savoir combien l'oppresseur mérite d'être haï et de Dieu et des hommes, Si après tous ces avertissements tu ne te tournes pas vers le Seigneur de tout ton cœur, et si tu oublies celui qui s'est souvenu de toi dans ta détresse, si tu l'abandonnes au plaisir et à là vanité, sûrement, grande sera ta condamnation, » Charles IT s'abandonna, comme on sait, au plaisir et à la vanité, sans appréhender et sans éprouver la moindre diminution dans l'estime de ses amis quakers,

Concession de la Pennsylvania (1681) et des comtés du bas Delaware. La « constitution idéale ». Gouvernement de propriétaire.

Penn avait trouvé dans l'héritage de son père une créance de seize mille livres sterling contre le gouvernement. N’espérant point recouvrer cette somme en espèces, il en demanda le règlement par une concession en Amérique. Le duc d’York appuya cette demande. En 1681, Penn fut fait, par une charte royale, souverain de la grande province américaine appelée Pennsylvania. [Il aurait voulu, par modestie, supprimer la première syllabe de ce nom; le roi en exigea le maintien. La charte le créait « seigneur absolu » de la Pennsylvania, avec la propriété du sol et d’amples pouvoirs de gouvernement. Il ne pouvait cependant édicter des lois qu'avec l'avis et le consentement des freemen de la province. A la couronne était réservé un droit de veto sur les lois de la colonie, et au Parlement le droit de soumettre celle-ci à des taxes. La Pennsylvanie était de plus formellement astreinte à l'observation des acts de navigation. Le propriétaire était tenu d’avoir constamment un agent à la cour pour répondre aux plaintes qui pourraient être formulées contre son gouvernement, Il avait le droit de créer des tribunaux.

La plupart des restrictions en faveur de l'autorité royale ct de celle du Parlement, contenues dans cette charte de 1684, ne figuraient point dans les chartes antérieures. Elles avaient été suggérées aux rédacteurs des statuts de la concession de Penn par les difficultés qui mettaient, à la même époque, aux prises le gouvernement du roi et la colonie de Massachusetts,

Le territoire concédé à Penn était déjà occupé par des Européens, Des Hollandais et des Suédois étaient établis au confluent du Schuylkill et du Delaware, Is furent avisés par une proclumation du nouveau propriétaire, apportée par son parent Markham, qu'ils vivraient libres sous des lois faites par eux-mêmes, En Angleterre, des terres de la Pennsylvanie furent mises en vente à raison de dix dollars par cent acres, chaque lot de cent acres étant redevable d'une rente perpétuelle d'un shilling, ou quit-rent, el

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