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CHAPITRE XX VIII

L'Assiento; guerre entre l'Angleterre et l'Espagne (1740). — Le Canada et les colonies anglaises engagées de nouveau dans les guerres européennes. Shirley et l'expédition contre Louisbourg (1745).

L’ « Assiento »; guerre entre l'Angleterre et l'Espagne (1740).

La politique coloniale des trois puissances qui avaient fondé des établissements en Amérique du xvi° au xvin' siècle, avait pour objectif unique de faire servir ces étublissements à l'intérêt de la métropole. De là vient que, pendant la première moitié du xvin siècle, l'immense étendue des colonies hispano-américaines consliluait encore une sorte de monde inconnu, par suite des précautions jalouses avec lesquelles le gouvernement de Madrid en écartait tous les étrangers. Le commerce entre ces colonies et l'Espagne se faisait par le seul port de Cadix, avec tout un sysème de restrictions qui tenait à un niveau élevé les prix des marchandises échangées, et incitait à la contrebande. L'insuffisance de sa marine marchande avait cependant amené l'Espagne à se départir, sur un point, de cette politique exclusive. Au traité d'Utrecht (1743), elle avait concédé à la Compagnie anglaise des mers du Sud l’Assiento, c'est-à-dire le privilège de transporter annuellement dans les colonies espagnoles un certain nombre

d'esclaves ‘. L’Assiento servit aux Anglais à couvrir un vaste commerce de contrebande, qui, par le mélange qu'il offrit d’aventures dangereuses et de perspectives de grands bénéfices, attira bientôt les derniers survivants des boucaniers, flibustiers et pirates de toutes catégories, qui avaient si longtemps infesté les mers américaines ?. Le gouvernement anglais favorisa ce trafic irrégulier sans songer au coup qu'il portait aux principes mêmes sur lesquels il faisait reposer sa propre politique coloniale.

Le gouvernement espagnol fit cependant quelques efforts pour réprimer ces infractions systématiques à la lettre du traité. Il entretenait dans ce but une flottille de petits bâtiments de guerre dans les Antilles, et parfois quelques contrebandiers découverts et pris étaient sévèrement traités. Chaque fois qu'un fait de ce genre se produisait, le récit en était colporté, grossi de mille exagérations dans toutes les parties de l'empire britannique et y ravivait la haine contre les Espagnols, qui ne s'était jamais complètement éteinte depuis les temps de Philippe II.

1. Lorsque la compagnie des mers du Sud se constitua pour l'exploitation du monopole de l’Assiento, le roi d'Espagne fournit le quart du capital, la reine Anne un second quart, des sujets anglais l’autre moitié. Les souverains de Madrid et de Londres devinrent ainsi les plus grands marchands d'esclaves du monde entier, La compagnie s’engageait en effet à introduire dans les Indes occidentales appartenant à l'Espagne 4 800 nègres par an pendant trente ans, soit en tout 144000 nègres, et à payer pour #000 d’entre eux un droit d'importation de 33 1/3 dollars par tête. Elle pouvait en introduire un plus grand nombre, à un taux de 16 2/3 dollars par tète pour toute quantité excédant le chiffre indiqué ci-dessus,

« Le système mercantile dont cette politique coloniale était la branche essentielle, eut son point culminant dans le commerce des esclaves et dans les mesures adoptées à l'égard du principal produit du -travail des esclaves (le sucre). Les hommes d'Etat qui favorisèrent le système du monopole commercial montrérent également une grande faveur pour les colonies à sucre, L'Angleterre, non contente de monopoliser le commerce des nègres, chercha aussi à monopoliser la production du sucre dans le monde entier. » (Bancroft.)

2, Le traité d'Utrecht dit : « Il ÿ aura commerce entre l'Angleterre et l'Espagne et entre leurs plantations et provinces respectives là où des relations commerciales se sont déjà établies », Ce qui donnait en quelque manière la sanction du droit aux résultats fructueux obtenus déjà avant cette époque par les entreprises de la contrebande anglaise, IT était stipulé que les Assientists ou agents de l'Assiento, nommés par le gouvernement anglais, auraient le droit d'entrer dans les ports de l'Amérique espagnole et d’y installer des magasins, et que la compagnie enverrait tous les ans dans les Antilles un navire de cinq cents tonnes, chargé de marchandises qui entreraient à Porto-Bello, libres de lous droits, pour y être vendues à la foire annuelle, les produits de la vente, en lingots d'or ou d'argent ou denrées du pays, devant être transportés directement d'Amérique en Europe par navires anglais, Les Assientists étaient en outre autorisés à se faire apporter des provisions pour leur service particulier par quelques petits bâtiments d'Europe ou de l'Amérique du Nord, C'était la voie ouverte à la contrebande.

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D'autres motifs de querelle entre l'Angleterre et l'Espagne se préparaient sur les confins des possessions des deux puissances dans l’ämérique du Nord. On a vu qu'un des objets principaux de la colonisation de la Géorgie, avait été d'élever, au sud des Carolines, une barrière contre les attaques directes ou détournées des Espagnols de la Floride. Les esclaves fugitifs de la Caroline du”Sud trouvaient un abri à Saint-Augustine, où les Espagnols les armaient et les organisaient en compagnies légères. En 1738, le gouvernement de la Caroline du Sud réclama la reddition de ces fugilifs, les Espagnols répondirent par un refus catégorique. Cependant, on ne désirait la guerre ni à Londres, ni à Madrid, et une commission mixte fut chargée de régler toutes les difficultés pendantes entre la Floride et la Caroline. Mais, si le gouvernement anglais était résolument pacifique, il n'en était pas de même de la population, à qui la faiblesse militaire de l'Espagne inspirait autant de mépris que les richesses de cet empire colonial excitaient sa convoitise. Les clameurs belliqueuses des marchands et de la foule en Angleterre rendirent inévitable la rupture des négociations et forcèrent Walpole à déclarer, contre son gré, la guerre à l'Espagne.

Oglethorpe dans la Géorgie reçut l’ordre d'attaquer la Fioride (1739). A la tête d'une petite armée composée de réguliers anglais, de volontaires sud-caroliniens et virginiens, il occupa un fort espagnol à l'embouchure de la rivière Saint-John et mit le siège devant Saint-Augustine, Il fut repoussé dans un assaut; abandonné par les Peaux-Rouges, il dut se retirer (1740). Cependant, Walpole était résolu à pousser vivement cette guerre qu'il n'avait engagée que malgré lui. Il envoya Anson ravager la côte du Pacifique (comme avait fait Drake), et donna de nouvelles forces à l'amiral Vernon, déjà maître de Porto-Bello et de Chagres, les deux dépôts sur l'Atlantique de toutes les marchandises à destination du Pacifique, sur l'isthme de Panama. La flotte de renfort portait une armée commandée par Catheart, la plus considérable qu'on eùl encore vue dans les Indes occidentales. Il s'y trouvait un régiment de trois mille six cents hommes, à la formation duquel avaient contribué toutes les colonies de l'Amérique du Nord, moins la Géorgie, et qui était commandé par le Virginien Spotswood.

La flotte, avec douze mille soldats, alla bloquer Carthagène (1740), mais la fièvre jaune éclata. Cathcart et Spotswood succombèrent’; les rangs de l'armée étaient décimés. Wentworth, le nouveau commandant des forces de terre, ne put s'entendre avec Vernon. Plusieurs attaques contre la ville échouèrent, les assiégeants perdant chaque fois beaucoup de monde. Il fallut renoncer à l’entreprise. Vernon fit voile contre Cuba et ne réussit pas mieux. Les colonies ne virent pas rentrer la dixième partie des forces qu’elles avaient envoyées. Dans le Pacifique, l’escadre d’Anson fut dispersée par les tempêtes, et le commerce britannique devint la proie des corsaires. Cette guerre, où s'était précipitée tête baisse la cupidité britannique, devenait une très sérieuse affaire.

Le Canada et les colonies anglaises engagés de nouveau dans les guerres européennes. Shirley et l'expédition contre Louisbourg (1745).

En Europe, la convoitise non moins scandaleuse d’un souverain déchainait une guerre continentale. Frédéric II se jetait sur la Silésie pour l'enlever à Marie-Thérèse, en proie aux embarras d'une succession contestée par plusieurs puissances. La France encourageait la Prusse et favorisait les prétentions de l'électeur de Bavière à la succession d'Autriche; de plus, elle inclinait à aider l'Espagne. L'Angleterre devait donc soutenir la reine de Hongrie contre ses ennemis coalisés. C'était la guerre entre la France et la Grande-Bretagne. Elle s'engagea immédiatement en Amérique. En mai 1744, le gouverneur de l’île française du Cap- Breton s'établit à Canscau, pointe nord-est de la Nouvelle-Écosse. Il envoya de là une troupe d’Indiens et de Canadiens assiéger Annapolis (anciennement Port-Royal), capitale de lAcadie, Des corsaires sortant de Louisbourg ! menactrent le commerce de la Nouvelle-Angleterre, et les Indiens du nord-est recommenctrent à dévaster les frontières du Maine et du New-Hampshire, Des prisonniers internés à Louisbourg, puis relâchés, vinrent révéler

4. L'ile du Cap-Breton à cinquante lieues de longueur sur trente de largeur, Les côtes à l'est et au midi sont très accessibles et offrent de bons mouillages, Lun des plus vastes et des plus sûrs est celui de Louisbourg, La position de cette

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à Shi.iey, gouverneur du Massachusetts, que la garnison de la place était faible et les fortifications mal entretenues. Shirley, saisi d'un enthousiasme guerrier à la pensée d'une conquête si brillante et relativement aisée, proposa à la Cour générale du Massachusetts le projet hardi d'une expédition exclusivement coloniale contre la forteresse française ‘, Une majorité assez faible se prononça pour le projet. Shirley envoya aussitôt à tous les souvernements coloniaux, y compris celui de Pennsylvanie, une lettre demandant aïde et concours pour l’expédition projetée. Thomas, gouverneur de la Pennsylvanie, et Morris, gouverneur de New-Jersey, soumirent la demande de Shirley à leurs Assemblées respectives qui se contentèrent de voter, l’une 4000 livres sterling, l'autre 2000. L'Assemblée de New-York ne vota elle-mème que 3000 livres, et en papier-monnaie. Clinton, le gouverneur, trouvant ce subside bien chétif, y joignit des provisions achetées avec le produit d'une souscription et dix canons tirés des magasins du roi. Le Connecticut envoya cinq cents hommes sous la conduite de Roger Wolcott (plus tard gouverneur), à la condition que celui-ci commanderait en second. Le Rhode-Island et le New- Hampshire donnèrent chacun trois cents hommes. Le Massachuselts déploya une grande activité, enrôla deux mille deux cents hommes en sept semaines, nolisa des transports el émit des billets de crédit pour payer la dépense. Le commandement en chef fut donné à William Pepperell, riche négociant à qui son père avait légué une belle fortune acquise dans les pêcheries, personnage très populaire, entreprenant, mais peu familiarisé avec les affaires mililitaires, bien qu'officier de milice. Le ministre revivalist, Whitefield, qui faisait à celle époque sa troisième lournée à travers les colonies, prêcha en faveur de l'expédition et fit inserirg sur l'étendard du New-Hampshire cette devise : Nil desperandum Christo duce, L'entreprise prenait le caractère d'une croisade anlicatholique, Un disciple de Whitelield suivit l'armée, portant une hache « qui devait abattre les images dans les églises », On sembarqua fin mars à Boston, Le # avril, l'armement se concontra à Canseau, attendant la débâcle des glaces qui entouraient

Elus avait pas à compter sur l'appui de PAngleterres où Pattention était toute toncentree sur l'invasion imminente du Prétendant,

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l'ile du Cap-Breton. On avait donné avis en Angleterre et aux Indes occidentales de l'expédition projetée. Le 23 avril, arriva le capitaine Warren avec quatre vaisseaux de guerre; il croisa devant Cap-Breton et s’empara de plusieurs navires chargés de provisions. Avant son arrivée, les croiseurs de la Nouvelle-Angleterre avaient déjà empèché l'entrée d'une frégate française de trente canons. Le 30 avril, le siège fut mis devant Louisbourg. On manquait de troupes du génie. Une batterie à l'entrée du port résista à cinq attaques. Le temps froid et brumeux fit souffrir cruellement les assiégeants mal vêtus et mal abrités; les maladies mirent hors de service un tiers de l'effectif.

Mais la garnison était faible et, le 47 juin, les provisions furent épuisées; le commandant français tira les assiégeants d'embarras, . en offrant de capituler. Il fut entendu que les 650 soldats et les habitants de la ville, au nombre de 1 300, seraient transportés en France '. Pepperel fut fait baronet et reçut, ainsi que Shirley, une commission de colonel dans l'armée anglaise. La prise de la puissante forteresse fut célébrée comrae un grand triomphe pour les colonies qui avaient mené seules cette affaire glorieuse. Elle attira en même temps l'attention des Européens sur les forces naïssantes et sur l'esprit d'entreprise du peuple de la Nouvelle-Angleterre.

Shirley, tout gonflé du facile succès de Louisbourg, se mit à rèver la conquête du Canada. Il soumit au duc de Newcastle (depuis 1824 secrétaire d'État pour le département du Sud) un projet de formation d'une armée coloniale pour l'accomplissement de ce grand dessein, Le duc de Bedford, alors à la tête de la marine anglaise, fit rejeter cette proposition, à cause des « idées d'indépendance que son exécution ne manquerait pas de développer dans les provinces d'Amérique ». On en revint à Londres à l’ancien plan : une escadre et une armée venant d'Angleterre pour prendre Québec et ralliant, en passant à Louisbourg, les contingents de la Nouvelle-Angleterre, tandis que les forces des autres colonies opéreraient en arrière contre Montréal. Ordre fut donc

1. Le siège avait coûté cent cinquante hommes à l’armée américaine; la maladie Æn enleva près de quinze cents à la garnison chargée de garder la forteresse conquise. Parmi les soldats enrôlés dans les régiments coloniaux pour l'expédition de Vernon et pour la campagne contre Louisbourg figuraient, en nombre assez impor tant, des Indiens de la Nouvelle-Angleterre,

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envoyé aux colonies (avril 14746), de lever des troupes, dont le roi paierait la solde et l'entretien. Le Massachusetts donna 3500 hommes, le Connecticut 1 000, le New-Hampshire 500, le Khode-Island 300, le New-York 1600, le New-Jersey 500, le Maryland 300, la Pennsylvanie 400, la Virginie 100, au total 8200 hommes qui furent envoyés, partie à Albany, partie à Louisbourg. Clinton, gouverneur de New-York, prit en août le commandement en chef à Albany. On attendit vainement les troupes d'Angleterre. Le ministre avait changé d’avis. La nouvelle arriva qu'une flotte française de quarante bâtiments avec trois mille hommes de vieilles troupes avait fait voile pour la côte américaine. Les colonies du nord-est commencèrent à réfléchir. A Albany, il ne fut plus question de marcher sur Montréal; à Boston on appela dix mille hommes de milice et on fortifia Castle-Island à l'entrée du port. La flotte française fut dispersée par les tempêtes et décimée par la maladie. L'amiral mourut, le vice-amiral se tua. Le commandement revint à La Jonquière, nommé gouvereur général de la Nouvelle-France comme successeur de Beaukurnais qui tenait ce poste depuis vingt ans. Une nouvelle tempète acheva la destruction de la flotte, dont les débris rentrèrent isolément en France. La Jonquière fut pris (1747) dans une seconde tentative pour atteindre le Canada. La Galissonnière fut nommé gouverneur général. L'Angleterre remboursa aux colonies les dépenses de leurs inutiles préparatifs contre le Canada, plus d’un million de dollars.

Getle guerre si inconsidérément engagée prit fin par le traité d'Aix-la-Chapelle (oct. 1748). Elle ajoutait trente millions de livres sterling à la dette nationale de l'Angleterre, Le traité ne fit mème pas allusion à la prétention de pouvoir naviguer librement dans les mers hispano-américaines, qui avait été la cause originaire du conflit. La rivière Saint-Mary fut désignée comme frontière de la Floride, L'ile du Cap-Breton et sa forteresse, Louisbourg, furent, au grand désappointement de la Nouvelle-Angleterre, restituées à la France, qui obtint en outre Saint-Pierre et Miquelon, au sud de Terre-Neuve, comme station pour ses pêcheurs, Une commission devait fixer les frontières françaises et anglaises en Amérique, question restée en suspens depuis le traité de Ryswick,

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