‹ Histoire des États-UnisChapitre 12 sur 119 · DU STATUT DE VIRGINIE POUR LA UBERTE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

DU STATUT DE VIRGINIE POUR LA UBERTE RELIGIEUSE

ET PARE DE l'université DK VIRGINIE.

La solution que les États-Unis ont donnée au pror bième vaut-elle mieux que la nôtre? En émancipant rÉglise, n?a-t-on pas asservi le prêtre? Ne l'a-t-on pas. mis dans la dépendance absolue de son troupeau? Les. droits du pauvre que l'indigence éloigne des secoursspirituels ont-ils été suffisamment défendus? Je ne veux; point discuter en ce moment cette grave question ; mais vous sentez combien. elle mérite d'être étudiée, et quel champ d'expérience nous ofi^ un pays où, depuis longues années , tant de sectes diverses vivent et se développent en parfsdte liberté.

Je pourrais choisir encore, comme matière de comparaisons curieuses €t importantes pour la science et pour nou6 , la liberté ^ la diffusion de l'enseignement, l'organisation municipale, la question des banques^ celle de la .dette publique ; mais je. ne veux pas épuiser mon sujet; j'en ai 'dit assez pour vous miontrer tout ce

que nous offre de richesses l'étude du gouvernement américain, et quel profit nous en pouvons tirer.

En vain Tignorance et la présomption attribuent la prospérité américainevà des causes fatales, telles que la richesse d'un pays vierge, ou la situatioa privilégiée de la confédération, Isolée sur un vaste continent. Il n'est pas douteux que toutes ces causes, et d'autres encore, n'aient donné au gouvernement américain des avantages particuliers; mais l'histoire nous apprend que ces grands résultats n'ont rien de nécessaire. Les colonies espagnoles, placées dans les conditions les plus favorables, languissent pour la plupart; la liberté même avec ses orages les a perdues, tandis que la race américaine, avec son amour de l'ordre et ses habitudes de liberté, se développe et s'étend partout, parce qu'elle $'organise partout.

Non, la fortune des nations n'est point l'œuvre d'une aveugle destinée; c'est par le caractère, parla constance, par l'énergie que les peuples s'élèvent^ et ce caractère, les institutions politiques ont justement pour but de le fortifier dans ses parties faibles, et de le contenir dans ses excès. Sans la constitution, l'Amérique se serait dissoute; l'esprit d'indépendance l'eût affiaiblie et divisée à l'extrême ; et je vous montrerai, pièces en main, qu'elle doit sa grandeur aux hommes qui, dans des circonstances difficiles, devinèrent les institutions qui convenaient à son génie^ et sauvèrent la liberté en fondant l'Union.

Ne croyez pas que ce soît 'du premier coup et sans efforts que les Américains aient résolu le çroblècne

16 HISTOIRE DE LA FONDATIOIf DES ÉTATS-UNIS.

d'organiser la démocratie. Ils ont passé par des épreuves aussi rudes que les nôtres, des épreuves qui, l'échafaud mis de côté, rappellent les misères de notre première révolution. On essaya d'une assemblée unique, d'un gouvernement de comités; on fit un papiermonnaie, et, en Amérique comme en France, le mépris des lois économiques et politiques amena une situation si déplorable, que de toutes parts l'opinion se souleva contre un gouvernement sans force et sans crédit. Le grand cœur de Washington en vint à douter de l'Amérique * ; afifranchie et victorieuse de l'Angleterre, elle succombait sous l'anarchie.

« Quel changement étonnant peut se faire en quelques années, écrivait-il en 1786 à John Jay, son ami, et plus tard Tun des fondateurs de la constitution. J'entends dire que des personnes respectables parlent aujourd'hui de la monarchie sans horreur. On y pense, on en parle, et de la parole à Taotion il n'y a souvent qu'un pas, mais quel pas irrévocable et terrible! Quel triomphe pour les avocats du despotisme de voir que nous sommes incapables de nous gouverner nousmêmes, et que les systèmes fondés sur la base de l'égalité et de la liberté sont chimériques et trompeurs! Dieu veuille qu'on prenne à temps de sages mesures pour détourner les conséquences que nous n'avons que trop de raisons de redouter • l »

C'est dans une situation aussi délicate, au lendemain de la guerre, au milieu de ces passions que soulèvent

1. Voy. la lettre de John lay, da 18 mai 1786. Life of John Ja^, p. 343.

U, Lettre du 15 août 1786. Life of John Jay, p. 247.

les révolutions et qui, de même que les vagues de la mer, s'agitent longtemps encore après l'orage ; c'est au travers des ambitions et des jalousies de toute espèce, qu'entreprirent de sauver la patrie des hommes qui, pour le dévouement au pays, l'énergie des convictions, la sagesse et la volonté ne le cèdent en rien à ce que Fantiquité nous offre de plus admirable : Washington, Hamilton, Franklin, Jay, Madison, noms immortels dans l'histoire de l'Amérique et du monde ! En fondant un gouvernement national, à force de lumières, de courage et de patience, en fermant la révolution, Washington et ses amis sauvèrent une seconde fois la patrie ; et ce triomphe, moins éclatant que le premier, montre mieux dans tout leur jour ces nobles caractères. Pour doter l'Amérique de cette constitution aujourd'hui adorée, il leur fallut risquer leur popularité, lutter contre l'injustice et la calomnie, emporter chaque résolution de haute lutte, et pendant dix-huit mois ne jamais se lasser, ne désespérer jamais. Mais aussi, la victoire gagnée, on eut comme un pressentiment de la majesté de cet édifice dont les fondements avaient coûté tant de peine. A la dernière séance, au moment où l'on signait cet acte immortel, Franklin parvenu à cet âge où les anciens considéraient comme un prophète l'homme placé à la limite de la terre et du monde invisible, Franldin eut comme une révélation de la grandeur américaine. Au dernier moment de la session, nous dit l'historien du congrès, Franklin, portant les yeux vers le fauteuil du président, derrière lequel on avait peint un soleil levant, fit retaaxc^'eï: «5KL\s\Kaîss«a.

qui étaient près de lui, que les peintres reconnaissaient que, dans leur art, il était difficile de distinguer un lever d'un coucher de soleil. « Souvent, et bien souvent, ajouta- t-il, dans le cours de nos réunions, dans les vicissitudes de nos espérances et de nos craintes touchant le résultat de nos délibérations, j'ai regardé cette peinture sans être capable de dire si le soleil s'y levait ou s'y couchait ; maintenant, à la fin, j'ai le bonheur de voir que c'est bien un soleil qui se lève et non point un soleil qui s'éteint ^ »

Franklin avait raison : c'était l'aurore d'un monde nouveau, c'était l'avènement de la démocratie organisée, c'était la liberté qui se levait de l'autre côté de l'Atlantique pour éclairer, pour échaufTer, pour féconder l'univers.

Et maintenant. Messieurs, ai-je besoin d'insister sur l'utilité d'une telle étude? ne sentez-vous pas combien la dernière révolution a rapproché la France de l'Amérique, et combien l'expérience de Tune est faite pour éclairer les essais de l'autre ?

Depuis 1789 la démocratie française a été dans un état de crise perpétuelle, soit qu'on n'ait pas reculé devant la guerre civile et le sang versé, soit que la démocratie ait usé des concessions mêmes de la royauté pour lui disputer le dernier reste de ses prérogativçs. Depuis la Constituante, on a lutté pour associer la monarchie et la Uberté, ces deux principes que Tacite déclarait incompatibles, et que, plus confiants que Tacite,

t. Madison, Papers^ p. 162*

nous avions cru réunir et concilier dans le gouvernement constitutionnel; et, durant soixante ans, la lutte, dix fois reprise, s'est toujours terminée par la défaite du pouvoir ; l'opposition a été la vie du pays ; l'opinion a toujours soutenu ceux qui engageaient ce combat inégal contre la monarchie chaque jour plus faible et moins armée.

L'Amérique alors était pour nous un exemple trop éloigné pour être utile ; l'état des deux sociétés n'était point le même ; les idées, les besoins, les désirs, le but étaient différents.

Aujourd'hui, la démocratie est maîtresse absolue; plus de roi, plus de privilège ; le pays n'appartient qu'à lui-même ; il n'y a plus à détruire, mais à fonder. Ce n'est plus de lutte qu'il faut parler, c'est d'organisation; c'est une œuvre plus grande qui demande des hommes supérieurs, et aussi des hommes nouveaux. Rarement, en effet, les hommes qui ont réussi dans l'opposition apportent au pouvoir des idées d'organisation ; il en est un peu comme des avocats devenus juges, qui, trop habitués à ne voir les choses que par la face critique et le petit côté, ont grand'peine à prendre Fesprit large et impartial du magistrat.

Mais à des hommes nouveaux, qui ont la noble ambition d'établir un régime durable, il faut, pour être ^utre chose que deé théoriciens, c'est-à-dire la plus dangereuse espèce d'hommes d'État, celle qui le plus sûrement, avec les convictions les plus droites et par J les plus ingénieuses combinaisons, mène un pays à sa " ruine, il faut l'expérience; et c'est ici que commence ^

Futilité d'étudier la constitution d'un peuple qui a connu les mêmes difficultés, qui a passé par les mêmes épreuves, et qui, plus ancien que nous dans la pratique de la démocratie, n'est cependant sorti de ces dangers qu'à force- de sagesse, de courage et de raison.

Les constituants de 1848 ont dédaigné l'expérience américaine; ils ont rejeté la division du pouvoir législatif, ils ont organisé le pouvoir exécutif sur un plan qui tient à la fois de la monarchie constitutionnelle et de la république. Peut-on dire qu'ils aient mieux réussi? Les questions qu'on soulève de toutes parts ne nous disent-elles pas qu'il n'est point encore trop tard pour étudier comment les Américains ont compris ces problèmes dont la solution importe à notre avenir ?

Ainsi, par exemple, nous sentons tous que le pouvoir exécutif a besoin d'indépendance, et que cependant le pays a droit à une surveillance de tous les instants. Depuis 1789, nous n'avons su qu'énerver l'autorité, ou la soustraire à l'influence des assemblées. Notre administration a été tour à tour impuissante ou despotique. Les Américains ont résolu la question en rendant le président indépendant du Congrès, en lui donnant un veto, en lui laissant toute la responsabilité des affaires ; mais, d'un autre côté, ils ont assuré le droit [du pays en mêlant à la haute administration par la diplomatie et la nomination des principaux fonctionnaires, y compris les ministres, le sénat, corps peu nombreux, réunion des hommes les plus éminents de l'Amérique, pouvoir assez durable pour conserver la

tradition, et cependant se modifiant assez souvent pour se retremper dans l'opinion et avoir toujours pied dans le pays.

Ce sénat, dont nous n'avons pas voulu par des raisons passagères, par jalousie politique, et en le considérant seulement comme une branche du pouvoir législatif, ce sénat est la pierre angulaire de la constitution américaine ; c'est là qu'est le modérateur, la force • régulatrice du gouvernement. Si la république dure aux États-Unis, c'est au sénat qu'elle le doit ; sang lui, il y a longtemps qu'une lutte eût décidé entre le président et l'assemblée. Nous avons repoussé cette institution comme aristocratique; mais, pour moi, je ne connais pas d'institutioi;i plus républicaine que celle qui, aux États-Unis, a déjà plus d'une fois sauvé la république.

L'Amérique peut encore nous servir de leçon dans une question qui, depuis un an, est chez nous à l'ordre du jour. La doctrine que le parlement, le pouvoir législatif est tout-puissant, doctrine que nous avons empruntée à l'Angleterre qui n'a pas de charte écrite, nous met en présence de difficultés sans nombre ; on ne peut faire une loi sans s'exposer au reproche de violer la constitution. L'Amérique n'a pas voulu que les deux chambres, même d'accord avec le président, se missent au-dessus de la loi suprême. Le pouvoir judiciaire est assez indépendant et assez fort pour contraindre les assemblées et le président à se renfermer dans leur rôle et à respecter la constitution. C'est là un des caractères les plus remarquables du ^'{slàvsL^ ^xs^é^tv

caîn, ce qui en fait la force et la durée. Aussi cette division yéritable des trois pouvoirs se trouve-t-elle dans les constitutions des États particuliers, aussi bien que dans la charte fédérale. La Cour suprême des États- Unis est autrement puissante que notre Cour de cassation ; car, de façon indirecte, mais sûre, elle peut invalider comme inconstitutionnelle une loi des États ou même du Congrès*. On a ainsi ouvert un recours légal à quiconque croit souffrir d'une violation de la constitution ; on a désarmé la sédition en lui ôtant son dernier prétexte.

Vous voyez par ces deux exemples, et j'en pourrais citer d'autres, tels que l'organisation du suffrage universel et l'égalité des districts électoraux, quelles leçons nous pouvons tirer de l'expérience faite il y a soixante ans en Amérique, expérience souvent renouvelée, car il y a trente États dans l'Union, et chacun d'eux s'est donné, et souvent à plusieurs reprises, une loi politique volontairement imitée de la charte fédérale ; toutes les Conventions, toutes les discussions, ont ramené à cet excellent modèle : seulement, il nous faut l'étudier non pas à la légère, mais avec soin, pour nous pénétrer de son esprit et le transporter dans nos institutions.

Est-ce à dire qu'il nous suffit d'emprunter à l'Amérique sa constitution, comme en 1814 nous avons copié celle de l'Angleterre? Non, messieurs; et quoique aujourd'hui nous ayons mille ressemblances avec les

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