VI PREFACE
électorale et Tabolition de la censure, l'œuvre était achevée. Une centralisation énorme, une administration tout impériale, une religion d'État, l'éducation dans la main du gouvernement n'ont jamais effrayé les politiques du centre gauche [quand la France était centre gauche), ils n'y ont rien vu d'inconciliable avec la liberté.
Aux États-Unis , au contraire, on n'a pas fait de la liberté politique le simple couronnement de l'édifice; on sait là4)as que la liberté est chose si lourde qu'elle écraserait tout de son poids, et que rien ne peut la supporter qu'elle-même. Aussi c'est dans les fondements même de la société qu'on l'a placée. On tient là-bas qu'une charte n'est qu'un morceau de papier, et que si kl liberté n'est pas d'abord en chaque citoyen une habitude de la vie et un besoin du cœur, la constitution la plus parfaite et la plus libre n'est qu'une dangereuse chimère; l'exemple de l'Amérique espagnole suffit à le prouver. C'est à l'aide de la religion, de l'éducation, de l'organisation oommunale, de la milice nationale, qu'on enracine la liberté dans l'âme du citoyen; ce sont les quatre piliers qui soutiennent la constitution. L'Église séparée de l'État , et par conséquent ni querelles intestines, ni alliance simoniaque; l'éducation hors delà main de l'État, mais imposée à la commune et considérée comme une question de vie ou de mort pour la république; une milice nationale qui remet entre les mains des citoyens la police et la défense de l'État, et exclut toute politique d'ambition et de conquêtes; la commune, seule maîtresse de ses intérêts, responsable de ses fautes et de ses erreurs : voilà quelles sont aux États-Unis les quatre conditions essentielles de ia liberté, conditions qui nous ont toujours manqué. Là-bas
PRÉFACE. ?ÎI
la vie politique ne vient point par accès, comme une maladie, c'est une part de la vie journalière. On est citoyen en même temps qu'on est avocat, industriel ou laboureur. Chacun de près ou de loin s'y occupe des affaires de son église, de son école, de sa commune, en même temps que de ses propres afiaires. Elles ne le touchent guère moins, car c'est lui qui lève, qui emploie ou surveille les fonds qu'il a votés, et qui souffre ou profite des fautes ou de la sagesse de ses concitoyens. Ainsi se retrouve aux États-Unis cette vie publique, dont la Grèce et Rome nous ont laissé de si beaux exemples; la commune y est l'école mutuelle de la liberté; dès le premier jour le citoyen s'habitue à aimer l'État comme sa propre chose, et contracte ainsi ce légitime orgueil qui fait la force et la vertu des républiques, i
Qu'on ne croie pas que cet amour éclairé de la Hfoerié soit une idée moderne aux États-Unis; la philosophie du dix-huitième siècle n'a rien à réclamer dans cette œuvre si belle; l'honneur en reviendrait plutôt à la religion. Voltaire, Rousseau, Mably peuvent revendiquer leur part dans la révolution française, mais ils n'ont rien à prétendre dans la constitution américaine; et quand on aura lu l'histoire des colonies, on comprendra toute ht vérité de ces paroles qu'écrivait, en 1782, John Âdams, l'ami et le successeur de Washington : « En général, la théorie du gouvernement n'est pas moins bien entendue en Amérique qu'en Europe, et il y a là-bas un grand nombre de personnes qui comprennent tout ce qui touche une libre constitution , beaucoup mieux que ne le font l'abbé de Mably ou M. Turgot, tout aimables, instruits et ingénieux que soient ces deux messieurs^ »
1« Toy. YAppendicef à la fin de ee volume»