VIII PREFACE
Âdams avait raison, la liberté aux États-Unis n'est pas une étrangère pour laquelle on se prend tout à coup d'une folle passion, et qu'on abandonne en un jour de caprice après lui avoir tout sacrifié ; elle y est venue d'Angleterre avec le premier émigrant, comme une épouse, comme une mère, et depuis deux siècles rien n'a rompu, rien n'a altéré celte sainte union.
L'histoire de la Révolution me préparait une surprise nouvelle. S'il est un nom souvent répété, dans les temps modernes, c'est celui de Washington; mais, comme on connaît mal ce grand homme quand on ne Ta pas étudié de près, dans ses actes et dans ses écrits 1 Chose bizarre, il n'est pas de fondateur d'empire dont on parle avec plus de respect; mais on reste froid devant cette noble figure. Dans cette vie, si belle par son uniformité même, il n'y a rien qui étonne nos imaginations méridionales. C'est pour les conquérants qui ont ensanglanté la terre et foulé aux pieds la liberté, que nous gardons notre admiration; nous adorons ce sublime égoîsme; pour Washington il ne nous reste plus que de l'estime, nous ne comprenons pas encore qu'il n'y a de grandeur que dans le dévouement. Âh I que Byron avait bien raison de s'écrier k la fin de son Ode à Napoléon:
Where may the wearied eye repose'
Wheu gazing on the great, Where neither guilty glory groxo
Nor despicable state?
Yes 1 One — the first » the laat — the bettr
The Qncinnatus of the West, Whom envy dared not hâte,
Bequeath'd the name of Washington To make man blush there was but oiie\
1. « Où se reposera l'œil fatigué de regarder les grands? oft troiH rajA-t-il une gloire qui ne soit pas criminelle, une pompe qui ne toit
PRÉFA.GE, IX
Washington est-il aussi grand que le fait Byron? Oui, on le verra bientôt si on veut le comparer aux plus illustres personnages. Qu'on prenne pour exemple ce César quia tellement ébloui les hommes, que les historiens à Fenvi lui pardonnent ses crimes et s'inclinent devant la grandeur de ses forfaits. Washington ne pâlira pas devant ce héros de l'empire romain. Sans doute le général améri- * cain n'avait ni l'esprit ni les ressources du vainqueur de Pharsale; il vivait dans une société pauvre et frugale, et ses concitoyens ressemblaient plus aux contemporains de Cincinnatus qu'à ceux de Cicéron ; mais quelle différence morale entre ces deux hommes, et à ne considérer que le génie politique, que l'un est grand, et que l'autre est petiti
Si en ces deux rivaux on estime ce qui est de l'homme, et non point de la nature ou du siècle, je veux dire la volonté, Washington ne le cède point à César. Tous deux une fois entrés dans leur voie n'en sont jamais sortis, et n'ont point reculé. César a voulu imposer au monde sa volonté et en chasser le nom même de liberté; rien ne Ta retenu, il a tué un million d'hommes pour arriver à son but. Washington a voulu défendre et consolider la liberté de la patrie, rien non plus ne Ta jamais arrêté; il ja bravé la corde et l'infamie pour affranchir son pays menacé ; il a repoussé avec horreur la suprême puissance que lui offrait l'armée, et qu'il eût pu accepter sans qu'on le taxât d'ambition. Dictateur, il n'a eu de souci que la liberté, d'amour que la république. Tous
pas méprisable? Oni, il est un homme, — le premier, — le dernier, — le meilleur de tons, le Cincinnatus de l'Ouest, que l'envie même n'osa pas haYr. Il nous a légué le nom de Washington, pour faire rougir rhamanilé de ce qu'un pareil homme est unique dans l'hl«* toire. »