‹ Histoire des États-UnisChapitre 6 sur 119 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

deux ont réussi; cnacun d'eux a fondé un empire, et légué à ravenir son exemple et sa pensée; leur œuvre les jugera.

Lô despotisme qu'a établi César a donné tout pouvoir à ttn maître, et condamné tout un peuple à vivre de la volonté d'un seul homme. Ce règne d'un jour, en fondant l'Empire, a valu au monde cinq siècles d'une décadence irrésistible. L'administration impériale, un des systèmes les mieux combinés qu'ait imaginés la politique, a^ tellement usé la société romaine que le christianisme même ne l'a pas relevée; il a foUu des races nouvelles pour régénérer un sang épuisé.

Washington a établi une république sage et bien (Hrdonnée, et il a laissé à l'avenir non pas l'exemple fatal du crime triomphant, mais l'exemple bienfaisant du patriotisme et de la vertu. En moins de cinquante ans, grftce à la sève puissante de la liberté, on a vu s'élever un empire qui repose, non pas sur la conquête, mais sur la paix et l'industrie; un empire qui, avant la fin du siècle, sera le plus grand État du monde civilisé, et qui, s'il reste fidèle à la pensée de ses fondateurs, si l'ambition n'arrête point le cours de sa fortune, offrira au monde le spectacle inouï d'une république de cent millions d'hommes, plus riche, plus heureuse, plus brillante que les monarchies du vieux continent. Voilà l'œuvre de Washington l

Malgré tout l'éclat de son génie. César a laissé un nom sinistre, et qui signifie despotisme. Le nom de Washington est bien plus que celui d'un fondateur d'empire; Washington ouvre une ère nouvelle dans l'histoire; plus grand que César, il a défait l'œuvre du Romain; il a fait cesser le funeste divorce que César a introduit sur la ierre, il a réconcilié le monde avec la liberté I

Et Washington n'est pas seul en Annîiique; uii ^lîuje égCHSte comme César n'a autour de M que d^ inslrumcnts et des svliallerDes; chacun se plie à la pensée du maître. Une ûme gilnéreuae et amie de la liberté, comme ëtaîl Washington, appelle autour de soi tous les boonétes gens, et provoque partout le patrtotisn»e et le dévouement. Quelle pléiade de citoyens excellents! Patrick Benry, Hancock, Samuel Adams, FranUin, John Adams, Jeffereon, Jay, les deux Morris, Madison, et au premier rang celte belle et douce ligure d'HamilloQ, Uamilloii pour qui l'Amérique a. été ingral«, et que nous aTona le tort ie ae p»s «oiHiuître, car ce jeuiie hocome a été le bras droit et le conseil de Washington, le digne Éphestioa de ce paisible Alexandre! C'est quand on a vécu «□ temps de Tcvolution, au travera de ces nuits d'orages, au milieu des passions et des apptStits soslevés, qu'on sent ce que valent ces nobles cceui^, qui dans le danger mime ae voient qu'une raison de plus p<uir détendre ces deux sœurs inséparables, la justice et la liberté, contre le caprice, l'aveuglement, la tiirie populaire. Glorieux temps oii les épreu\es étaient rudes sans doute, fit le lendemain douteux, mais ou chacun comptait sur Wa&liington, soutenant tout de son exemple et desavoilu!

L'histoiie de la Constitution, non moins instructive que celle des colonies et de la révolution, avait en 1 8i9 un intâ-êt particulier. Gomme nous, l'Amérique avait souffert de l'anarchie, et ce mal lui venait de deux causes : l'ab&ence d'un pouvoir exécutif fortement constitué, et l'omnipotence d'une assemblée unique. La leçon était frappante, on en conviendra. L'Amérique, donnant un démenti à son passé et cédant à une illusion que parlageait t'ranltlin, avait remis le gou.vMïWitD.'^-'ûV. a-xnsfc

jLII PRÉFACE.

seule chambre ; c'en fut assez pour qu'elle s'abimât dans Tanarchie et tremblât devant l'émeute, au moment même cil la paix la laissait maîtresse de ses destinées. Ce fut alors que l'immortel Hamilton, et Jay, et Madison, et tous les Vrais amis de la liberté se réunirent pour sauver la patrie, et firent nommer cette Convention de 1 787 qui rédigea la constitution.

Que de sagesse dans^les délibérations! Quel désir honnête de fonder la liberté sur la justice et sur le respect des droits de tous 1 Et plus tard, quel courage pour faire adopter cette loi commune aux treize États divisés par mille passions diverses I Ce dévouement du moins produisit une des constitutions les plus parfaites que connaisse l'histoire, une de celles qui déjà a duré le plus longtemps. Deux chambres, toutes deux peu nombreuses; •un sénat mêlé sagement à l'administration; un président chargé de peu d'attributions, mais libre dans son action, et enfin, ce que nous n'avons jamais connu, un pouvoir judiciaire vraiment indépendant, et assez fort pour maintenir dans le devoir les chambres même, en les empêchant de violer la constitution : que de leçons pour nous dans cette loi dont nous connaissons si peu l'esprit!

Et à côté de cette division des pouvoirs si sage, et fondée sur une si longue expérience, quel ménagement de l'individu, quel respect de ces droits et de ces garanties sans lesquels la liberté politique n'est qu'un nom! La liberté religieuse, la liberté individuelle, la liberté de la presse, la milice, le jury mis au rang des droits inviolables; partout ce soin jaloux qui craint l'usurpation ou la faiblesse des assemblées.

Toutes ces prescriptions n'étaient point ce qui me frappait le plus; nous les avons souvent répétées dans nos constitutions, et elles y sont restées une lettre morte.

f RÉFAC£. lUl

Hais aux Etats-Unis les mœurs soutiennent les lois; ces dispositions sont vivantes parce que chaque citoyen en sait le prix, et est prêt à les défendre. Il y a d'ailleurs

. une sentinelle vigilante qui ne laisse jamais le peuple s'endormir sur ses libertés menacées; c'est la presse,

; cette gardienne nécessaire de tous les droits publics et privés. En France, il est aisé de faire le procès de la presse, nous en avons beaucoup souffert, ses excès nous ont aveuglés sur les services que seule elle peut rendre. Mais l'homme n'abuse-t-il pas de toutes les forces qui sont à sa disposition, et avant tout n'abuse-(-il pas de la plus précieuse de toutes, de sa propre vie? La presse est la vie même du corps social; quelque abus qu'on en fasse, on n'en détruira jamais la nécessité. C'est ce qu'on a compris en Amérique, et comme c'est un pays jeune et qui se sent vivre, nulle part on n'a usé plus largement de la presse, ni su en tirer un meilleur parti. Là-bas on proclame que l'ignorance est le fléau qui perd les démocraties, et que la presse seule achève l'éducation du peuple; elle seule fait la supériorité des pays libres, car en excitant l'esprit, elle amène la richesse à la suite de la liberté : ce sont là de vieux axiomes, mais qui, là-bas, n'ont pas encore changé.

Tel fut l'objet de mon cQurs; tel fut le tableau que j'essayai de remplir. Plus d'une fois il me parut que Fauditoiie s'associait à mes études; mais pour moi j'en vivais; il me semblait que nulle publication ne pouvait être plus utile qu'un livre où l'Amérique parlerait à la France, et lui communiquerait son expérience. Peu importait le mérite de l'auteur, pourvu que son ouvrage contint la substance des idées américaines, et en ce point, qui ne demandait que du travail, je me croyais en état de satisfaire le lecteur.

. XIT PllEFACE.

Tallais imprimer mon livre quand» au commencement de 4851, la question de révision occupa la France. Ëclairj par l'exemple de rÂmérique, un des premiers j'appelai l'attention du pays sur ce problème délicat^, et je proposai une solution empruntée des États-Unis; c'était le moyen d'éviter des mesures viol^dtes et dont la liberté souffre alors même que l'opinion y applaudit. En étudiant TAmérique, pays pratique et de bon sens, je m'étais demandé quel était le vice de ces assemblées constituantes qui chez nous ne paraissent jamais que pour tromper à la fin les espérances qu'elles ont excitées au début. Et j'en étais arrivé à cette conviction, que ces assemblées constituantes, à qui nous donnons tous les pouvoirs, sont une chimère; ce que serait en médecine un système qirï suspendrait la vie du malade pour renouveler un tempéraiment épuisé. Quand le remède serait trouvé, tl y a longtemps que le patient serait nuurt. Les assemblées eonstituantes, à qui nous remettons le despotisme pour qu'elles organisent la liberté, c'est quelque chose d'aussi fou que la quadrature du cercle; en Amérique, au contraire, on a résolu le problème : cm touche à la constitution sans rien changer à la maiehe du pays, sans donner aux chambres des pouvoirs extraordinaires, sans troubler les esprits, sans arrêter les affaires, et il n'est guère d'année où, sur quelque point des États-Unis, on ne réunisse une Convention. Ce nom de sinistre mémoire est là-bas un nom innocent, parce qu'on y a toujours su renfermer les assemblées dans le cercle étroit d'un devoir bien tracé.

Je ne sais si ma brochure, oii je citais l'exemple de

1 . la Révision de la Constitution , lettres à tm ami, par Edouard Laboulr.ye. Paris, fé^xier 1851, chez A. Durand,

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Hais aux Etats-Unis les mœurs soutiennent les lois; ces dispositions sont vivantes parce que chaque citoyen en sait le prix, et est prêt à les défendre. Il y a d'ailleurs

. une sentinelle vigilante qui ne laisse jamais le peuple s'endormir sur ses libertés menacées; c'est la presse,

i cette gardienne nécessaire de tous les droits publics et privés. En France, il est aisé de faire le procès de la presse, nous en avons beaucoup souffert, ses excès nous ont aveuglés sur les services que seule elle peut rendre. Mais l'homme n'abuse-t-il pas de toutes les forces qui sont à sa disposition, et avant tout n'abuse-(-il pas de la plus précieuse de toutes, de sa propre vie? La presse est la vie même du corps social; quelque abus qu'on en fasse, on n'en détruira jamais la nécessité. C'est ce qu'on a compris en Amérique, et comme c'est un pays jeune et qui se sent vivre, nulle part on n'a usé plus largement de la presse, ni su en tirer un meilleur parti. Là-bas on proclame que l'ignorance est le fléau qui perd les démocraties, et que la presse seule achève l'éducation du peuple; elle seule fait la supériorité des pays libres, car en excitant l'esprit, elle amène la richesse à la suite de la liberté : ce sont là de vieux axiomes, mais qui, là-bas, n'ont pas encore changé.

Tel fut l'objet de mon cQurs ; tel fut le tableau que j'essayai de remplir. Plus d'une fois il me parut que Tauditoiie s'associait à mes études; mais pour moi j^en vivais; il me semblait que nulle publication ne pouvait être plus utile qu'un livre où l'Amérique parlerait à la France, et lui communiquerait son expérience. Peu importait le mérite de l'auteur, pourvu que son ouvrage contint la substance des idées américaines, et en ce point, qui ne demandait que du travail, je me croyais en état de satisfaire le lecteur.

XYI PRÉFACE.

Pour moi, que le sort a toujours fait simple spectateur, et qui n'ai qu'un désir, Cjelui de voir la France heureuse, libre et paisible, j'ai le défaut, et il est grand dans ce pays, de ne point me fier au courant qui emporte si bonne compagnie; et, par un vice de nature ou d'éducation, je me défie de tout ce qUe le monde applaudit. Comme citoyen, ce n'est pas sans inquiétude que je considère ce qui se passe aujourd'hui. Dans ce que j'entends louer, il me semble que je reconnais des solutions déjà essayées, et dont la France s'était fatiguée comme elle s'est dégoûtée de tant de choses. En politique il n^y a plus de mystères, on y peut calculer aisément l'effet d'institutions déjà connues. Certes, on n'avait point caché au pays ce que la démagogie apporte avec soi de misères et de crimes; la France n'a pas voulu écouter ses conseillers; |e11e a mieux aimé acheter l'expérience; elle sait ce qu'on la paye : aujourd'hui on se croit au port; moi je vois des dangers de plus d'une espèce, et des dangers qu'il n'est pas impossible de conjurer. Voilà pourquoi je publie mon livre, et pourquoi je n'y change rien. Il a été fait sous la République, à une époque où j'espérais prouver aux républicains que, pour la liberté comme pour le pouvoir, il n'y a de salut que dans un régime qui fait une juste place à chacun de ces deux éléments, dans un régimef qui empêche la liberté de se perdre par l'anarchie, et qui empêche l'autorité de s'affaiblir par l'excès môme de sa puissance. Aujourd'hui ce n'est plus du même côté qu'on penche, les termes du problème ont été renversés; mais le problème n'a pas varié, le devoir d'un citoyen qui aime son pays est toujours le même. Je publie donc mon cours tel que je l'ai fait en 1 849, sans y rien changer d'important. Si arriéré qu'il soit, je Je crois de nature à faire réfléchir un leo-

PRÉFACE. XVn

teur impartial; c'est à celui-là que je m'adresse; je n'écris point pour les partis. .

Quant aux politiques qui se croient sûrs de l'avenir, je n'entends pas troubler leur sécurité; discuter d'ailleurs avec eux n'est pas aujourd'hui chose facile; qu'ils me permettent seulement de leur citer une anecdote peu connue et qui ne manque pas d'intérêt. Je l'emprunte aux Souvenirs du général Mathieu Dumas ^. Elle est du temps de l'Empire ; nous sommes à la veille de Wagram, et le héros de l'histoire est Napoléon.

« J^étais resté à Ebersdorff, raconte le général , pour yelUer anx divers passages des troupes ; ]e me rendis le 4 Juillet, à la pointe du jour, au camp impérial pour rendre compte au major général...^ lorsque l'Empereur sortit de sa tente et m'appela.

« Je lui rendis compte du passage des divers corps et de l'approche de Tarmée d'Italie : « Fort bien, me dit- il, nous sommes en mesure ; « l'archiduc Jean devrait faire sur la rive gauche le même mouvement « qu'a fait Eugène sur la rive droite, et se trouver demain avec ses « trente mille hommes à la grande bataille; eh bienl vous verrez qu'il « n'y sera pas. » Puis il se mit à se promener sur le gazon, les mains derrière le dos, en me faisant diverses questions, celle-ci entre autres : « Dites-moi ce que Vous pensez de Narbonne, que j'ai envoyé corn- « mander à Raab. — Sire, lui répondis-je, je pense que c'est un « homme dont^l'esprit est propre à tout ; il a le cœur haut, et je lui • crois toutes les sortes de courage. — Bon, mais il n'a jamais v; « tirer un coup de fusil. -^ Sire, je ne crois pas qu'il ait besoin d'ap- « prentissage. » Changeant tout à coup de sujet, il me dit : « Géné- « rai Dumas, vous étiez de ces imbéciles qui croyaient à la liberté? « — Oui, Sire, j'étais et je suis encore de ceux-là. — Et vous avez « travaillé à la révolution, comme les autres, par ambition ? — Non, « Sire, et j'aurais bien mal calculé, car je suis absolument an mftme « point où j'étais en 1790. — Vous ne vous êtes pas bien rendu « compte de vos motifs ; vous ne pouvez pas être différent des autres; « l'intérêt personnel est toujours là. Tenez, voyez Masséna; il a ac- « qnis assez de gloire et d'honneurs ; il n'est pas content; il veut être « prince comme Murât et Bernadotte; il se fera tuer demain pour être « prince ,- c'est le mobile des Français ; la nation est essentiellement « ambitieuse et conquérante. »

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