I. TocquéYille,*I
178 mSTOIAE DE LÀ FONDATION D£S ÉTATS-UNIS.
Une femme mariée avait eu des relations avec un jeuDe homme; devenue veuve, elle l'épousa. Plusieurs années se passèrent d'une union tranquille, quand on vint à soupçonner Tintimité qui avait jadis régné entie les deux amants devenus paisibles époux; ils furent poursuivis criminellement, mis en prison, et peu s'en fallut qu'on ne les condamnât à mort pour une faute qui assurément méritait d'être couverte par l'oubli.
Les lois du Connecticut sont remplies de ces mesures où l'intervention indirecte du magistrat nuit infiniment plus à la société que le désordre qu'on entend réprimer.
Le simple commerce entre gens non mariés était un crime que le magistrat avait le droit de punir de trois &çons, de l'amende, du fouet ou du mariage. Dans un livre curieux intitulé les Antiquités de New-Haven^ on voit qu'une femme coupable d'avoir cédé à son amant, est condamnée au fouet d'abord, et ensuite à épouser son complice*; à la date de 1660, une jeune fille accusée d'avoir prononcé quelques paroles légères et de s'être laissé prendre un baiser, est condamnée à la réprimande et à l'amende. Vers la même époque, à Boston, une respectable matrone, coupable d'une intempérance de langage , était bâillonnée , attachée à sa porte et donnée ainsi en spectacle pour lui apprendre à être plus réservée à l'avenir. Une autre était excommuniée pour avoir critiqué le priï d'un ouvrage d'ébénisterie.
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GORHECTIGUT, NEW-BAVEN. 179
La paresse et rivrognerie n'étaient pas moins surveillées. Quand un étranger entre dans Tune des deux hôtelleries de Boston, nous dit un écrivain du dix-septième siècle, il est suivi par un homme qui a cette chaîne spéciale, et qui se joint à lui sans invitation. Si TétraDger demande à boire phis qu'il n'en peut sobrement porter au jugement de l'officier public, ce dernier eontremandera la boisson demandée et n'en laissera pas donner une goutte de plus que la quantité qu'il aura jugé convenable. Sancho n'était pas mieux gardé dans son gouvernement de Barataria.
Dans cette voie de réglementation , il n'y a pas de limites, surtout quand Topinion pousse le magistrat. Au dernier siècle les philosophes ne pouvaient assez tourner en ridicule les prescriptions auxquelles les je-, suites avaient soumis les Indiens du Paraguay. Mais assurément elles étaient raisonnables en comparaison des ordonnances puritaines.
L'assemblée générale de 1624 à Boston s*occupa de l'habillement des deux sexes, et ordonna entre autres choses que nulle personne , homme ou femme , ne pût porter de vêtements qui eussent plus d'un crevé à chaque manche; les ceintures d'or et d'argent, les chapeaux de castor furent défendus comme un luxe criminel. Quelques années après, en 1639, on défendit de porter des toasts , sous peine de douze deniers par chaque offense. On rendit en même temps une nouvelle loi somptuaire par laquelle il était défendu de porter de la dentelle ou du point. U était également défendu de faire des manches courtes découvrant les
bras, elles ne devaient pas avoir plus d'une demi-aune dans leur plus grande largeur ^
Enfin, on appelait la réforme des hauts-de-chausse de largeur immodérée, des rubans, des nœuds d'épaule, des collerettes et des manchettes, et les zélés de l'époque, les purs, formaient à Boston une association pour prévenir le luxe des longs cheveux.
On entre dans ces détails, non pas pour jeter qudqne variété sur l'exposé un peu aride de l'histoire coloniak (ce qui après tout serait permis), mais parce que cette peinture de mœurs fera mieux saisir le caractère formalisle des puritains, et permettra de comprendre comment au dix-septième siècle, en Amérique comme en Hollande, on pouvait prendre pour principe de gouvernement la liberté politique la plus grande, sans que la société fût troublée un seul instant. C'est que la sevérité des mœurs, la régularité des habitudes, la rigidité de la morale religieuse, ne laissaient à la liberté qu'un champ des plus limités, et en la modérant la rendaient bienfaisante et sans danger.
Certes, rien n'est plus ridicule qu'une loi qui pros» crit les perruques et les longs cheveux, défend l'usage du tabac comme une impureté, ou s'occupe d'autres détails non moins puérils. Rien n'est plus bizarre que cette mascarade juive où le gouverneur de Connecticut devient le juge du Nouvel-Israël^ où les magistrats de New-Haven sont les sept piliers de la maison de sagesse; mais ce n'est là que l'apparence, la forme extérieure, le
!• North Âm. Review, oct. 1849.
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vêtement de la secte puritaine. Sous ce vêtement^ dont la coupe antique et surannée fait rire l'observateur superficiel , se cachait le véritable esprit de liberté. Ce sont, on le repète, ces manières formalistes qui, en déteignant sur les mœurs, en donnant aux habitudes de la vie une austérité particulière, .en proscrivant le relâchement et le luxe, en désarmant en quelque sorte Tambition, ont permis tous les excès de la liberté politique, car les mœurs y faisaient un perpétuel contre-poids qui empêchait la balance de perdre Téquilibre.
Mœurs ou lois, il faut que Tesprit humain soit contenu. L'homme n'a plus besoin d'autorité quand il est • sorti de l'enfance, parce qu'il est à lui-même sa règle et son autorité. Ainsi en est-il du corps politique ; la liberté et la moralité se tiennent ; l'une est d'autant plus grande que l'autre est plus étroite. Politiquement parlant, les mœurs n'ont qu'un intérêt secondaire*^ dans une monarchie constituée comme celle de Louis XIY ; elles sont tout dans une république.
Ce formalisme subsiste encore dans la Nouvelle-Angleterre, et lui conserve son caractère. Tandis que dans le sud l'esclavage altère les mœurs, le nord a jusqu'à ce jour défendu ses usages; aussi est-il resté le pilier de la démocratie. Le respect de la religion, la sanctification du dimanche, la lecture de la Bible, donnent encore aujourd'hui aux mœurs une sévérité qui, dans l'habitant de Boston, permet de reconnaître l'ancien puritain ; c'est ainsi qu'en empêchant jusqu'à l'apparence du luxe et du désordre, la tradition maintient l'esprit d'égalité sans lequel il n'y a pas de république.
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C'est ce qu'on oublie trop en certains pays où des habitudes moins austères font du pouvoir une proie plus désirable, en y attachant de plus dangereuses séductions. On sent qu'une république n'est point possible sans l'égalité; on comprend moins que ce sont les mœurs bien plus que les lois qui la donnent. L'égalité devant la loi, il y a soixante ans que nous l'avons; mais la sévérité de la morale pubh'que, nous Tattendpns encore. Nous en approchons, je le crois, et le moment n'est pas loin où l'opinion, sans être aussi exigeante que dans la Nouvelle-Angleterre, sera cependant plus rigide que par le passée C'est ce qu'il est facile d'observer au théâtre et dans la société. L'ivrognerie, le jeu, le duel, l'adultère ont cessé d'être de bonne compagnie ; le luxe des dernières années de la monarchie a contribué à sa chute; évidemment nous en arrivons, sinon à la sévérité, du moins à la jalousie puritaine ; la moralité publique n'y gagne, dit-on, qu'en apparence, mais l'apparence soutenue par l'opinion, finit bientôt par devenir la vérité, et c'est toujours une excellente chose que l'intérêt et la vertu soient d'accord.
1. Ceci était écrit en 1849, dans la pensée que la république dorerait, ou tout au moins que la France conserverait ses libertés publiques. La presse, en Angleterre, fait la police des mœurs ; de là vient, en public du moins , ce rigorisme qui n'est pas de mise dans les couvernements absolus.