Bancroft, H
« Souverain redouté, les premiers entrepreueurs de cette plantation obtinrent une patente qui leur accordait plein et absolu pouvoir de gouverner le peuple de ce lieu par des nommes choisis d'entre eux, et suivant les lois qu'il leur con- m viendrait d'établir. Une donation royale sous le grand sceau 1 est la plus grande sûreté qu'il y ait dans les affaires humaines. Par l'encouragement et sous la protection de celte charte royale, le peuple s'est transporté sur l'Océan et à ses propres frais avec femmes et enfants; il a acheté la terre des indigènes, il a planté la colonie avec des labeurs , des dangen, des frais, des difficultés infinis, luttant pendant longues aih nées avec les misères du désert et les charges d'un établissement nouveau, ayant ainsi depuis plus de trente ans joui da privilège de se gouverner par lui-môme , comme d'un droit certain à la vue de Dieu et des hommes. Être gouvernés par des administrateurs de notre choix , et par nos propres lois, c'est le privilège fondamental de notre charte.
« Une commission sous le grand sceau, qui donne à quatre personnes (dont Tune est notre ennemi déclaré) le pouvoir de recevoir et de terminer toute plainte et tous appels à leur discrétion, nous soumet au pouvoir arbitraire d'étrangers, et finira par notre entière subversion.
c Si l'on se propose de gratifier quelques personnes de pensions et de revenus, le but sera manqué par la pauvreté du pays. Quand tous les revenus annuels de l'État seraient mis ensemble, puis doublés et triplés, cela ne ferait point encore un traitement considérable pour un seul de ces gentilshommes. Le peuple n'y pourra rien fournir, et il sera difficile de trouver un autre peuple qui puisse supporter en ce pa^s quelque charge considérable, car c'est une terre où l'on ne peut subsister que par un rude travail et une grande firo* galité.
« Dieu sait que notre plus grande ambition est de vivre d'une vie tranquille dans ce coin du monde. Nous ne sommes pas venus dans le désert pour y chercher la fortune ; et si
quelqu'un y Tient dans cet espoir, il sera déçu. Nous restons dans notre ligne; et il est loin de nos cœurs de méconnaître notre juste dépendance, notre sujétion envers Votre Majesté, conformément à notre charte. Nous ferons volontiers tout ce qui sera en notre pouvoir pour acheter la continuation de vos bonnes grâces ; mais c'est un grand malheur qu'on ne nous demande d'autre témoignage de notre loyauté que de sacrifier nos libertés, qui nous sont bien plus chères que la vie, car pour les obtenir nous avons volontairement risqué plus d'une fois nos jours et passé au travers de mille morts.
« Ce fut le mérite de Job, quand il siégeait comme roi parmi son peuple, d'être un père pour le pauvre. Un pauvre peuple, dénué de tout secours extérieur, sans richesse, sans puissance, crie maintenant vers le roi son seigneur. Daigne Votre Majesté regarder notre cause et maintenir notre droit ; ce sera pour lui un honneur durable dans Tavenir. »
Repoussés de toutes parts, les commissaires revinrent sans avoir agi ; la mollesse de Charles II négligea cette offense et oublia la plantation rebelle. Peut-être mênae la colonie eût-elle échappé aux dangers qui la menaçaient, si l'intérêt des marchands anglais, blessé par l'inobservation de l'acte de navigation, n'eût ranimé toute la jalousie de la métropole.
Un procès fut intenté pour obtenir l'annulation de la charte ; en vain le Massachusetts essaya-t-il de résister en offrant l'abandon du Maine, en essayant de corrompre le roi lui-même par des présents, en acceptant l'acte de navigation, non point comme une loi anglaise (c'eût été renoncer à ses privilèges), mais comme une loi coloniale librement votée par la cour générale ; tout fut inutile; le roi, poussé par un parti, voulait une soumission absolue. »
Cette soumission^ la colonie s*y refusa, car c'était pour elle un crime que de renoncer à la liberté,
« Les franchises de la Nouvelle-Angleterre, s'écriaiton, sont une part de l'héritage de nos pères ; y renoncerons-nonsî On nous dit que c'est nous exposer à de grandes souffrances? Plutôt souffrir que pécher. Il vaut mieux mettre notre confiance dans le Dieu de nos pères ' que dans les princes. Si nous souffrons parce que nous ne nous accommodons pas à la volonté des hommes contre la volonté de Dieu, nous souffrirons pour la bonne cause, et nous serons comptés comme martyrs par la génération prochaine et au grand jour du jugement. if>
Et sur le registre de la colonie , les représentants écrivirent : « Les députés ne consentent pas, mais s'en tiennent à leurs résolutions précédentes*. »
Il fallut céder néanmoins devant un arrêt, et ainsi tomba, en 1684, la charte que l'expédition de Winthrop avait apportée sur les rivages de l'Amérique, acte précieux qu'on avait défendu au travers de toutes les vicissitudes, et sur quoi reposait tout l'édifice des libertés de la Nouvelle- Angleterre. Désormais plus de barrière entre le peuple du Massachusetts et la volonté absolue de la cour d'Angleterre, plus de garantie pour la religion, plus de sécurité pour le commerce, ni même pour la propriété.
L'avènement de Jacques II aggrava la situation de la colonie. Dès 1686, le gouvernement fut remis à une
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commission ayant un pouvoir arbitraire; le fameux Andros renversa ce qui restait de liberté. La représentation populaire fut abolie, et l'Église anglicane introduite ; on établit des impôts arbitraires ; les planteurs perdirent à la fois leurs privilèges de colons et leurs droits de citoyens anglais, ce Est-ce que vous vous imaginez que les lois anglaises vous suivront au bout du monde? disait un juge à un accusé qui invoquait Yhc^ béas corpus. — Vous n'avez d'autre privilège que de n'être pas vendus comme esclaves, » répondait un des commissaires à un planteur qui réclamait ses droits*. Voilà ce que la restauration avait fait de l'Amérique.
Un pays habitué à trente ans d'indépendance ne pouvait accepter une telle situation, et sans doute une sédition eût éclaté, quand tout à coup la nouvelle de la révolution atteignit la colonie. La Nouvelle-Angleterre se souleva tout entière et redemanda sa charte. Cette conduite fut approuvée par le roi Guillaume ; mais les plantations ne retrouvèrent pas leur ancienne liberté. Au lieu du despotisme des Stuarts, on rencontra la souveraineté du parlement, la jalousie d'une aristo-^ cratie commerçante; et alors s'engagea entre l'Amérique et la métropole une lutte où la Nouvelle-Angleterre devait jouer le principal rôle , et qui en moins d'un siècle devait amener, avec l'aide de la France, rémancipation glorieuse des colonies, la fondation du puissant empire des États-Unis.