‹ Histoire des États-UnisChapitre 61 sur 119 · BEU6I0N, ESPRIT DE LIBERTÉ · texte numérisé non relu

BEU6I0N, ESPRIT DE LIBERTÉ

Messieurs,

Nous avons consacré quatre leçons à faire rhîstoire des colonies de la Nouvelle-Angleterre, à raconter le petit nombre d'événements qui ont marqué leur berceau, à exposer les formes générales de leur organisation politique , et certes on ne doit pas regretter lo temps consacré à cette étude, car il ne faut pas juger de l'importance de la Nouvelle-Angleterre par la place qu'elle occupe sur la carte des États-Unis; le peuple qu'elle renferme a de tout temps exercé une action' énorme sur le génie et les destinées de l'Amérique tout entière : c'est le levain du nouveau monde. Si Ton en croit des calculs probables, un tiers de la population actuelle des États-Unis descend des puritains de la Nou velle- Angleterre *. Dans l'État de New-York, et dans rOhio , deux des provinces les plus considérables de l'Union, ils constituent plus de la moitié des habitants,

/, Baacrott, I, 468»

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et c'est encore du Massachusetts et des États voisins que sont sortis la plupart des émigrants qui ont été peupler les solitudes de l'ouest, disséminant avec eux les idées, les lois, les usages de la Nouvelle-Angleterre. Ce que les Normands ont été pour les Saxons dans la Grande-Bretagne, les puritains l'ont été pour les autres colons de rAmérique. Ce sont eux qui ont donné au caractère national ses traits les plus prononcés.

Avant de passer à Thistoire d'autres provinces qui ne jouent pas un aussi grand rôle dans la vie politique des États-Unis, il convient donc d'épuiser notre sujet en étudiant, avec quelques détails, et dans ses éléments, l'esprit de liberté qui donne au peuple de la Nouvelle- Angleterre une physionomie si marquée. Jusqu'à présent nous n'avons vu que la surface des institutions ; il en faut pénétrer le fond; il faut connaître quelle force secrète les anime et leur donne la vie»

Ici nous abordons une question des plus délicates et des moins étudiées ; cependant elle est d'une application journalière en politique, et par conséquent elle offre un grand intérêt.

Vous êtes-vous jamais demandé ce que c'est que la liberté politique, et comment on peut la donner à un peuple? Est-ce quelque chose d'extérieur, d'absolu, comme une vérité mathématique , qu'on transporte de France en Chine sans qu'elle perde rien de sa valeur? Suffit-il de démontrer l'utilité d'une forme politique poiu* qu'à l'instant môme cette forme soit reçue universellement et sans résistance? La liberté ne serait-elle pas, au contraire, le résultat de certaines habitudes^d&

certains besoins qu'on ne peut communiquer à un peuple que par degrés , et ne faut-il pas des soins infinis pour l'approprier à la nation, au siècle , au climat qui doit en jouir?

Toute la science , toute la politique se partage entre ces deux écoles; l'école de l'absolu ou l'école philosophique, l'école de Texpérience ou l'école historique.

Si la première a raison, si la liberté est une vérité mathématique , un absolu , il suffît de transporter eo France la constitution d'Angleterre ou celle des États- Unis pour faire de nous à l'instant des hommes aussi libres, aussi habitués au gouvernement de la nation par elle-même que peuvent l'être , après des siècles d'expérience , les Anglais ou les Américains. Avec les institutions de Lycurgue on ferait de nous des Spjfftiates, et le rédacteur de la constitution de 1793, Hérault de Séchelles, avait raison de demander à la Bibliothèque les lois de Minos pour en doter la France; un problème trouvé par Euclide n'appartient-il pas à tout le genre humain?

Si au contraire la liberté ne résulte pas d'une charte, mais des mœurs, des idées, des habitudes d'un peujde; si on ne la décrète pas par un article de loi ; si le temps en est un des éléments nécessaires et si l'apprentissage ne s'en fait pas en un jour, qui ne voit que les constitutions, les chartes, les lois écrites n'ont de valeur que par le peuple qu'elles régissent, et par le souffle qui les anime et les vivifie?

Emprunter la charte d'un pays voisin , donner à un peuple les lois faites po\ir \m ^\x\x^ ^^\x!^^^ ^i^ xi'est que

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transporter un morceau de papier, si Ton ne trouve pas chez la nation qu*on appelle à la liberté l'esprit même de la nation qu'on imite, ou si tout au moins on ne parvient pas aie lui communiquer. Les colonies espagnoles ont pris aux États-Unis leur constitution ; c'est le tissu de Nessus qui les dévore et qui les tue.

Comprenez maintenant qu'étudier, comparer des constitutions, c'est un travail stérile, si on n'étudie pas en même temps les peuples pour qui ces lois ont été faites, si l'on n'entre profondément dans leurs idées et leur génie.

C'est ce qui vous explique tout à la fois pourquoi on vous retient, plus longtemps peut-être qu'il ne semble nécessaire, sur l'histoire des origines coloniales, et pourquoi, après avoir indiqué les dispositions princij^ales des chartes puritaines, on veut à présent vous montrer quelles idées régnaient dans la Nouvelle-An* gleterrCj et comment la liberté politique était pour les planteurs une nécessité de situation. Elle sortait de leur vie privée tout entière.

En premier lieu, c'était un peuple habitué dès longtemps à se gouverner lui-même. Ce n'est point le moment de retracer l'histoire de la constitution anglaise, et de montrer comment, grâce à l'accord des barons et du peuple, l'Angleterre jouit de bonne heure d'une liberté plus grande que celle du continent; il suffit de dire que de tous les peuples de l'Europe , au dix-septième siècle, les Anglais étaient les plus avancés dans la pratique du libre gouvernement.

Ce goût d'indépendance, particulier de tout temçs à

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la race anglaise, fut encore développé par les circonstances de l'émigration ; les puritains, laissant à la mère patrie ses privilèges, emportaient avec eux Fégalité politique , base première, condition essentielle de la liberté. C*étaient des marchands, des bourgeois, de petits propriétaires. D'une part, point de misérables sans éducation, et asservis aux besoins de chaque jour; de l'autre, point de seigneurs réclamant ou des privilèges féodaux, ou la supériorité que donne la naissance. Davantage, point d'évéques, point de clergé dominant, formant une caste distincte et privilégiée ; point dema^ gistrat qui voulût installer dans le nouveau monde un gouvernement fait pour un autre pays; en un mot rien qui altérât l'égalité. Au contraire, la ressemblance des conditions, un égal éloigncment de la misère et de la richesse, de l'illustration et de la bassesse, l'unité du but, le lien religieux, tout concourait à établir un même niveau, pour cette société nouvelle, tandis que nous, c'est d'hier seulement que nous avons déraciné l'inégalité (et bien plus encore des lois que des mœurs), et cela au prix d'une révolution sanglante, et qui trop souvent a perdu par ses excès les institutions mêmes qu'elle prétendait fonder.

A cet élément d'indépendance, à l'égalité politique qu'il ne faut point confondre avec l'égalité absolue des niveleurs modernes (celle-là serait la destruction de toute liberté, ce serait l'égalité de la brute dans l'écurie), il faut joindre le ressort énergique que donnait à la liberté individuelle la foi^ la croyance des puritains. On ne patle pas des formes toutes républicaines de leur

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Église; on a déjà traité cette question. Je remonte plus haut, et je demande d'où est sorti cet esprit républicain qui a transformé tout ensemble la croyance , le culte et la société?

J'avance ici sur un terrain brûlant; je réclame toute YOtre indulgence si par hasard ma parole allait plus loin que ma pensée , et pouvait vous blesser dans ce que l'homme a de plus respectable, dans vos convictions religieuses.

J'ai un respect véritable , et qui n'a rien d'aifecté , pour le catholicisme; il a fait de très-grandes choses, et je crois que ses destinées sont loin d'être accomplies , mais je ne pense pas le méconnaître en disant qu'une religion fondée sur le principe d'autorité, et qui exige des fidèles la soumission absolue de la raison dans les matières de foi et même de discipline, si elle abat l'orgueil, comprime aussi jusqu'à un certain point la pensée de l'individu, et qu'en deux mots, par le tour d'esprit qu'elle donne, elle semble mieux faite pour fournir des sujets à une monai:chie que pour développer les instincts énergiques du répubUcain.

Il est remarquable, du moins, que toutes les grandes monarchies modernes ont été catholiques, et que toutes les républiques qui se sont établies, la Hollande, la Suisse, l'Amérique, appartenaient surtout aux opinions calvinistes.

On comprend en effet qu'un individu à qui on remet la Bible dans les "mains comme sa seule règle de conduite, qu'on rend responsable et seul responsable de sa destinée religieuse^ on comprend, dis-je, que pour cet

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individu, à considérer en lui le citoyen, la moitié du chemin est déjà faite ; n a l'âme républicaine.

Je ne veux point, du reste, donner à cette observation une portée trop grande. A Dieu ne plaise que je prétende que la croyance tienne aux formes politiques^; quMl y a une religion pour les monarchies, et une autre pour les républiques. L'exemple du catholicisme florissant aux États-Unis suffit à prouver que cette communion peut vivre dans une république, et il y a même dans la hiérarchie romaine certaines formes qui, en se développant dans le sens de la liberté, peuvent rapprocher l'organisation religieuse de l'organisation politique, sans qu'il y ait d'altération essentielle dans ce saint édifice consacré par tant de siècles. C'est ma qu'une émancipation plus complète qui remettrait au diocèse la nomination ou au moins la présentation de l'évoque, c'est ainsi que des conciles fréquents, indépendants du bon plaisir de l'État, toutes mesures qui seraient accueillies avec faveur par le clergé, car elles ne seraient qu'un retour aux libertés primitives, mettraient l'Église plus en harmonie avec les idées du siècle.

Ce que j'ai voulu dire seulement, et ce que je crois véritable, c'est que, surtout à une époque où la séparation de l'Église et de l'État n'était rien moins qu'établie (il n'y a encore qu'un pays au monde, l'Amérique, où cette séparation soit complète), il était naturel que, chacun portant dans le monde extérieur les idées qu'il avait reçues dans l'Église, le puritain rêvât l'indépendance comme le catholique la monarchie, chacun

prenant son Église pour Tidéal de sa politique, et voulant modeler la cité terrestre sur la cité de Dieu.

C'est ainsi que la doctrine puritaine, qui poussait à Findépendance, à la souveraineté du jugement individuel, et qui par une conséquence naturelle conduisait à l'organisation de FÉglise sur la base du suffrage universel^ était par sa nature même un énergique instrument deUberté. Comment faire accepter les institutions de la monarchie absolue à des hommes qui, dans la ferveur de leurs convictions nouvelles, aimaient mieux mourir que de se soumettre à l'autorité d'une Église établie, et qui se croyaient martyrs en défendant les droits du jugement individuel, en d'autres termes, et sans en avoir conscience, les droits de la raison ?

Remarquez le rôle que joua la doctrine puritaine , rôle opposé à celui qu'a tenu le catholicisme , vous comprendrez comment la religion a conservé tant de place dans la vie américaine. Chez nous, quand la raison a commencé de s'émanciper, elle a rencontré comme adversaire l'Église effrayée. Des deux parts, dans l'attaque comme dans la résistance, on a été à l'extrême; ce n'est qu'après des luttes sanglantes qu'on a fini par comprendre que la foi et la raison ont des provinces distinctes, et qu'elles peuvent vivre l'une près de l'autre non-seulement sans se détruire, mais en se prêtant un mutuel appui.

En Amérique, le rôle du puritanisme a été tout différent; sans doute il a été violent et persécuteur au dehors ; mais au dedans, et sans s'en rendre compte, il a favorisé la raison. Chacun a vu dans la Bible, comme

dans un miroir, l'image de son esprit ; chacun a lu dans le texte sacré ce que sa pensée et quelquefois sa passion y voulaient lire ; et ainsi, en face des prescriptions de l'Église anglicane qui commandaient une obéissance absolue, le puritanisme a été Fexaltatioû, l'enivrement de la raison individuelle.

Voici un exemple remarquable de cette liberté foih damentale du puritanisme. Quand se fit la premièie émigration, celle qui fonda New-Plymouth, Robinson, le pasteur de la petite colonie de Leyde, accompagna jusqu'au navire les pèlerins qui s'embarquaient sur la Fleur de Mai^ et, comme s'il avait déjà le pressentiment que la mort l'empêcherait de les rejoindre, il leur adressa pour adieu les paroles suivantes :

FrèreSi nous allons bientôt nous séparer ; vivrai-je pour TOUS revoir encore sur la terre , le Dieu du ciel est te seul qui le sache. Mais qu'il Tait ou non permis, je ?oai somme devant Dieu et les anges bénis de ne point me suivre plus loin que vous ne m'avez vu suivre le Seigneur Jésus- Christ.

Si Dieu vous révèle quelque chose par un autre de ses organes, soyez aussi prêts à recevoir cette vérité que vous l'avez toujours été à accueillir celles que vous faisait connaître mon ministère, car je suis sincèrement convaincu qoe Dieu fera encore sortir beaucoup de vérités de sa sainte parole. Pour moi, je ne puis assez déplorer la condition des Églises réformées qui, arrivées à un certain degré en religioD} ne veulent pas aller plus loin que n*ont été les instruments de la réformation. On ne peut amener les luthériens à aller au delà de ce qu'a vu Luther. Quelque part de sa volonté que notre bon Dieu ait révélé à Calvin» les luthériens aimeraient mieux mourir que de l'embrasser. Et les calvinistes, vous le

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voyez, s'attachent au point où les a laissés ce grand homme de Dieu, qui cependant n'a pas tout vu.

C'est une misère regrettable, car encore bien qu'ils aient été dans leur temps des flambeaux qui ont brillé et resplendi, cependant ils n'ont point pénétré dans tous les desseins de Dieu, et s'ils vivaient aujourd'hui ils seraient tout aussi disposés à accepter une bonne nouvelle qu'ils l'ont été à recevoir la première ; car il n'est pas possible que le monde chrétien :, sorte si tard des épaisses ténèbres antichrétiennes, et que la ^ perfection de ia connaissance éclate ainsi tout d'un coup.

Ainsi donc, la religion a été pour les puritains, au dix-septième siècle, ce que la philosophie a été pour les incrédules au dix-huitième ; mais avec cette différence fe toute à son avantage, que le champ qu'offrait la Bible, I* tout étendu qu'il -fût, n^était pas illimité, et que pour F; une foule de questions, pour la morale notamment, l'usage avait planté des bornes que personne n'entendait déplacer.

Ce rôle philosophique, la religion le remplit encore aujourd'hui en Amérique. Il y a peu de rationalistes aux États-Unis, et ils y sont mal vus; mais il y a des unitaires qui proclament qu'il n'y a qu'un Dieu, qui rejettent la divinité de Jésus, le péché originel et Tétemîté des peines de l'enfer, et qui voient dans le Christ non pas un médiateur mort pour sauver les hommes, mais un modèle à imiter. Seulement, tandis que le déisme reste ici à l'état d'opinion individuelle, en Amérique il fonde une Église ; il a ses apôtres, sa doctrine, sa morale et ses prosélytes. Ce qui chez nous est philosophie, là-bas est religion.

Je reviens aux premiers temps de la colonie. On n'a

pas oublié la sévérité religieuse des premiers puritaiiig; pour eux l'État n'était, à proprement parler, qu'une Église; aussi la morale, qui chez tous les peuples croyants est une dépendance de la doctrine, et qui par conséquent relève du prêtre, se trouvait soumise au ministre magistrat; et par une conséquence logique, quoique bizarre en apparence^ les délits moraux se transformaient en délits civils, et ceux-ci en délits de conscience. Vous vous rappelez les lois du Connecticut

Avec le progrès des lumières, la séparation de l'Église et de l'État s'est faite, et plus complètement en Amérique qu'ailleurs, puisque aujourd'hui le culte est une association privée soutenue par les contributions voloQtaires de chaque communion ; mais la moralité pubCque a conservé quelque chose de son caractère primitif^ et dans ce pays jaloux de liberté, on accorde à l'État une influence beaucoup plus grande sur certains actes privés que dans des pays qui ne sont rien moins que républicains.

C'est ainsi qu'aujourd'hui, dans la Nouvelle-Angleterre, l'observation du dimanche est maintenue avec une rigueur plus grande que dans la mère patrie. C'est une inconséquence, car si c'est en vertu de la Bible qu'on ordonne la célébration du jour du Seigneur, c'est une invasion de l'État dans le domaine de la conscience; et si c'est simplement par raison politique qu'on assure aux classes ouvrières un jour de repos, il est bizarre qu'on leur interdise tout plaisir, toute hoQr nête récréation.

Le repos du dimanche est ainsi un ancien usage que

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les mœurs ont conservé après que l'influence politique del'Égiîse a cessé; les mœurs ont également soutenu des dispositions qui se justiflent par elles-mêmes, mais qui avaient leur racine première dans la religion. Aujourd'hui, par exemple, à Boston, l'adultère el la prostitution sont des crimes publics prévus et punis par les loisj il y a contre l'ivrognerie des mesures sévères, et parmi ces mesures il en est de préventives qui voua étonneraient dans un pays de liberté, si vous n'en connaissiez les principes austères. Il faut un privilège pour ouvrir un cabaret, el dans tous les États de la Nou- ■velle-Angleterre, honnis un seul, la vente des liqueurs spiritueuses est absolument défendue.

Celte intervention de l'État dans les habitudes privées ne peut s'expliquer que par le rôle primitif de l'État-Église. Sans doute aujourd'hui toutes les nations civilisées attribuent à l'État une haute tutelle, mais cette tutelle, qui chez nous esttoute politique, apour les Américains quelque chose de sacré et de religieux, et par conséquent on l'accepte avec plus de déférence qu'on

' ne fait en France, où la liberté n'est trop souvent que le droit pour chacun de vivre à sa fantaisie. Dans la Nouvelle-Angleterre, on entend aujourd'hui la liberté comme faisait Winlhrop au dix-septième siècle. C'est le droit à tout ce qui est bien, à tout ce qui est beau, h tout ce qui est juste, mais rien de plus, et par conséquent on admet une intervention de l'État plus grande

I que nous ne l'imaginerions au premier abord.

' Ajoutez que, comme la morale publique a été réglée par la religion, l'opinion la soutient plus encore que la

loi. Enfreindre la loi n^est pas seulement un délit, c*est un sacrilège ; Thomme immoral, ou dont la conduite est peu ordonnée, est considéré comme un impie. De là un ordre rigoureux, une sévérité tout extérieure pour certains actes que nous regardons d'un œil plus indulgent. La vie privée, la liberté de l'individu, se trouvent ainsi contenues dans des limites étroites, dont profite la liberté du citoyen. Le lien politique se relâche d'autant plus que le lien moral est plus serré.

On comprend comment la religion puritaine laissant à la pensée un champ des plus larges, en même temps qu'elle borne sévèrement la vie civile, a évité le grand danger de la philosophie qui souvent, en émancipant la pensée, livre le cœur à toute la licence des passions. Il est aisé maintenant de sentir comment cette société si régulièrement ordonnée, et si formaUste, était pourtant si libre, si indépendante par un autre côté ; comment, suivant une maxime anglaise un peu détournée de son sens, les puritains étaient libres par les lois et esclaves par la coutume; comment enfin les mêmes hommes demandaient à la loi de les gêner le moins possible, et suivaient ponctuellement les usages reçus. Ce caractère, qui fut celui de la vieille Rome, est encore aujourd'hui celui de la Nouvelle-Angleterre.

Si la religion favorisait la Uberté poUtique, le génie propre des émigrants y contribuait aussi pour beaucoup.

Vous savez quel est le caractère que Tacite donne aux tribus germaniques, caractère qui le frappait d'autant plus qu'il est tout opposé au génie romain : c*eat

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rindépendance individuelle. Le barbare se suffit à lui- ;nême, et par conséquent reçoit avec méfiance tout ce qui diminue la liberté en la réglant. Tacite nous représente les Germains ne formant pas de villages, mais s'établissant isolément là où le pays les attire, ut fonSf ut nemus plaçait. Les émigrants qui n'appartenaient point aux conquérants de race normande, mais aux Saxons, portaient en Amérique ce trait caractéristique de leurs ancêtres, et qui se retrouve aujourd'hui en Allemagne ; c'est ce qui explique et au delà com- * ment la race germanique est faite pour coloniser dans la solitude et Tisolement, tandis que nos races méridionales ne se développent et n'agissent que par agglomération, comme des armées; la solitude leur est mortelle.

Dans cet état de choses on sent quelle est l'importance de l'individu, de la famille et de la maison, ce qui nous explique le respect du domicile poussé si loin chez les Anglais, et la valeur toute particulièçe qu'ils donnent au mot at home (le chez-soi). Chaque individu est souverain ; il n'est point, comme dans les républiques antiques, l'esclave de l'Etat; il n'est pas fait pour la cité ; c'est la cité qui est faite pour lui. Il n'est pas non plus le rouage d'une machine comme dans les systèmes socialistes ; il existe par lui-même et pour luimême avant tout, et ne doit à la société que ce que Tintérêt social peut rigoureusement exiger. Au début de la plantation , chaque famille était une petite monarchie indépendante ; il était difficile de demander beaucoup à ces fermiers disséminés sûr le sol, perdus dans

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les forêts, qui se nounîssaient et s'habillaient de leurs propres mains, et pour qui l'argent était souvent chose inconnue.

Telle est encore aujourd'hui la situation des États de rOuest, qui sont parmi les plus démocratiques ; le Michigan, par exemple, nous représente assez bien ce qu'était, il y a deux siècles, le New-Hampshire ou le Gonnecticut.

Ainsi le caractère de la race portait à l'indépendancei et le genre de vie concourait à développer ce fier sentiment. Le régime communal n'y servait pas moiDS. Ce régime , qui depuis deux siècles fait la force de la Nouvelle-Angleterre, mérite notre attention; car c'est la base la plus solide de la liberté américaine. Un des mérites de M. de Tocqueville, c'est d'avoir bien compiis l'importance de cette organisation, et de l'avoir mise en pleine lumière.

Les États-Unis sont, comme le nom l'indique, une fédération, c'est-à-dire que la souveraineté centrale est limitée et n'absorbe point la souveraineté locale. Hais, en outre, les États particuliers sont eux-mêmes constitués dans leur intérieur comme l'Union; chacun d'eux peut être défini une fédération des petits États souverains et indépendants dans certaines limites. Ces petits États, ces petites républiques portent le nom de iowns ou totonships, ce qu'on a rendu en français par le mot district j ou plus récemment (M. de Tocqueville, par exemple) par le mot commune, qui n'est pas plus exact. Le township est une division temtoriale conune notre canton, et peut contenir plusieurs communeSi

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Dans la Nouvelle-Angleterre il comprend en général de cinq à six milles carrés, et de deux à trois mille habitants.

Ces communes (je rae servirai de ce nom faute d'un meilleur) sont aujourd'hui maîtresses de leurs affaires intérieures, et s'administrent librement par des officiers que le peuple choisit tous les ans; mais dans l'origine, lors de la première colonisation, quand le pouvoir central était plus faible, et les intérêts généraux moins développés, leur indépendance était encore plus grande. Chacun de ces municipes était une petite république. S'il envoyait des délégués à la cour générale, c'était pour un petit nombre' d'affaires d'un intérêt commua, comme font aujourd'hui les États, quand ils envoient des députés à WashingtOD. L'Amérique était dès lors organisée à l'inverse de nos idées; en France la vie va du centre aux extrémités, c'est l'État qui accorde des libertés à la commune; dans la Nouvelle-Angleterre la vie va des extrémités au centre, c'est la commune qui cède à l'Étal quelques-uns des droits de la souveraineté. On ne trouverait personne en Amérique qui reconnût à l'Éiat le droit d'intervenir dans la direction des intérêts purement communaux ; ce qui chez nous est un dogme serait là-bas une hérésie.

La liberté politique a donc, dans la Nouvelle-Angleterre, des racines plus profondes qu'il n'est possible d'en juger sur la lecture de constitutions qui diffèrent peu des nôtres. La nation n'a pas qu'un intérêt indirect à la représentation du pays ; elle ne se réunit pas ^olemment tous les trois ans pour faire une élection.

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abdiquer entre les mains de ses délégués et retomber dans la torpeur; elle veille sans cesse, elle agit sans cesse, mais divisément, dans un petit cercle, et pour des intérêts que comprend le moindre citoyen.

En d'autres termes et pour exprimer par une comparaison la différence des deux systèmes, ce courant d'idées libérales, souvent grossi d'erreurs et de passions mauvaises, qui règne en tout pays de discussion, nous prétendons le contenir par une digue que nous n'ouvrons qu'à intervalles périodiques et qu'emporte souvent l'orage, tandis que les Américains divisent ce flot menaçant en ruisseaux, en irrigations perpétuelles qui portent partout la fécondité, et de la liberté ne font connaître aux générations nouvelles que les bienfaits.

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