‹ Histoire des États-UnisChapitre 64 sur 119 · Bancroft, I · texte numérisé non relu

Bancroft, I

2 . Une autre question est de savoir s'il est néceMdtre et à propos d'imposer l'éducation obligatoire. Là il ne s'agit plus de droit, mais decon- Tenance. Pour moi, je crois qu'on ne doit imposer l'obligation que lorsque Feipérience aura prouvé que la gratuité de Téducation ne suffit pas pour décider les pères à faire instruire leurs enfants.

son gré, mais il n*est point maître de le tenir dans l'ignorance et de lui refuser l'éducation ; car cette éducation, si c'est un droit à l'égard de l'Ëtat, c'est un devoir à l'égard de l'enfant, et c'est la cause de TenfiMit que l'État prend en main^ quand il force' le père à envoyer son fils à l'école.

Cet esprit de protection, d'encouragement pour l'éducation ne s'est jamais ralenti dans la Nouvelle-Angleterre ; c'est une des gloires auxquelles elle tient le plus. Aussi pour ce qui regarde la diffusion de l'enseignement primaire, a-t-elle le premier rang parmi les nations ; elle passe même avant la Prusse, qui avec raison tire vanité des sacrifices considérables qu'elle a fûts pour l'éducation du peuple ^

L'organisation de l'enseignement primaire diffère de la nôtre et mérite d'être étudiée. La loi de l'État fixe le nombre minimum des écoles, et le minimum de l'impôt qu'on y doit appliquer ; mais le reste regarde le township, quoiqu'on ait senti, comme en Angleterre, la nécessité d'une certaine direction générale, et qu'aa Massachusetts, par exemple, on ait établi un bureau central pour surveiller l'enseignement. La question de communale est devenue provinciale, mais , en ce point même on n'a donné à la province qu'une influence morale, et quant à l'État, il ne se mêle point de l'éducation. On a craint que son action ne refroidit celle des citoyens.

1. Je trouve, dans un rapport de 1832, que sur cent commuDesdf Massachusetts donnant à peu près 200,000 habitants, on n'avait troaté parmi les Jeunes gens de quatorze à vingt ans que dix personnes qui M ÊMwaieut paa lire. •

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a VU plus haut comment l'État se divise eo townships ou communes; c'est à la commune qu'il [appartient de fournir aux frais de l'école. On réunit tous les habitants, on leur fait voter une taxe sur la propriété pour le budget scolaire de l'année. La commune, pour ce qui concerne l'enseignement, est divisée en un certain nombre de districts, suivant sa grandeur et sa population, et dans chaque district U y a un comité d'éducation qui reçoitune part de l'impôt, suivant le uombie des enfants qu'on élève. C'est ce comité qui choisit l'emplacement de l'école, nomme le maître et désigne les livres et tes méthodes, à moins qu'il ne s'en remette au maître en ce point ; en deux mots, c'est le comité qui répond à la commune du bon étal de l'enseignement. H y a dans chaque district au moins une école avec deux classes, l'une pour les petits enfants, tenue d'ordinaire par une femme ; l'autre tenue par un homme ou par une femme, pour apprendre aux enfants plus âgés la lecture, l'écriture, l'arithmétique, la grammaire, l'histoire et la géographie.

Quant à l'enseignement religieux, il n'est point donné dans l'école payée par la commune; il était difficile qu'il en fût autrement dans un pays partagé entre tant de sectes diverses, et qui se disputent les esprits.

Sans juger ce système sous le point de vue technique, je me contente de signaler, comme résultat acquis, [un grand avantage et un grand inconvénient. L'inconvénient est le peu de stabilité du maître qui dépend du comité local, et qui souvent se trouve en butte à de petites (jalousies locales. Cette dépendance éloigne

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de la carrière une foule d'hommes qui eussent fait d*excellents maîtres, et c'est à quoi on a remédié au Massachusetts par l'établissement d*un bureau central. L'avantage, c'est remploi des fenmies pour Téducation, emploi qui, dans un pays où le temps est précieux, permet de commencer Féducation de meilleure heure. De Faveu général, les femmes chargées de renseignement s'y montrent plus soigneuses, plus dévouées, plus attentives que les hommes. Aussi, dans le Massachusetts, les deux tiers des maîtres sont des femmes. Il faut que l'avantage en soit bien évident, car on sait qu'il n'est pas dans les idées anglaises ou américaines d'occuper les fenunes. Il est vrai que l'enseignement est une profession toute particulière, et qui tient d'une fonction religieuse plus que d'un métier.

Passons maintenant aux avantages politiques que ce système a sur le nôtre, et que nous pourrions aisément nous approprier pour vivifier nos communes.

Le premier de ces avantages c'est de donner à toute la population un intérêt direct au progrès et à la bonne distribution de l'enseignement; c'est le peuple qui, dans rassemblée communale, vote le budget scolaire, et le dépense par ses comités; c'est lui qui en profite par ses enfants. Toute l'administration de l'école est directement dans ses mains.

Et, notez-le bien, grâce à la loi qui garantit le droit de l'État en établissant un minimum, la commune peut faire plus que la loi n'exige (c'est le cas ordinaire), mais elle ne peut jamais faire moins. Si par égolsme elle ne se conforme pas aux prescriptions légales, tout

père de famille la cite devant le jury, et la fait condamner à une indemnité immédiate; c*est une mesure aussi expéditive que certaine.

Un autre avantage de ce système, c'est que les frais de l'école sont faits non point par le père qui envoie son enfant, mais par tous les propriétaires du district".

C'est une disposition toute favorable aux pauvres. On a remarqué qu'en général un cinquième des habitants paye la moitié de la taxe, tout en n'envoyant à l'école que moins du sixième des enfants.

Ainsi la taxe d'école est au tond un iînpôt mis sur le riche pour élever les enfants du pauvre ; c'est une œuvre également utile aux deux parties. Le pauvre reçoit de la société le bienfait de l'éducation, c'est-à-dire un moyen de vivre et un préservatif contre la misère et le crime ; le riche est assuré qu'une société où l'éducation est générale sera à l'abri des bouleversements auxquels l'ignorance livrera toujours une république. En outre, et comme il paye une taxe assez élevée pour que l'école soit parfaitement tenue, le riche envoie ses enfants se mêler avec les enfants du pauvre, et ainsi s'obtient sans violence, sans contrainte, cette communauté d'éducation que les anciens déclaraient nécessaire danâ une répubUque, et dont ils faisaient la première condition

1. Cette taxe est allégée dans les États nouveaux» où, lors de chaque eréation de nouveaux territoires, un trente-sixième de chaque township (six cent quarante acres) est affecté à l'entretien des écoles.

n y a aussi des fondations considérables. Le Connecticut, par exem^^le, consacre à ^éducation un fonds de deux millions de dollars, produit de la vente des terres que l'État possédait au bord du lac Érié dam

rohio.

248 HISTOIRE DE LA. FONDATION DES ÉTATS*l}mS.

d'un État libre. On sait que ce fut le rêve de nos ^éfo^ mateurs au temps de la Convention.

C'est ainsi que la liberté donne aux Américains cette éducation commune que Lepelletier ne croyait obtenir que par la séparation violente du père et des enfants; insensé, qui détruisait la famille au profit incertain de la république, comme si la famille n'était point, ausâ bien que l'État, d'institution divine ; comme si tons deux n'avaient point des conditions naturelles d'existence qui s'entr'aident au lieu de se contrarier ! Preuw nouvelle qu'il n'est point de progrès qu'on ne puisse obtenir par la liberté ; et qu'il n'en est point qu'on emporte par la violence. Là est la différence des politiques et des rêveurs ! Quand un homme vous demande cinq ans de despotisme pour fonder la liberté, soyez sûr que cet homme, s'appelât-il Turgot, est non point un homme d'État qui veut éclairer et régulariser la société existante, mais un théoricien qui rêve une société chimérique.

Les Américains de la Nouvelle-Angleterre, gens pratiques et positifs, ont fait des sacrifices considérables pour l'éducation ; ils ont calculé dès le premier joor que l'éducation du peuple était pour la république une question de vie ou de mort. C'est parce qu'il s'aj^ sait de l'intérêt et du salut commun, que ces gens, qui s'en remettent à l'intérêt privé du maintien de la religion et d'une foule de choses que nous réservons à l'État, n'ont point voulu que l'éducation du peuple pût être un instant négligée, et en ont fait le premier devoir de la commune.

NOUYELLE-ANGLETERRB. 249

Voici, du reste, en quels termes un des grands orateurs de l'Amérique , M. Webster, a parlé des écoles du nouveau continent, écoles où il avait reçu toute son éducation et dont il était le vivant éloge. C'est en 1821, quand le Massachusetts réforma sa constitution, que M. Webster exposa dans la Convention les principes suivis de tout temps dans la Nouvelle-Angleterre pour l'enseignement primaire :

A ce sujet des écoles libres, la Nouvelle-Angleterre est en droit de prétendre à une gloire toute particulière. Elle adopta dès le premier jour, et a constamment maintenu ce principe, que c'est un droit incontestable et un devoir rigoureux pour rÉtat que de pourvoir à TinstrucUon de toute la jeunesse. Ce qui en d'autres pays est laissé au hasard ou à la charité, nous l'assurons par la loi. Quand il s'agit de l'instruction publique, nous tenons que tout citoyen est sujet à l'impôt en proportion de sa fortune , et sans nous inquiéter de savoir s'il a ou non des enfants qui profiteront de l'éducation qu'il paye. C'est pour nous un système d'administration sage et libéral qui assure tout à la fois la propriété et la vie des citoyens et la paix de la société. Nous cherchons à prévenir dans une certaine mesure l'application du Code pénal, en inspirant dès le premier flge des principes salutaires et conservateurs de la vertu et de la société. En développant Tesprit, en agrandissant le système des jouissances intellectuelles, nous espérons habituer rindividu à se respecter davantage , et à mettre en luimôme plus de confiance. Par l'instruction générale, nous cherchons autant que possible à purifier l'atmosphère morale, à donner le dessus aux bons sentiments, à tourner contre l'immoralité et le crime le courant des idées et des opinions, secondant ainsi les menaces de la loi et les prescriptions de la religion. En développant le sens moral , en faisant préva« loir les principes et les lumières, nous espérons trouver des

garanties en dehors et au-dessus des lois, nous espérons continuer et prolonger le temps où dans les villages et les fermes de la Nouvelle-Angleterre on puisse dormir en paix derrière des portes sans verrous. Et sachant que notre gouvernement repose directement sur la volonté publique, nous tentons de donner à cette volonté une bonne et sûre direction.

Nous ne comptons pas sans doute que tous nos élèves deviendront des philosophes ou des administrateurs, mais nous espérons, et notre croyance en la durée de notre gouvernement repose sur cette confiance, que par la diffusion des lumières et des bons et vertueux sentiments, l'édifice politique sera aussi bien défendu contre les violences ouvertes et les ruines subites que contre Faction lente et souterraine, mais non moins destructive, de la licence^.

Après les institutions municipales et réducation populaire, il nous reste à parler de la milice qui, de tout temps, a été considérée par les Américains comme une des principales garanties de la liberté.

L.i milice, c'est ce que nous nommons la garde nationale, avec cette différence qu'en Amérique la milice n'est point un supplément de l'armée, une défense in* térieure : c'est l'armée même. On n'a jamais voulu de troupes permanentes, fussent-elles composées de citoyens. En paix comme en guerre, les Américains ne s'en remettent qu'à eux-mêmes du soin de protéger la patrie, c'est l'œuvre de tous.

Je ne veux point aborder une question souvent discutée, savoir si la liberté est incompatible avec des années permanentes ; il est clair qu'il y a là un problème compliqué et qui ne peut recevoir partout la

/• Encyclopedia wiae:ntQiMk, XrVLc\Q *. United ScaCet. (Édacatton*)

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même solution. La situation géographique et politique d'un pays, l'état des esprits, le goût et les idées de la nation, sont des choses dont il faut tenir compte. L'Angleterre, entourée par la mer et défendue par ses murailles flottantes, n'est pas dans la même condition que la France, placée en face des peuples qu'elle a souvent combattus ; et on comprend aisément que les États- Unis, sans autre voisinage que celui du Canada ou des anciennes colonies espagnoles, et plus menaçants que menacés, n'aient aucun besoin d'une armée. Tout ce que je veux montrer, c'est que les Américains, comme tous les peuples libres, ont considéré les années per- ' manentes comme un danger, et qu'ils se sont réservé, avec une jalousie extrême, et comme le premier attribut du citoyen, le droit de porter les armes et de défendre seuls la patrie et la liberté.

C'est lainsi, du reste, que les anciens considéraient la chose. A Rome, par exemple, durant toute la république, il n'y eut point d'armée permanente ; on poussait si loin la déâance contre les soldats, on était si jaloux de ne laisser dans la ville d'autre puissance que celle des lois, qu'on prenait des précautions, même contre les citoyens. Quoique l'armée ne fût formée que de Romains, et de Romains propriétaires, on craignait cependant qu'un ambitieux ne tournât à son profit le respect de l'autorité, et cette vertu d'obéissance que (es habitants de ia Ville étemelle poussaient à l'extrême. Il n'y avait point de soldats dans Rome ; c'était hors des murs que seréunissfùentles citoyens en armes. Jamais Don plufi il n'y avait de général dans la ville. Une fois

â52 HISTOIRE DE LA FONDATOIN BSS ÉTATS-UNIS.

qu'il avait revêtu Vimperiumj en vertu d'une loi particulière, le consul ou le préteur ne pouvait plus rentrer dans Rome sans abdiquer ; et pour qu'un triomphatmir montât au Gapitole, revêtu de ses insignes militaires et entouré de ses troupes, il fallait un décret du sénat ou du peuple. On voit que les Romains comprenaient de quels ménagements la liberté a besoin; l'expérience prouva combien leurs craintes étaient fondées. Dès que l'armée fut composée de gens qui n'avaient point de propriété à défendre, et pour qui la guerre était un métier, retenus qu'ils étaient par des conquêtes lointaines, Rome fut trahie par ceux qui devaient .la garder; Harius et Sylla s^en disputèrent les dépouilles ; leurs successeurs se battirent autour d'un cadavre.

En Angleterre, d'autres causes et un môme amour de la liberté amenèrent des effets semblables ^ . Dans la féodalité, le service était fait par les propriétaires de terres; c'était un service limité, contractuel, qui attestait la liberté même de celui qui servait. Plus tard, les communes se firent place dans le système féodal. Dan? ses longues guerres contre la France, ce fut avec ses yeomen et ses milices que l'Angleterre nous fit tant de mal. II n'y eut d'armée permanente, dans la Grande- Bretagne, que celle du parlement, sous Charles I* et elle fit la révolution. Ce fut elle qui, après avoir tué le monarque, dégradé la noblesse et ruiné l'Église, finit par donner à Gromwell une autorité plus que royale* Aussi, à la restauration, vit-on reparaître l'horreur des

1 Macaulay, History of EngUtnd, eh^g. nu

NODY£LL£-ANGL£TBaRE. 253

armées permanentes. La seule force armée que 'reconnut la loi, ce fut la milice, espèce de landwehr fournie et entretenue par les propriétaires, et qu'on exerçait quinze jours par an. Les beaux esprits du temps, les courtisans qui, dans leur exil, avaient admiré les troupes régulières de Louis XIY, ne se faisaient faute de railler ces paysans maladroits; il n'est pas d'épigramme contre notre garde nationale que Dryden n'ait faite deux siècles plus tôt contre la milice anglaise ^ ; mais cela n'empêchait pas cette institution d'être populaire par excellence. On avait trop souffert des habits rouges d'Olivier, on redoutait trop l'exemple de la France pour vouloir de ces armées qui empêchent ou détruisent la liberté.

C'est ce qui explique comment le prince d'Orange, avec une poignée d'hommes, renversa Jacques II, et comment Oharles-Édouard espérait reconquérir la couronne de ses pères avec quelques milliers de Français et d'Espagnols. Toute la question était d'avoir pour soi le pays; le peu de soldats qu'on tenait sous les drapeaux n'y pouvait rien contre le vœu national. Jamais, du reste, l'armée n'a été populaire en Angleterre ; ce n'est vraiment que depuis la guerre contre Napoléon, que l'opinion s'est réconciliée avec cette inslitu* tion. L'esprit de la nation est tout civil, comme en

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