‹ Histoire des États-UnisChapitre 81 sur 119 · Bancroft, H · texte numérisé non relu

Bancroft, H

la famille Baltimore dans le Maryland ; mais elle voulut reconnaître les sacrifices et le dévouement dePenn, et, par un sentiment qui lui fait honneur, elle indemnisa les héritiers de son illustre fondateur.

Je reviens à Penn. Comme il rentrait en Angleterre, Charles II mourut , et l'affection que Jacques II avait gbrtée à Tamiral se reversant sur le fils, Guillaume Penn devint un personnage influent à la cour d'Angleterre, où son esprit, sa finesse, rehaussés par la singularité de son costume et de ses manières, lui assurèrent quelque chose du succès d'originaUté qu*eut plus tard Franklin à la cour de France.

Le premier usage qu'il fit de sa faveur fut d'obtenir la délivrance de ses frères persécutés; quatre cents quakers sortirent des prisons où l'intolérance de l'Église anglicane les avait enfermés sous le dernier roi. Il écrivit en faveur des dissidents de toutes les sectes, demandant la liberté civile et politique pour toutes les opinions, y compris ces catholiques auxquels on portait une haine si profonde qu'elle a laissé ses racines au fond des cœurs, et qu'aujourd'hui eUe fait encore partie du patriotisme anglais.

Ce cri de tolérance fut accueilli avec faveur par le roi; la politique de Jacques s'accordait avec son goût pour le fils d'un ancien ami. Se rendre à la voix des quakers, abolir les lois contre les non-conformistes, c'était un moyen de protéger le retour du cathoUcisme, et de faire rentrer, sous le manteau de la liberté, une communion proscrite. Toutes les sectes d'Angleterre went un piège dans cette concession , et , chose in-

croyable, telle était la haine des dissidents qu'ils demandèrent le maintien de la persécution dont ils souffraient, de crainte que la tolérance ne profitât à Fennemi commun. Penn, dont l'âme était plus grande, ne vou-^ lut pas renoncer à ses principes par crainte religieuse ou jalousie politique. Il avait établi la liberté de conscience en Amérique , ce n'était point pour la détruire en Europe; il demeura donc fidèle au roi Jacques II et à ses convictions. Pour le parti protestant, Penn fut un courtisan vendu au roi, et qui plus est, un jésuite. C'était une calomnie que son absurdité n'empêchait pas d'être aussi dangereuse en Angleterre qu'elle l'a été quelquefois en France. Penn fut obligé de se défendre contre cette ridicule accusation ^

Je ne signalerais point ce fait étrange , si par une persistance que l'esprit de parti peut seul expliquer, on ne retrouvait ces accusations dans un livre qui a en ce • moment un succès mérité par mille qualités diverses, ou pour mieux dire par toutes les qualités réunies, hormis une seule , sans quoi tout le reste n'est rien : l'impartialité.

Ouvrez l'histoire d'Angleterre de M. Macaulay, vous y trouverez Penn accusé d'intrigue, de vanité, d'enlfrtement, et cela pour l'acte le plus honorable de sa vie, pour cette fermeté trop rare qui nous fait vouloir la liberté non-seulement pour nous, mais pour les autres, alors même que nous les croyons dans Terreur. Quand Jacques II offrit la tolérance à toutes les opinionS| les

1. La ViedePenn^ par Marcillac (Paris, 1791, 1. 11, p.eOelnif.)^ donne la lettre de Penn, qui est noble et judlcieuie.

non -conformistes se liguèrent a^ec TÉglise établie; comme tous les partis ambitieux ou fanatiques , ils oublièrent le passé, les persécutions, le martyre, la liberté tant de fois réclamée; il fallait à tout prix écraser le papisme qui relevait la tête , et qui , disait-on , serait une arme aux mains de la tyrannie. Voilà ce que M. Macaulay nomme le patriotisme des non -conformistes. Penn qui ne voyait que la consécration de la liberté dans l'offre du roi, quel que fût Tesprit qui Teût dictée, Penn ne voulut point se démentir. Rester fidèle à ses principes, c'est là ce que tous les partis nomment de Tentétement; on est toujours un orgueilleux, un rêveur, un homme dangereux quand on n'épouse pas leur passion. L'histoire de Penn n'a donc rien de particulier; mais ce qui est remarquable, c'est qu'après un siècle et demi les passions soient encore assez vivaces pour qu'on recommence des accusations semblables, et qu'on défende un tel paradoxe. M. Macaulay a beaucoup d'esprit, mais Voltaire qui n'en manquait pas adepuis longtemps justifié la conduite d» Penn, et, à moins que le monde ne devienne "whig, il est à croire que Topinion restera fidèle à ce vieil apôtre de la tolérance et de la liberté.

Après la révolution de 1688, Penn fut mis de côté, comme partisan du roi déchu. Il se proposait de retourner en Amérique, lorsqu'il fut arrêté, jeté en prison, ruiné par la persécution. Locke, qu'il avait défendu auprès du roi Jacques, voulut intercéder pour lui; Penn aima mieux attendre la justice; elle vint fort tard, ce ne fut qu'en 1693 que, grâce à l'influence de Ro-

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chester, on lui rendit la liberté ; en même temps on lui restitua la charte qui le constituait propriétaire, et qu'on avait révoquée en 1692.

n songea alors à retourner en Amérique pour s'y fixer; mais quand il arriva dans la plantation, les cho« ses étaient bien changées. La colonie, ne relevant plus que d'elle-mémCy s'était organisée en démocratie pure; elle s'était attribué la nomination du gouverneur ; le chef de la plantation n'était autre que le président du Conseil. La législature s'était aussi emparée des nominations judiciaires. Si bien que Markam, le représentant de Penn, put dire avec raison en ouvrant la session : a Vous êtes réunis, non point en vertu de ina convocation, mais en vertu d'un^ loi faite par vousmêmes. »

Dès l'arrivée du propriétaire on lui demanda de renoncer à ses privilèges et de faire une constitution définitive. Penn défendit ses droits de propriétaire contre les prétentions des colons; mais' quant à ses droits de souverain-, il se montra des plus faciles et accorda tout ce qu'on voulut. Sans se plaindre de l'impatience des planteurs, il leur rendit la première charte, les invita à garder ce qui était bon, à écarter ce qui les gênait, à ajouter ce qui leur semblerait convenir au bien général ; en d'autres termes, il s'en remit aux colons du soin de fonder le gouvernement qui leur plairait le mieux.

Les dissensions intérieures de la colonie, la résistance de la province de Delaware qui voulait s'organiser de façon indépendante^ retardaient la constitution, lorsqu'on 1701 on apprit que le parlement allait tras-

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cher la discusàon en abrogeant toutes les chartes coloaiales.

L'assemblée fut aussitôt conyoqnée, et le propriétaire, pressé alors de retourner en Angleterre pour défendre et son droit et les droits de la province, avertit les colons d'en finir au plus vite avec l'organisation de gouvernement.

■ Puisque tous les hommes sont mortels, peoseï à quelque mojeii convenable, et pourvoyex à voire sflrelé aussi bien pour ce qui concerne voire propriété que pour ce qui Con~ cerne vos privilèges; vous me trouverez prfit A. tous satisfaire pour tout ce qui pourra coutribuer à notre bonheur mutuel par l'union plus intime de dos iDlérâls. Béviseï vos lois; faites-eu de nouvelles qui puissent améliorer votre condition, mais ce que vous voulez faire, faites-le proaiptemenl. L'onanimilé et la promptitude déconcerteront ceux qui depuis longtemps poursuivent la ruine de noire jeune pajB>. ■

Dans cette nouvelle charte le Conseil fut nomtné par le propriétaire, mais il devint une part du pouvoir exéculil'; l'asseniblée, au contraire, reçut le plein pouvoir législatif, sauf l'assentiment du gouverneur. Ainsi il n'y eut qu'une chambre, ce qui nous explique les prédilections de Franklin, qui, avec plus d'esprit que de raison, comparait le système des deux assemblées à une charrette tirée par deux chevaux, attelés l'un par-devant, l'autre par-derrière. La Pensylvanie commença par où finirent les autres États, et finit par où ils commencèrent; c'est en 1789 seulement qu'on y est re-

venu à cette condition élémentaire du système représentatif. Quant aux élections, elles furent annuelles; le jour du vote et l'époque de la session fixés par la loi. Les shérifs et les constables furent nommés par le peuple; les juges par la législature; tout procès concernant la propriété renvoyé aux tribunaux ordinaires, et par conséquent ôté au gouverneur et au Conseil, décision importante dans une colonie où l'intérêt du lord propriétaire se trouvait engagé dans tous les procès concernant le sol. La liberté religieuse fut confirmée, et les fonctions publiques accessibles à tout homme faisant profession de croire en Jésus-Christ. Telle fut cette constitution dont Tesprit moderne n*a point dépassé les conditions libérales.

Penn toutefois quitta la colonie peu satisfait delà façon dont Favaient reçu les planteurs ; à son retour, il obtint qu'on ne le troublerait point dans ses droits, et nous le voyons bien accueilli à la cour de la reine Anne.

Il était réservé à de nouvelles épreuves. Ruiné par les sacrifices de toute espèce que lui av£dt imposés la colonisation (il évaluait le chifîre de ses dépenses à 120,000 livres sterling), illui fallut aller en prison non plus pour délit religieux ou politique, msds comme un débiteur insolvable. Ce fut alors, en 1702, qu'il songea, dit-on, à céder à la couronne, moyennant 12,000 livres sterling, cette province qui lui avait coûté si cher; mais il insistait pour le maintien des libertés coloniaies, et la couronne, qui rêvait l'union des plantations américaines en un seul empire, ne se souciait guère

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d'acheter une démocratie, c'est-à-dire un gouvernement dont on ne pouvait disposer à son gré.

Néanmoins, ce marché dont s'effrayait avec raison la colonie allait s'accomplir, quand une attaque d'apoplexie frappant William Penn et affaiblissant son esprit ne lui permit plus de donner suite à ce projet. Il languit del712àl7189et mourut laissant dans l'histoire un noble et saint souvenir, car il avait, dans une longue vie, comme fondateur d'un grand État, donné l'exemple mémorable d'un homme toujours fidèle à ses convictions, et qui, sans s'éblouir du pouvoir, n'y avait vu qu'un moyen de faire triompher la tolérance et la, liberté.

Le gouvernement qu'il avait fondé subsista; c'était une piu*e démocratie, et non pas la mains parfaite de ces républiques que l'Amérique comptait déjà en grand nombre.

Une autorité executive qui ne pouvait rien sans la nation ; la législation remise à l'assemblée qui choisissait aussi les juges; tous les fonctionnaires inférieurs nommés par le peuple ; point de police armée, point de troupes permanentes, point de forteresses; une liberté complète d'opinions; nulle église privilégiée, nulle différence de rang ; un port ouvert aux hommes de toutes races, de toutes langues, de toutes croyances, en un mot un État soutenu par la seule raison, c'était là certainement une sainte expérience, une tentative hardie, et qui nous ferait reculer aujourd'hui.

Ce gouvernement serait-il assez fort pour maintenir Tordre, prévenir ou châtier le crime et protéger la pro-

priété? LaconfusioD, la discorde, la ruine n'y entrt^ raient-elles pas de toutes parts? Ou bien, dans ce gou- Ternement remis entre les mains du peuple, confié à sa Beule sagesse, sans autre police que celle qu'il établirait lui-même, verrait-on la richesse et la population s'accroître? La nation la plus libre serait-eUe en même temps la plus heureuse ? L'homme est-il naturellement bon, comme le croyait Penn, et la liberté résout-elle le problème ; ou bien, comme le prétend de Maistre, est-ce une nature déchue qui ne se maintient que sous la main du bourreau, et l'autorité doit-elle avoir toujours le premier et le dernier mot?

Les faits ont répondu, et à la la gloire du paisible quaker.

Cette forme de gouvernement, que la singularité d'un quaker-roi recommandait à l'attention, expUque et justifie l'admiration du dernier siècle pour la république de Pensylvanie. Penn était, pour les écrivains du dix-huitième siècle , un philosopjie beaucoup plus qu'un chef de secte, un ami de l'humanité plutôt qu'un chrétien. Philadelphie, c'était la cité de la tolérance; la Pensylvanie, c'était la terre proipise des philosophes.

Aussi ne faut-il pas s'étonner de ce concert d'admiration qui retentit de toutes parts.

« C'était un spectacle bien nouveau, écrivait Voltaire, qu'un souverain que tout le monde tutoyait, et à qui on parlait le chapeau sur la tôte ; un gouvernement sans prêtres, un peuple sans armes^ des citoyens touségaux^à la magistrature près, et des voiains sans jalousie. Guillaume Penn postait se vanter d'avoir apporté sur la terre Tâge d'or dont on parle

tant^ et qui n*a vraisemblablement existé qu'en Fensylvanie^ »

En deux mots, ce que l'Utopie était pour Thomas Morus, Salente pour Fénelon, la Pensylvanie Tétait pour Voltaire, qui seulement donnait à la philosophie une force que la religion avait le droit de revendiquer. A cela près, il avait raison : la république qu'il montrait en exemple à l'Europe endormie sous un despotisme énervant, ce n'était pas un gouvernement imaginaire, mais un État véritable ; et quand il glorifiait cet asile de la tolérance et de la liberté, on ne pouvait point lui reprocher, comme à Tacite, de prêter des vertus aux Barbares pour écraser d'autant la corruption de ses compatriotes. Les lois dont Voltaire faisait Té» loge étaient des lois vivantes, et elles ont duré sang altération jusqu'à l'indépendance de l'Amérique ^ preuve glorieuse qu'en religion comme en politique le supréme ressort, c'est la liberté.

U Dict. phiL, V* Quaker,

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