‹ Histoire des États-UnisChapitre 94 sur 119 · I. Stoiy, Commentaire, t I · texte numérisé non relu

I. Stoiy, Commentaire, t I

bien des gens peut-être n'en comprendront pas toute la portée. Du mauvais succès qu'eut le grand modèle, de l'erreur de Locke, on ne conclura pas à l'impuissance radicale de toutes les législations à priori. Considérons de plus près la tentative du philosophe anglais, et, en estimant davantage l'homme et son œuvre, nous comprendrons mieux pourquoi tous deux devaient fatalement échouer, comme échoueront tous les essais semblables.

Pourquoi la constitution de Locke n'a-t-elle pas réussi et pourquoi ne pouvait-elle pas réussir?

Est-ce que celui qui Ta rédigée était inhabile ? Non, saps doute ; c^était un sage qui ne donnait rien à l'imagination; c'était un esprit réfléchi, qui dans un temps de troubles, quand les fondements mêmes de la société étaient mis à nu, avait profondément médité sur la nature jet les conditions de l'État; c'était enfin un écrivain politique dont les doctrines, sanctionnées par la révolution de 1688, furent adoptées avec la plus grande faveur par l'Amérique du Nord tout entière, quand elle se sépara de la métropole ; et ces doctrines, plus ou moins altérées, sont au fond de toutes les constitutions que nos assemblées ont élaborées depuis soixante ans. En poUtique, comme en philosophie, il n'est personne qui ait exercé sur le dix-huitième- siècle une influence comparable à celle de Locke. / Mais, dira-t-on, il faut au moins admettre que ce génie remarquable s'est trompé en rédigeant sa constitution. Pourquoi? Cette constitution n'était rien moins que chimérique ; c'était la loi même de l'Angle-

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terre. Un homme aussi pratique que Shaftesbury, un esprit aussi sûr que Locke , ne s'amusaient point à refaire rUtopie ; leur modèle, c'était le gouvernement même qu'ils avaient sous les yeux, l'empire dont tous deux dirigeaient la politique.

Laissons cette érudition puérile qui entasse pêlemêle les palatins, les landgraves, les caciques, les lords de manoir; allons au fond des choses, qu'y voyonsnous? Une royauté de huit personnes, une noblesse, une gentry^ le peuple, quatre classes qui existaient en Angleterre, et qu'on y distingue encore. Locke n'avait, rien inventé; il avait observé, analysé, reproduit ce qu'il voyait. Comme étude politique, son œuvre est parfaite ; c'est l'Angleterre prise sur le vif. Comme conception théorique, elle est irréprochable ; tout s'y tient, tout est calculé pour la fin qu'on se propose ; c'est l'organisation aristocratique la plus forte, la plus serrée qu'on puisse imaginer.

Ainsi donc, Locke et Shaftesbury avaient mis dans leur travail tout ce que peuvent donner d'ingénieuses combinaisons, l'étude, le génie, l'habitude des affaires; et cependant on sent bien qu'il n'y a là qu'un jeu d'imagination ; c'est un projet impossible à réaliser. On voit de suite que cette législation, empruntée d'une société aristocratique et féodale, ne pouvait pas convenir à une société où les personnes et les terres étaient dans d'autres conditions qu'en Angleterre. En Amérique, l'égalité absolue, l'égalité des hommes et des choses, sortait du sol.

L'erreur de Locke, c'est d'avoir méconnu le premiff

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principe de la science politique. Il n'a pas compris que les lois ne sont point une abstraction philosophique, un idéal, mais bien l'expression de rapports existants. En d'autres termes, les lois et surtout les constitutions sont faites, non pour l'humanité, mais pour certaines agrégations d'hommes, vivant dans un temps et dans un milieu déterminés ; c'est pour ces sociétés particulières qu'il faut établir des règles diverses comme elles, et c'est une étrange méprise que d'imaginer à priori des institutions, comme si les hommes étaient faits pour les lois, et non pas les lois pour les hommes.

On ne crée- point de lois; on ne crée point de constitutions. C'est une vérité qu'il ne faut pas se lasser de répéter, car elle renferme toute la politique et toute la science du législateur. Les lois ne sont que la consécration des rapports sociaux qui s'établissent d'eux-mêmes et par mille causes particulières; ces rapports, la législation peut sans doute les modifier lentement, indirectement; mais croire qu'on les fait naître ou qu'on les supprime en un jour avec quelques lignes jetées sur le papier, c'est une folie qui serait ridicule si depuis un demi-siècle elle ne nous coûtait si cher!

Pour ne pas sortir du cercle d'idées où Locke se renfermait, croit-on qu'avec deux mots de loi on abolirait l'aristocratie anglaise? La Révolution y échoua, et de nouveaux puritains supprimeraient demain la chambre des lords, qu'à moins d'échafauds et de confiscations, il faudrait compter comme aujourd'hui avec cette noblesse, qui est maîtresse du sol ; c'est là une force vive que l'on rencontrerait à chaque pas, et à 'laquelle, de

façon ou d'autre, dans la commune ou dans l'État, il faudrait faire une part d'influence égale à celle qu'elle possède aujourd'hui.

Sans doute on peut, par de longs efforts, détruire l'firistocratie en lui ôtant la possession exclusive de ce sol, de cette richesse héréditaire qui fait sa puissance. Nos lois ont déraciné la noblesse ; non pas ces lois de proscription qui ont décapité tant de victimes dont la ùaissance était le seul crime, non pas même ces lois de confiscation qui n'auraient fait que changer les propriétaires sans détruire la grande propriété, maïs ces lois qui, sans tremper dans le sang, ont supprimé les majorats et les substitutions, réduit la toute-puissance testamentaire, établi l'égalité entre les enfants, amené en deux mots la division de la propriété, la multiplication des propriétaires, et, comme coaséquence forcée, la disparition de la noblesse et l'avènement de la démocratie.

ISi par une loi on ne peut supprimer d'un coup Faristocratie, comment par une loi pourrait-on l'établir? C'est là l'illusion de Locke ; ce* fut également une des erreurs de la Charte de 1814, quand dans un pays si profondément nivelé, elle institua une pairie héréditaire, croyant donner à la royauté dans ce fragile appui le solide rempart de la toute-puissante noblesse d'Angleterre. Pour transformer la pairie française en aristocratie, il eût fallu, comme le rêva un instant Charles X, ranimer, faire sortir du tombeau l'ancienne société, concentrer la terre entre les mains d'un petit nombre de privilégiés, au moyen du droit d'aînesse, et l'inunobUiser par des substitutions. Mais r^moater ainsi I0

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courant démoci'îtlîique, c'était un rêve; ces vaines tentatives ne faisaient que hâter la ruine d'une institution sans force et sans vie î

Établir une seconde chambre était une idée politique; la division du pouvoir législatif (l'exemple des trente États de l'Amérique est là pour Fattester) est une des conditions essentielles de la liberté ; c'est la seule garantie contre la tyrannie ou la faiblesse du parle»ment ; c'est aussi le seul moyen connu de tempérer la démocratie et de l'empêcher de se perdre par Tentralnement ou la mobilité d!e (ses^ passions. Mais l'hérédité, quand les mœurs ne la demandent pas, n'est nullement une condition nécessaire d'existence pour un sénat; une chambré de pairs héréditaires dans la France de 1814, c'était, comme les landgraves et les caciques de la Caroline^ l'importation d'une institution anglaise sur une terre aussi démocratique que les États-Unis, et qui, elle aussi, rejetait l'inégalité.

Comparons la constitution que Locke imagina pour la Caroline, avec celles qui s'établirent d'elles-mêmes dans les autres colonies, nous verrons de suite quelle est la différence d'un systèiJïe. artificiel et d'une loi qui est le produit naturel des circonstances. Partout nous trouvons la même organisation : un gouverneur chargé du pouvoir exécutif, un conseil ou chambre su* périeure^ mêlé tout à la fois à Tadministration et à la législation, enfin ime assemblée nommée par le suffrage des planteurs. C'est la constitution de la métropole, mais débarrassée des privilèges de l'aristocratie et du clergé t <^^ ^^ noblesse et FËglise d'An-

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gleterre n'ont pas émigré dans ie nouveau monc c'est en même temps un régime simple, naturel, d'une applicatioQ Facile, et qui se prête si bien à tous les besoÎDi nationaux, qu'aujourd'hui, après deux siècles, il subsiste toul entier sous des noms peu différents. Dans ce système, rien d'imaginaire, rien de forcé, point de combinaisons étranges, point de castes, point de privilèges ; mais que de ■vérités politiques découveite par l'expérience et déjà passées en maximes! L'ui du pouvoir exécutif, Tinstitution d'un conseil qui et li-ôle et tempère le commandement, la division du p( voir législatif, le droit de représentation; combien de principes que nous entendons mal, et que Locke a méconnus !

Comprend-on maintenant pourquoi un gouvernement, produit naturel de la vie nationale, tel que celui de l'Angleterre ou de l'Amérique ; un gouvernement qu'on n'improvise pas, mais qui s'établit de soi-raéme, «t se modifie peu à peu suivant les besoins et les idées, est inGniment supérieur à toutes ces formes abstraites qu'un législateur ou qu'une assemblée impose aux uationsî Quand on est sans expérience, on s'imagine aiséaient qu'il serait beaucoup ndeui qu'un Lycurgue inspiré poussât le genre humain vers des destinées nouvelles. C'est l'erreur constante des utopistes, qui restent toujours jeunes. Mais les faits inexorables prouvent que cette volonté individuelle h laquelle on souffla un pays, étant nécessairement absolue, est toujours lyranniqne

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On ne fait pas une nation à Timage d*un homme , le législateur qui s'entête à cette œuvre chimérique n'arrive qu'à Timpuissance et à la déception. L'histoire de la Révolution française porte en caractères sanglants cette incontestable vérité. Ce n'est pas qu'un homme, qu'une assemblée plus éclairée que le gros de la nation, ne puisse imaginer des institutions théoriquement plus parfaites que celles qui existent; mais ce ne sont pas celles que comportent le degré de civilisation, la faiblesse ou les préjugés mêmes du pays. Vous m'ofirez un vêtement magnifique, mais qui me gêne et n'est pas fait pour moi; il me faut violemment renoncer à mes idées, à mes sentiments pour adopter les vôtres, qui peut-être valent moins, et qui d'ailleurs me sont étrangers. Exiger d'un peuple qu'il change sa vie au gré du législateur (et depuis soixante ans combien de fois la France eût-elle cessé d'être elle-même!), c'est tout à la fois une folle prétention^ et la plus insupportable comme la plus insolente des tyrannies, celle qui, par malheur, est la moins rare aujourd'hui. Nous ne sommes plus une race corvéable et qu'on taille à volonté, quoiqu'on en use assez largement en ce point; mais nous sommes une race qu'on réglemente, qu'on gouverne, qu'on constitue à merci et miséricorde, suivant les théories qu'imaginent les personnages importants que notre confiance met au pouvoir. Du jour où ils sont nos mandataires, ce sont leurs caprices et leurs chimères qu'ils nous imposent!

Ce n'est pas là le gouvernement républicain d'Amérique ; là-bas, on essaye d'éclairer et de diriger la vo«

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