CHAPITRE VII
J'ai raconté les premiers voyages en Amérique accomplis par Christophe Colomb, les Cabot, Ponce de Léon, Verazzano. Mais le continent découvert, qui donc devait l'explorer, le revendiquer, le coloniser enfin?
Il m'a toujours semblé qu'on pouvait comparer les premiers explorateurs de l'Amérique du Nord, à une troupe d'écoliers turbulents qui ont rencontré quelque part, à portée de l'habitation de leurs parents, un étang au milieu des bois. Ces heureux garçons veulent toujours être sur l'eau et ne songent qu'à faire de nouvelles trouvailles. Chacun d'eux poursuit son but : les uns ne recherchent que le plaisir du mouvement, les autres prétendent attraper du poisson ; ceux-ci se mettent en quête des nids de certains oiseaux, parmi les joncs de la rive; ceux-là se sont imaginé de trouver un plus court chemin pour aller au village ou à l'école. Combien sont merveilleux les récits qu'ils font à leurs petites sœurs sur tout ce qu'ils ont vu autour de leur étang ! Peu à peu la rive leur en devient familière, ils sauraient s'y diriger presque les yeux fermés. Et cependant, s'ils avaient à tracer de mémoire ces contours qu'ils connaissent si bien, avec les promontoires, les escarpements, les baies, les îles, etc.. il ne se trouverait pas deux dessins semblables, et les cartes en question, toutes différentes les unes des
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autres, feraient, réunies, une étrange figure. Or, ce fut précisément le cas pour les côtes du continent de l'Amérique du Nord. Chacun était avide de connaître le pays nouveau, chacun y découvrit quelque chose d'extraordinaire, et chacun décrivit au retour plus de merveilles encore qu'il n'en avait vu.
Les marins, rentrés au port, parlaient de géants et d'amazones, de régions dont les sables étincelaient de pierres précieuses et dont les rivières roulaient des cailloux d'or, gros comme des œufs de poule. On comprend que de pareils récits enflammaient la curiosité, la convoitise, toutes les plus vives passions des auditeurs éblouis, qui partaient en masse. Il y eut un tel élan d'émigration que plusieurs grandes villes d'Espagne perdirent la moitié de leurs habitants. Les Espagnols allaient surtout à la recherche de l'or, les Portugais à la recherche des esclaves, les Français et les Anglais dans un but de pêche. Bien des gens croyaient encore que ce pays était l'Inde dont on leur avait tant parlé auparavant. Mais les esprits plus éclairés, les géographes, ceux qui dressaient les cartes, enseignaient que les terres nouvelles n'avaient rien de commun avec l'Inde, qu'elles n'étaient autres qu'une succession d'îles appelées Cuba, Floride, Amérique. Ils espéraient trouver au milieu de ces îles un passage qui conduisît en Chine et au Japon. Le lecteur jugera par la carte ci-dessous, faite trente-huit ans après le premier voyage de Christophe Colomb, de la position que les savants de l'époque prêtaient aux îles. On remarquera que l'Inde, la Chine (Cathay) et le Japon (CipaDgo), sontplacés exactement derrière elles comme un but facilement accessible.
Il semble que. la rage de l'exploration étant développée à ce point, le premier soin aurait du être de
déterminer exactement les contours connus du Nouveau-Monde. Mais non, les explorateurs agissaient
D'après une carte de 1530.
comme la bande enfantine dont j'ai parlé tout à l'heure; il n'y avait pas un port de la côte de l'Atlantique, depuis Je Labrador jusqu'à la Terre de Feu, qui n'eût été visité avant que cette carte fût faite. Les voyages avaient été accomplis au hasard par différents chefs d'expéditions ; nul ne connaissait l'intérieur du pays ni sa configuration générale, et chacun des explorateurs faisait de la côte une description différente. Quand ils se décidèrent enfin à la dessiner, ils ne produisirent que de médiocre besogne; nous le voyons par ces esquisses tirées des cartes qui furent tracées entre 1534 et 1560.
Le fleuve Saint-Laurent semble surtout les embarrasser beaucoup ; tantôt ils le font courir vers le sud,
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tantôt vers l'est, et quant au cap God, il leur apparaît sous les formes les plus diverses.
Après même que les Européens eurent commencé à comprendre combien vaste était l'étendue des régions nouvelles, et qu'ils eurent perfectionné leurs tracés géographiques, il restait plus que jamais à résoudre cette question embarrassante : A qui tout cela devait-il appartenir ? Ici encore les grandes nations européennes ressemblaient à la bande querelleuse des écoliers de tout à l'heure. Peut-être l'un d'eux a-t-il réclamé pour lui tout seul une partie de la rive et lui a-t-il donné son nom? Peut-être même a-t-il gravé ce nom sur un arbre en signe de possession? Mais à peine s'est-il éloigné qu'un autre vient s'en emparer et lui donner un autre nom. Nul moyen de conserver sa propriété, sinon de s'y fixer et d'en défendre les approches, et c'est là une chose que bien peu se donnent la peine de faire. Ainsi agissaient les nations européennes à l'égard de l'Amérique. Les Espagnols prétendaient posséder tout ce qu'ils avaient découvert. Il en était de même des Français et des Anglais ; mais personne ne se souciait de s'établir dans ses possessions pour les garder. Chacun réclamait une part en vertu du droit de découverte : la difficulté était d'occuper. A la fin cependant les Espagnols créèrent quelques établissements permanents au Mexique et à Saint-Augustin dans la Floride. La vieille cité, avec quelques-unes des fortifications qu'ils bâtirent, s'est conservée jusqu'à nos jours dans toute son originalité. Elle fut fondée en 1565, et c'est la plus ancienne ville des États-Unis. Puis, en 1625, les Français colonisèrent la Nouvelle-Ecosse. Mais on ne prévoyait pas qu'il dût jamais y avoir d'établissements anglais dans l'Amérique du Nord.
Grave- par E.Morieu*
Carte de l'Amérique du Nord, d'après les cartes faites entre 1534 et 1560.
Notons qu'à cette époque la dénomination d'Amérique du Nord était très peu usitée. Ainsi qu'on peut s'en convaincre, en examinant la carte des nouvelles découvertes, le nom d'Amérique fut donné en premier lieu à l'Amérique du Sud qu'Améric Vespuce avait visitée et décrite et qu'il supposait être une île. Quant à l'Amérique du Nord, elle était habituellement appelée Floride par les Espagnols, et par les Français Francesca, Canada ou Nouvelle-France. Dans la suite, ces deux nations convinrent que la possession du tout devait être partagée entre elles.
J'ai vu à la Bibliothèque Nationale de Paris une vieille sphère française, remontant à deux siècles environ et l'une des plus grosses qui aient jamais été construites ; sur ce globe, la partie septentrionale du rivage de l'Atlantique est intitulée en lettres majuscules Canada ou Nouvelle-France , et toute la partie méridionale porte le nom de Floride. Le nom d'Amérique du Nord ne se lit nulle part.
La Société historique de New-York possède une sphère plus petite où se voient des divisions à peu près semblables. Celle-ci fut faite en Espagne l'an 154-2. Telle était à cette époque la manière de voir des Français et des Espagnols. Ils ne se doutaient guère qu'un jour viendrait où ni la France ni l'Espagne ne posséderait un pouce de terre dans l'Amérique du Nord.
Cependant les Anglais n'oubliaient point que Jean et Sébastien Cabot avaient les premiers abordé avec des navires anglais le continent de l'Amérique du Nord. Sir Walter Raleigh et d'autres vaillants de sa sorte firent plusieurs tentatives infructueuses pour y fonder des colonies. Ils étaient résolus à prendre possession de cette vaste région située entre le Canada et la Floride
qu'ils nommèrent Virginie en l'honneur do la reine Elisabeth, qui se faisait appeler « la Reine Vierge». Mais le point difficile était d'obtenir que les colons se fixassent au milieu de forêts sauvages, parmi les Indiens. Aussi arriva-t-il que les colonies échouèrent l'une après l'autre. On essaya par exemple d'en fonder une dans l'île appelée maintenant Cuttyhunk dans Buzzard's Bay, Massachusetts, et le chef, Barthélémy Gosnold, n'y séjourna que peu de mois, après lesquels il retourna en Angleterre avec une cargaison de racines de sassafras qu'il vendit à haut prix. Une autre colonie anglaise, fondée à l'île Roanoke (Virginie), fut moins heureuse encore. C'est là que vint au monde le premier enfant né en Amérique de parents anglais, Virginie Dare, petite-fille du gouverneur de la colonie. Celui-ci, laissant sa famille derrière lui, se rendit en Angleterre et y demeura plusieurs années ; à son retour, la colonie entière avait disparu ; nul ne sut jamais ce qu'étaient devenus cette petite Virginie et tous les siens.
Les tentatives de colonisation restèrent donc vaines; longtemps les plus importants résultats de la nouvelle découverte furent, pour ce qui concerne l'Angleterre, l'introduction dans ce pays de la pomme de terre et du tabac. On dit que Sir Walter Raleigh fit, le premier, connaître à ses compatriotes ces deux produits. On raconte en outre qu'au retour de ses voyages, comme il était assis à fumer dans sa chambre, un de ses gens se figura qu'il avait mis le feu et jeta sur lui un seau d'eau par excès de zèle.
Enfin, au mois d'avril 1606, le roi Jacques I er gratifia deux compagnies fondées en Angleterre d'une charte qui leur assurait la possession de tout le continent de l'Amérique du Nord, du 34 e au 45° degré