LA VIRGINIE
J'ai décrit les premières colonies dans l'ordre géographique en commençant par la Nouvelle-Angleterre, parce que cette exposition m'a paru plus propre qu'aucune autre à se graver dans la mémoire. Mais nulle colonie ne peut revendiquer le privilège de l'ancienneté à plus juste titre que la Virginie « the old dominion », la vieille possession, comme on l'appelle quelquefois.
Une église en ruinés à Jamestown marque seule aujourd'hui la place où exista le premier établissement fondé en 1607, c'est-à-dire treize années avant le débarquement des Pèlerins de Plymouth. Lorsque le roi Jacques I er octroya une charte aux deux Compagnies chargées d'établir une colonie l'une au nord, l'autre au sud d'une région désignée, en laissant entre
elles un espace vacant, ce fut la Compagnie du sud qui colonisa la Virginie.
Le commandant des navires qui amenèrent les premiers colons en ces parages s'appelait Newport; mais le véritable chef de l'expédiiion était un certain capitaine John Smith, dont la vie avait été fort étrange. Né en Angleterre dans le Lincolnshire (1579), il avait, dès lage de douze ans, vendu ses livres et son sac d'écolier afin de gagner la mer. Mais, son père étant mort subitement, il abandonna ses projets de fuite pour rester dans sa famille. Au bout de deux ans, le goût des aventures le ressaisit; il quitta l'Angleterre, alla en France, en Hollande, et combattit plusieurs années de suite sous différents drapeaux. Il lui arriva dans ces guerres toutes sortes d'accidents extraordinaires; une fois, entre autres, allant de Marseille en Italie, Smith fut accusé par certains passagers superstitieux d'avoir été cause d'une tempête; on le jeta par-dessus bord ; il gagna une île à la nage et fut recueilli sur un vaisseau français. Ce vaisseau s'engagea dans un combat naval tandis qu'il le portait, et John Smith se distingua tellement par sa bravoure, qu'une partie du butin remporté sur l'ennemi lui fut adjugé.
Ensuite il alla combattre les Turcs. Durant un siège quelconque, un officier turc provoqua le premier officier chrétien venu en combat singulier; Smith accepta le déii et tua non seulement son adversaire, mais deux autres successivement. Fait prisonnier, vendu comme esclave, il inspira do la compassion à sa maîtresse, Tragabizanda, réussit à s'enfuir en Russie, de là en Autriche, en Espagne, au Maroc, et revint enfin en Europe, tout prêt à se jeter dans de nouvelles aventures. Ayant entendu parler de l'expé-
dition en Virginie que projetait le capitaine Newport, il se joignit à lui sans balancer.
Ils mirent à la voile le 19 décembre 1606 avec trois vaisseaux; les colons comptaient en tout cent cinq bommes sans femmes ni enfants. En abordant à la baie de Chesapeake, ils furent émerveillés du spectacle qui frappa leurs regards. Le capitaine Smith a écrit que « jamais le ciel et la terre ne s'étaient si bien accordés pour créer une demeure humaine. » Ils appelèrent les deux caps entre lesquels ils se trouvaient le cap Henry et le cap Charles, d'après leurs jeunes princes. Ils nommèrent Old Point « Comfort » en souvenir de l'excellent mouillage qui s'était offert à eux après une rude tempête. Ils appelèrent le fleuve, James « fleuve du Roi », et leur premier établissement, James City (aujourd'hui Jamestown), toujours en l'honneur du roi. Le débarquement eut lieu à cet endroit le 13 mai 1607, et la première colonie anglaise permanente de l'Amérique du Nord se trouva fondée.
Il avait été décidé que Smith serait l'un des directeurs de la colonie; mais les autres, qui étaient tous jaloux de lui, s'opposèrent à ce qu'il prît autant d'importance. Toutefois, ils ne pouvaient l'empêcher d'être l'homme le plus capable de la bande, et, après avoir eu recours à lui en plus d'une circonstance, on finit, bon gré mal gré, par le nommer président. Cette dignité n'était pas précisément une sinécure, la turbulence des colons les rendant fort difficiles à diriger. Ils n'étaient pour la plupart ni persévérants, ni industrieux. On ne trouvait parmi eux que très peu de cultivateurs et d'ouvriers; or, une colonie naissante a besoin surtout de ces hommes-là. Le grand nombre se composait de gentlemen inutiles, sans parler d'un certain nombre de criminels graciés. Les uns s'étaient
LA VIRGINIE ET LE MARYI.ANII.
attendus à rencontrer tout de suite l'océan Pacifique et, déçus dans cette attente, ne cachaient pas leur découragement; d'autres cherchaient partout de l'or, et chargèrent un navire de terre commune qu'ils prirent pour du minerai.
« Quand vous nous enverrez des colons, écrivait Smith à la Compagnie anglaise qui avait organisé cette colonie, envoyez plutôt, de grâce, trente charpentiers, cultivateurs, jardiniers, pêcheurs, forgerons, et des terrassiers bien outillés, que mille individus semblables à ceux que nous avons ici. »
« Ils étaient, ajoute un ancien voyageur, dissipateurs et insouciants, au point qu'ils construisirent une église qui coûta cinquante livres et une taverne qui en coûta cinq cents. »
Le capitaine John Smith eut donc fort à faire pour maintenir ses hommes dans le devoir, pour leur enseigner à abattre des arbres, à bâtir des maisons, à faire l'exercice militaire, et pour leur procurer, en explorant le pays, des moyens de subsistance.
Il punissait la paresse par la privation de nourriture et, afin d'empêcher les blasphèmes, il tenait chaque jour un compte en règle de tous ceux qu'il entendait proférer. Quand venait le soir, le blasphémateur recevait dans sa manche un bidon d'eau froide pour chaque juron. Lui-même travaillait plus que personne, et son exemple infligeait aux paresseux une honte salutaire.
Plus tard, lorsque les femmes et les enfants des colons furent venus les rejoindre, on vit s'opérer une amélioration sensible, si bien que le capitaine Smith écrivit en Angleterre qu'ils étaient devenus des bûcherons accomplis. Cependant, un des gouverneurs répéta par la suite que ce dont la colonie avait le plus
besoin, c'était de « quelques honnêtes travailleurs chargés de famille. »
Le capitaine Smith a laissé quelques récits très vifs des premières privations qu'endura la colonie.
« Quand j'abordai pour la première fois en Virginie, dit-il, nous accrochâmes à trois ou quatre arbres un vieux morceau de toile à voiles pour nous préserver des rayons du soleil ; nos murs ont été des barrières de bois, nos sièges des troncs d'arbres, jusqu'à ce que nous soyons venus à bout de scier des planches. En guise de chaire à prêcher, nous avions une pièce de bois clouée à deux arbres rapprochés l'un de l'autre. Pendant le mauvais temps, nous nous abritions sous une vieille tente pourrie, car nous n'en avions guère de meilleure, et celle-ci pouvait d'aventure passer pour à peu près neuve ! Ce fut là d'abord notre église ; nous la remplaçâmes ensuite par quelque chose comme une grange bien étayée, dont les murs et le toit étaient formés de poutres, de roseaux et de terre.
« Nos habitations les plus confortables étaient sur le même patron; mais la plupart étaient autrement rustiques, ne défendant leurs hôtes ni contre le vent ni contre la pluie.
« Néanmoins, ajouta-t-il plus tard, la miséricorde céleste, le temps et l'expérience ont fini par développer dans ce pays une grande prospérité; je crains seulement qu'elle ne soit pas stable, la culture du tabac, sur laquelle on ne peut compter, étant poussée à l'excès. »
Le capitaine Smith prévoyait ce qui est arrivé en réalité; il redoutait que la culture du tabac n'épuisât le sol et, sur d'autres points encore, ne portât préjudice à la colonie.
Smith entreprit à diverses époques des explorations
le long de la côte, jusqu'au Maine. Il visita les Isies of Shoals, primitivement appelées îles Smith, dans le New-Hampshirc ; un monument y est érigé à sa mémoire. Ce fut lui qui le premier donna le nom de Nouvelle-Angleterre à cette partie de l'Amérique; les noms de Plymouth, de cap Anne, de fleuve Charles apparaissent pour la première fois sur une carte dressée par lui. Il fit aussi des expéditions à l'intérieur. Dans l'une d'elles il tomba aux mains des Indiens, et le petit nombre d'hommes qui l'accompagnaient furent mis à mort. Quant à lui, il amusa si bien ses vainqueurs en leur montrant la boussole et en leur expliquant le mouvement de la terre, qu'ils l'épargnèrent. Il continua de les étonner en écrivant une lettre pour ses amis, car les Indiens ne comprenaient pas comment un long message pouvait tenir sur une simple feuille de papier. Cependant, le chef indien Powhatan l'avait condamné à mort et la sentence allait être exécutée, lorsque la fille de ce chef, Pacahontas, une enfant de douze ans, se jeta entre la victime et le tomahawk ih L jà levé; elle sauva ainsi les jours du capitaine. Cette histoire a été mise en doute, mais il est certain néanmoins que Pacahontas exista et que, devenue femme, elle se convertit au christianisme, épousa un Anglais nommé Rolfe et partit avec lui pour l'Angleterre. Un narrateur anglais de cette époque dit que « non seulement elle s'accoutuma fort bien à la civilisation européenne, mais qu'elle se comporta partout en fille de roi. » Elle mourut bientôt après. Le capitaine Smith alla aussi en Angleterre (1609) se guérir d'une grave blessure qu'il avait reçue, et jamais il ne revit l'Amérique. Après son départ, tout alla mal en Virginie ; au bout de six mois, les émigrants, désespérés, quittèrent Jamestown, comptant retourner pour toujours dans
leur patrie. Ils étaient cinq cents lors du départ du capitaine Smith, et maintenant leur nombre était réduit à soixante. « Nul n'a versé une larme de re°ret au départ, écrivirent-ils, car nul n'avait goûté un seul jour de bonheur. » Mais, comme ils descendaient la James River, ils rencontrèrent la chaloupe d'un vaisseau anglais qui leur amenait, outre des provisions, un nouveau gouverneur, lord de la Ware ou Delaware. Ils revinrent alors sur leurs pas et continuèrent d'habiter Jamestown. Cette période de détresse est restée gravée dans leur mémoire sous un nom caractéristique : le temps de la famine.
En général, les colons de la Virginie ne demeuraient pas dans des villages comme ceux des colonies septentrionales. Le sol était si fertile, la culture du tabac si lucrative, que les habitants dédaignaient le commerce et la pêche. N'étant pas obligés de vivre rapprochés les uns des autres pour se liguer contre les Indiens, ils ne bâtirent ni villes ni grands villages. Ils cultivèrent des plantations séparées, et la coutume s'introduisit chez eux de faire venir d'Angleterre des apprentis domestiques, qui étaient loués aux planteurs pour un nombre déterminé d'années. C'étaient des criminels ou des rebelles au gouvernement que l'on envoyait en Amérique pour les utiliser. Plus tard, en 1619, un vaisseau de guerre hollandais amena une cargaison de vingt nègres africains. Les planteurs de la Virginie s'empressèrent de les acheter, jetant ainsi les fondements de l'institution de l'esclavage, qui a subsisté jusqu'à ces dernières années dans les États du sud. Les esclaves travaillaient aux champs; ils exerçaient aussi des métiers, tous les articles de luxe étant apportés d'Angleterre en échange du tabac, car tout se payait en tabac dans la Virginie, même les