CHAPITRE XVI
GUERRES FRANCO-INDIEN. NES
Voici de quelle façon éclatèrent ces effroyables guerres franco- indiennes auxquelles toutes les colonies de l'Amérique du Nord prirent une part plus ou moins active. A mesure que grandissaient les établissements européens, les tribus sauvages s'affaiblissaient graduellement, si bien qu'en 1675, tandis que l'on comptait environ cinquante-cinq mille blancs
GUERRES FRANCO-INDIENNES
dans la Nouvelle-Angleterre, il n'y avait plus guère que trente mille Indiens. Les terres appartenant aux indigènes avaient été ou achetées par les nouveaux venus ou obtenues par suite de traités, ou saisies après la guerre, de telle sorte qu'elles se trouvaient réduites à quelques chétifs lambeaux dispersés çà et là. En outre, les blancs étaient bien mieux armés, même après que les Indiens eurent appris l'usage des fusils. Les Indiens ne pouvaient donc lutter contre les Anglais à moins de quelque secours étranger. Ce secours leur fut prêté par les colons du Canada.
Les Français avaient été les premiers explorateurs des régions intérieures du continent américain. Partis du Canada, ils avaient longé les grands lacs et descendu le cours de l'Illinois, de l'Obio et du Mississipi. Leur plus vif désir était d'expulscrles Anglais de tout ce pays et même de leur interdire le commerce avec les Indiens ' . De plus les missionnaires français appartenant au culte catholique, avaient converti un nombre considérable d'Indiens à leur religion.
Il était naturel que ces indigènes prissent parti pour leurs prêtres contre les colons anglais qui étaient
1. La position de la France dans l'Amérique du N'ord était beaucoup plus avantageuse que celle qu'avaient prise les colons anglais, puisque le territoire qu'elle occupait était vingt fois plus considérable ; on eût pu croire que, bien loin de se laisser chasser de ses possessions, elle finirait par englober celles de l'Angleterre, sa rivale. Le peu de goût des Français pour l'émigration explique seul qu'il en ait été autrement. A peine si l'on comptait quatrevingt mille blancs dans la Nouvelle-France, si florissante qu'elle fût, tandis que la population des colonies anglaises avait dépassé, dans le même espace de temps, le chiffre d'un million cinq cent mille ; il était facile de prévoir que bientôt cette population ambitieuse et remuante se trouverait trop à l'étroit, et une sage politique exigeait que l'on se préparai à résister aux empiétements.
(Noie du traducteur.)
presque tous protestants. Ajoutons à cela que les Français avaient montré plus d'humanité que les Anglais envers les Indiens. En se mêlant aux indigènes ils avaient adopté quelques-unes de leurs coutumes' épousé même des femmes indiennes. Leslndiens avaient donc une préférence pour les Français, malgré l'antipathie instinctive que les plus rusés professaient contre les étrangers en général. L'un d'eux disait un jour à un voyageur anglais : « Vous et les Français vous êtes comme les deux lames d'une paire de ciseaux et nous autres Indiens nous sommes l'étoffe que vous vous partagez. »
Toutes ces causes réunies aboutirent à une longue suite de guerres qui furent cent fois pires que les premières, parce que les Français fournirent aux tribus indigènes de meilleures armes que celles dont elles s'étaient servies jusqu'alors, et qu'ils leur apprirent à construire des forts mieux appropiés à la défense; ces guerres ont reçu différents noms : la guerre du roi Guillaume (1689), la guerre de la reine Anne (1702), la guerre du roi George (1744), et, en dernier lieu, la guerre frauco-indienne (1755-1763).
Celle-ci fut la plus importante de toutes ; mais, à proprement dire, il n'y eut qu'une guerre unique, avec des intermittences de paix, car il s'agissait de décider à qui, de l'Angleterre ou de la France, devait, appartenir la prééminence sur le continent américain.
Dans ces luttes, les Indiens affrontèrent rarement les blancs en rase campagne : ils avaient plutôt recours aux surprises, aux attaques nocturnes, aux marches rapides ; les établissements isolés et les petits villages étaient surtout inquiétés. Souvent les colons, plongés dans le sommeil, se réveillaient au cri de guerre
GUERRES FRANCO-INDIENNES
poussé par les Indiens ou à la lueur des flammes qui consumaient leurs maisons.
Alors les hommes saisissaient leurs mousquets chargés, les femmes préparaient les moules à halles et faisaient fondre le plomb, ou bien encore chargeaient les fusils de leurs maris à mesure que ceuxci tiraient. Parfois, si le plomb venait à manquer, on arrachait les balles des Indiens incrustées dans le mur, ou bien on tendait des couvertures pour recueillir celles qui tombaient par la cheminée. D'autres guettaient le moment favorable pour se réfugier dans le blockhaus le plus voisin. Ce block-house ou maison de garnison, était ordinairement un fort en bois à deux étages, dont le plus bas s'enfonçait à quelques pieds dans le sol, tandis que l'autre avançait sur l'étage supérieur. La base était faite en bûches équarrics d'un pied et demi de diamètre, tandis que de plus petites poutres servaient au reste de la construction. Des meunières permettaient de tirer sur l'ennemi, et la fumée s'échappait par des grillages pratiqués dans la toiture. Plus d'une fois ces blockhaus résistèrent bien des jours aux assauts des Indiens, surtout quand les assaillants, manquant d'artillerie ne pouvaient sans danger approcher suffisamment pour mettre le feu.
Lorsque les Indiens attaquaient en plein jour ils avaient soin de choisir des habitations dont les hommes étaient absents. C'est ainsi qu'ils s'emparèrent 'de la demeure d'un colon nommé Thomas Duston à Haverhill (Massachusetts).
Duston était allé aux champs, laissant à Havcrluil sa femme malade au lit avec un nouveau-né ■ il rentra trop tard pour les sauver. Tout ce qu'il put faire fut de rassembler sept de ses enfants, auxquels il cn-
joignit de courir en avant sur la route. Puis il saisit son fusil et enfourcha son cheval avec l'intention de placer devant lui l'un des petits. Mais il lui fut impossible de faire un choix parmi les enfants qui lui étaient également chers, de sorte qu'il les laissa tous à pied, couvrant leur retraite et tirant sur les Indiens qui eux-mêmes tiraient sur lui sans qu'aucune de leurs balles pût l'atteindre, jusqu'à ce qu'enfin il eût gagné un lieu sûr, à un mille de là.
Pendant ce temps, les Indiens forçaient M me Duston à les suivre avec son nouveau-né, une nourrice et un jeune garçon. Le pauvre baby étant un embarras pour la marche, ne tarda pas à être tué. Les autres prisonniers furent traînés pendant plusieurs jours à travers la forêt. Arrivés sur une île de la rivière Mcrrimacks où l'on devait camper, les prisonniers comprirent qu'il, seraient torturés et mis à mort au terme du voyage. Ils formèrent alors la résolution de se sauver. La nuit, tandis que leurs gardiens indigènes dormaient, ces deux femmes et cet enfant s'emparèrent des tomahawks et tuèrent dix sauvages sur les douze qui se trouvaient là; après quoi, ils gagnèrent en toute hâte les établissements européens.
Une autre fois, les Français, réunis aux Indiens, assiégèrent la ville de Deerfield dans la partie occidentale du Massachusetts. C'était en février 1704. Les assaillants venaient du fond du Canada sur leurs souliers de neige. Ce corps franco-indien était commandé par Hertel de Rouville, officier français qui était à cette époque la terreur des colons anglais 1 . Les habi-
1. Il va sans dire que les Français en question devaient être des chasseurs, trappeurs, coureurs de bois comme il y en avait beaucoup, gens hardis et indépendants, qui défendaient leurs biens en aventuriers qu'ils étaient. Kicn ne serait plus injuste
tants du village, avertis du danger qui les menaçait s'étaient barricadés et montaient la garde toutes les nuits. Mais il arriva que le froid engourdit la sentinelle, et presque aussitôt les malheureux habitants furent réveillés par le cri de guerre des Indiens. On assaillit le presbytère. La marque des tomahawks se voit encore sur la porte de cette vieille maison. Le révérend John Williams qui demeurait là, sa femme et ses six enfants furent pris et conduits au Canada avec une centaine d'autres. L'hiver était des plus rigoureux. Les Indiens arrachèrent les vêtements à plusieurs de leurs captifs, qui durent se contenter d'une simple couverture et d'une paire de mocassins.
Pendant cette horrible marche, ils n'eurent d'autre nourriture que des pistaches de terre et des glands de chêne. Deux ou trois fois seulement on leur donna de la viande de chien. Ils furent obligés de faire vingt ou trente milles par jour, pliant sous les fardeaux dont les chargeaient leurs nouveaux maîtres. Quelquefois les Indiens se montraient bienveillants pour les enfants, qu'ils portaient dans leurs bras ou mettaient sur des traîneaux destinés à cet usage, mais parfois aussi, quand les petits malheureux restaient en arrière, ils les assommaient à coups de tomahawks. La femme du pasteur, M"" Williams, périt de la même façon.
Les survivants de cette déplorable caravane qui atteignirent le Canada, furent vendus comme esclaves aux Français. Ceux-ci les traitèrent d'ailleurs humai-
que de rendre les honnêtes colons du Canada responsables de pareils excès. La lutte sérieuse et régulière au sujet de la délimitation des frontières réciproques ne commença qu'en 1753.
[Note du traducteur.)
nement. M. Williams, racheté, retourna clans son pays, où il écrivit le récit de ses aventures. Tous ses enfants revinrent avec lui, sauf une petite fille qui ayant été adoptée par une famille d'Indiens convertis au christianisme, ne lui fut jamais rendue. Devenue grande, elle épousa un chef indien et retourna plusieurs fois à Deerfield, mais sans vouloir y rester, préférant au pays natal son wigwam canadien et sa nouvelle famille.
On peut imaginer quels sentiments de haine s'allumaient chez les colons contre les Indiens chaque fois que de pareils faits étaient racontés dans les fermes, à la veillée. Les enfants, avant de s'endormir, prêtaient l'oreille avec crainte, croyant toujours entendre le terrible cri de guerre.
La colère n'était pas moins grande contre les missionnaires du Canada, qui passaient pour encourager les Indiens à des prises d'armes. Et pourtant ces missionnaires se montraient souvent pleins d'humanité envers les prisonniers ; plusieurs tribus indiennes sous leur influence renoncèrent même à la torture; n'importe, on leur en voulait. II faut dire que les guerres indiennes interrompaient tout travail. Dans ce temps-là, un cinquième de ceux qui étaient capables de combattre se trouvaient obligés de quitter leurs foyers. Nous ne pouvons donc noua étonner beaucoup de l'aveugle rancune des colons, qui allèrent jusqu'à mettre à prix la vie des Indiens, promettant de cinq à cinquante livres par tête! Leur joie fut grande en apprenant que le gouvernement anglais allait envoyer des troupes contre les Français du Canada, qui auraient dorénavant assez à faire pour se défendre. Les colons se prêtaient toujours volontiers, d'ailleurs, aux expéditions; parfois même ils
GUERRES FRANCO-INDIENNES
les dirigeaient. Un petit corps d'armée, commandé par le général William Pcpperrell, partit de Marblchead (Massachusetts) pour attaquer le fort /&& de î français de Louisbourg / s ' lM ' r Vm au Cap-Breton. C'était l'entreprise militaire la ffiS-rfl plus importante que 1rs colons eussent encore tentée. La colonie de Massachusetts l'organisa avec ses propres forces et s'adjoignit des hommes du New-Hampshire et du Connecticut. Au nombre de quatre mille en tout, ils partirent, laissant leurs femmes et leurs enfants chargés du soin de cultiver les champs en leur absence. Louisbourg était la plus forlc place du continent, on l'appelait « le Gibraltar de l'Amérique du Nord ». Les assaillants n'avaient avec eux que vingt et une pièces de campagne, tandis crue les batteries du fort ennemi étaient armées de cent sept canons; néanmoins, après un siège de cinquante jours, Louisbourg succomba (1745).
Il ne faut pas perdre do vue qu'à cette époque les colonies anglaises n'occupaient le long de la côte de l'Atlantique qu'une étroite bande de terre, laquelle du reste s'étendait sur plus de mille milles. Les Français, au contraire, occupaient le Canada et la Nouvelle-Ecosse; de plus, ils réclamaient la possession de toute la vaste région intérieure comprise entre le fleuve Saint-Laurent et l'embouchure du Mississipi ; aussi un gouverneur de New-York écrivait-il au Cabinet britannique que si l'on abandonnait aux Français tout ce qu'ils avaient découvert, les rois d'Angleterre
n'auraient plus seulement « cent milles de territoire à distance de la mer, n'importe où. » Et les Français ne se bornaient pas à cette revendication, ils travaillaient activement dans l'intérieur du pays, établissant des comptoirs, bâtissant des forts, lançant des bateaux sur les lacs et rassemblant partout des munitions de guerre. A peine s'ils permettaient aux Anglais d'explorer le pays et de lever un plan dans la vallée de l'Ohio'.On résolut donc d'adresser des remontrances aux officiers et aux agents français. George Washington, bien qu'il n'eût alors que vingt ans, fut chargé de cette mission par le gouvernement de Virginie. C'était en octobre 1753.
Washington dut traverser des forêts vierges et offrant mille dangers; ce fut en pure perte. Son appel ne fut pas écouté. Il revint au cœur de l'hiver, et ce retour fut plus difficile, plus périlleux encore que ne l'avait été son voyage du côté de l'ouest. Il lui fallut parcourir des forêts qu'aucun blanc n'avait encore foulées, traverser des fleuves gelés sur des blocs de glace flottants ou sur des radeaux construits à la hâte. Gomme il passait de cette manière la rivière Alleghany, son radeau se trouva cerné de tous côtés par les glaçons, l'aviron lui échappa et fut entraîné par le courant ; lui-même tomba dans l'eau. Heureusement il put se réfugier avec son compagnon de voyage dans une île du fleuve où ils restèrent jusqu'à l'aube, trempés et à moitié gelés. Le matin .
1. C'est que les Français, maîtres des grands cours d'eau et d'un territoire presque sans bornes, sentaient cependant, comme on l'a très bien dit, qu'ils ne possédaient que la surface du Canada ou ils se bornaient à trafiquer et à combattre en passant, tandis que la race anglo-américaine, grâce à une constitution libre, prenait au contraire racine dans le sol qui devenait pour elle une patrie.
[Note du traducteur.)
GUERRES FRANCO-INDIENNES
venu, ils réussirent à franchir la rivière sur la glace et purent enfin revenir sains et saufs chez eux.
En dépit des instances de Washington, les Français continuèrent de se préparer à la guerre avec autant d'activité qu'auparavant, de telle sorte qu'ils eurent bientôt une ligne de défense de soixante forts s'étendant de Québec à la Nouvelle-Orléans, et destinée, pensaient-ils, à leur assurer tout l'intérieur du continent. Les colons anglais furent heureux, en cette circonstance, de pouvoir s'appuyer sur les Iroquois qui habitaient à l'ouest du fleuve Hudson, et qui depuis longtemps entretenaient avec eux des relations amicales. Les Iroquois, autrement dits « les Cinq Nations », étaient fort hostiles aux Français; ils comptaient dans leur sein les Gayugas, les Mohawks, les Oneidas, les Onondagas et les Senecas. Ensuite, ils s'adjoignirent les Tuscaroras et furent alors nommés les Six Nations. Il est facile de se rappeler les noms de ces tribus, plusieurs lacs et rivières de l'Etat de New-York étant nommés d'après eux, et le souvenir que les Américains gardent d'elles doit être reconnaissant, car leur alliance eut une haute portée. En 1754, le gouvernement anglais ordonna au gouverneur des colonies de réunir une assemblée de délégués à Albany afin de conclure un traité avec les Six Nations et d'organiser une ligne de défense commune contre les Français. Déjà de pareils essais avaient été tentés, mais sans résultat.
Albany était alors une petite ville hollandaise de trois cents familles au plus, protégée d'un côté par le fleuve Hudson et de l'autre par une palissade de pieux alignés. Elle avait aussi un fort en pierre. C'est là que les vingt-cinq délégués des différentes colonies rencontrèrent cent cinquante chefs indiens et que le
traité fut conclu, quoique les Indiens ne se fussent pas gênés pour reprocher aux colons de ne pas être aussi belliqueux que les Français et de ne pas bâtir partout des forts comme les leurs.
Le docteur Benjamin Franklin proposa aux délégués un projet d'union ; avant de partir, il avait inséré dans son journal, à Philadelphie, une gravure sur bois représentant un serpent coupé en autant de morceaux qu'il y avait de colonies, chaque morceau portait la lettre initiale d'une colonie, et au-dessous se trouvait cette inscription : « L'union ou la mort. » [Unité or die.) Ce dessin servit plus tard de drapeau. Le docteur Franklin fit remarquer à la convention que les Français étant unis sous un seul gouvernement, étaient nalurellement plus forts que les treize colonies anglaises séparées et toutes jalouses les unes des autres. L'assemblée, entraînée par sa parole, consentit à un projet que repoussèrent ensuite les colonies. Elles n'étaient pas encore mûres pour l'union et se bornèrent à convenir que la « vieille guerre » contre les Français serait poussée avec vigueur pendant neuf années consécutives. Le début de cette guerre fut signalé par un acte odieux. La province française appelée alors Acadie et maintenant Nouvelle-Ecosse, avait été occupée parles Anglais au commencement de la guerre en 1755; or, les colons français ayant refusé le serment d'allégeance à la Grande-Bretagne, les soldats de la Nouvelle- Angleterre reçurent du gouvernement l'ordre d'expulser ces Acadiens de leur pays. Dans plusieurs villages, on convoqua les hommes dans les églises sous prétexte d'entendre la lecture d'une proclamation royale; là, ils se trouvèrent prisonniers et on les conduisit sans pitié jusqu'au rivage. Sept mille personnes furent ainsi chassées de leurs demeures et on dévasta
GUERRES FRANCO-INDIENNES
leurs terres. Plus d'une famille se trouva dispersée dans la confusion de l'embarquement et leurs membres furent longtemps sans pouvoir se rejoindre. Ce déplorable événement a inspiré à Longfellow le beau poème intitulé Evangéline:
Pendant ce temps, la guerre commençait à devenir sérieuse en Virginie. Lorsque Washington était allé dans l'ouest remplir sa mission auprès des officiers français, il avait choisi un emplacement très bien approprié pour y bâtir un fort anglais. C'était juste à l'endroit ou s'élève maintenant Pittsburg et au point où l'Alleghany et la Monongahela se réunissent pour former l'Ohio. Le gouvernement envoya des troupes et commença la construction. On pensait que puisque les Français possédaient un si grand nombre de forts dans cette région, il devait être permis aux Anglais d'en avoir aussi quelques-uns. Mais loin de montrer de la complaisance, les Français se mirent en campa gne, chassèrent les ouvriers et achevèrent eux-mêmes de bâtir ce fort qu'ils nommèrent fort Vnquesne.
Washington continua la. guerre contre les Français et les Indiens pendant quelque temps, avec l'aide des soldats de Virginie qui avaient été placés sous son commandement; mais, comme il n'était pas en force pour attaquer une place si importante, le gouvernement anglais envoya le général Braddock avec une armée de vétérans, et Washington servit alors en qualité d'officier d'état-major. Le général anglais n'avait nulle idée de la manière de combattre des Indiens et son entêtement l'empêchait de recevoir les conseils de qui que ce fût. Il s'avança donc avec lenteur à travers les bois, traçant des routes sur son passage, et perdit ainsi plusieurs mois précieux. Gomme on approchait du fort Duquesne, Washington le pressa d'envoyer
dans es bois avoisinants dos compagnies américaines en éc aireurs contre les Indiens. Il lui démontra crue ces soldats provinciaux avaient l'habitude des rencontres avec les sauvages, tandis crue les habits rouges n étaient accoutumés qu'à une guerre régulière et aux combats en rase campagne. Braddock dédaigna cet avis, et fit au contraire marcher ses troupes en rane drapeaux déployés, au son de la musique, comme s'il allait a une parade. L'armée anglaise n'était plus qu'à sept milles du fort lorsque son avant-garde, engagée dans un ravin profond, fut tout à coup surprise par les Indiens et mise dans un affreux désordre. Les tirailleurs virginiens combattaient en s'abritanl derrière les arbres, mais les troupes régulières, serrées les unes contre les autres, furent massacrées par l'ennemi. La bataille dura trois heures. Elle se termina par la déroute de 1 armée anglaise qui, sur douze cents hommes en perdit plus de sept cents. Le général Braddock montra un grand courage; il tomba mortellement blessé. Tous ses officiers furent tués ou blessés, excepté Washington; encore celui-ci eut-il deux chevaux tués sous lui et^ reçut-il quatre balles dans ses vêtements. Bien crue très malade ce jour-là, il avait pris une part active à la bataille; cette belle conduite lui valut de recevoir le commandement de l'armée après la mort de Braddock- Un chef indien raconta plus tard qu'il n'avait cessé dans la bataille de faire feu sur ce grand diable d'Américain, mais il faut croire, ajoutait-il, qu'un charme lui a sauvé la vie.
Cette défaite de Braddock eut lieu le 9 juillet 1755 Jille eut un grand retentissement dans les colonies et jusqu en Angleterre, et ses conséquences furent d'une extrême importance. Les Français demeurant maîtres de la région située à l'ouest des Alleghanys les In-
GUERRES FRANCO-INDIENNES
diens commencèrent à mépriser les Anglais à tenir en haute estime leurs vainqueurs et à renouveler leurs attacfues contre les colons. Dans toutes les parties occidentales de la Virginie principalement, ce no furent que massacres et incendies; les familles, l'une après l'autre, fuyaient pour échapper à la mort. « Les larmes des femmes et les émouvantes pétitions des hommes me fendent le cœur, » écrivait Washington, alors général en chef des forces virginiennes. Il lui fallait combattre à cette époque des ennemis rusés et insaisissables qui n'apparaissaient que de nuit et dont on ne pouvait reconnaître la trace que par les ruines qu'ils laissaient derrière eux.
Les Français alliés des Indiens leur disaient que le moment était venu do chasser pour toujours de leurs établissements les colons anglais. Mais ceux-ci résistaient avec la rage du désespoir. Trois ans après, Washington fut envoyé contre le fort Duquesno et finit par s'en emparer. C'est ainsi qu'une brillante carrière militaire préparait Washington à prendre part aux événements delà Révolution américaine qui était. proche. La défaite de Braddock avait eu aussi pour résultat d'apprendre aux colons que les habits rouges n'étaient pas invincibles et qu'ils savaient fuir aussi bien que le commun des mortels quand ils avaient affaire à des ennemis plus nombreux ou plus habiles qu'eux-mêmes.
Pendant cette guerre, les Français perdirent plusieurs forts, parmi lesquels ceux du Niagara, de Ticonderoga et de Crown-Point ; mais l'événement capital fut la prise de Québec. Le général Wolf avait été envoyé d'Angleterre pour commander cotte campagne avec huit mille hommes de troupes sous ses ordres, car Québec passait pour une des plus fortes places
qu'il y eût au monde. D'abord il fut repoussé de toutes parts, mais à la fin il découvrit un sentier étroit et escarpe qui conduisait sur les hauteurs d'Abraham, au-dessus de la ville; il résolut de le gravir avec ses soldats. Envoyant le capitaine Cook (depuis si célèbre comme navigateur) sur un autre point pour opérer une attaque simulée, Wolf se rendit en bateau à l'entrée du sentier qu'il avait remarqué. On raconte que pendant le trajet il parlait à ses officiers avec un calme extraordinaire du chef-d'œuvre de Gray l'Elégie dans un Cimetière de campagne, leur disant qu'il serait plus fier d'avoir écrit ce poème que de prendre Québec. On ajoute encore qu'il récita les vers suivants :
« Tlie boast of heraldry, tbe pomp of power, And ail lliat beauty, ail tliat wealtli c'er gavé, Await alive Ihe inévitable hour :
Tbe paths of glory, lead but to the grave '. »
Les Anglais débarquèrent, gravirent l'escarpement et, à sa grande surprise, le général français Montcalm aperçut dans la matinée du 13 septembre 1759, une armée au-dessus de lui; cependant, s'il fût resté' dans la place, les Anglais auraient été incapables de le déloger; il préféra quitter sa position et combattre en rase campagne. Les Anglais remportèrent la victoire mais le général Wolf périt à l'heure même où son armée triomphait. Mortellement blessé, il entendit les cris : a Ils sont en fuite ! Ils sont en fuite ! » et demanda quels étaient ceux qui fuyaient.
« Les Français, lui répondit-on.