‹ Histoire des États-Unis, racontée à la jeunesseChapitre 39 sur 96 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

J'ai achevé maintenant l'histoire des treize colonies primitives, « les treize vieilles», comme on les appelle souvent, à savoir : le New-Hampshire, le Massachusetts, Rhode-Island, le Gonnecticut, New-York, New- Jersey, la Pennsylvanie, Delaware, Maryland, la Virginie, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud et la Céorgie. Le reste des États actuellement existants a été formé ou de celles-là ou de territoires annexés ; l'histoire du pays tout entier, jusqu'à l'époque de la Révolution américaine, n'est à proprement parler que l'histoire de ces treize colonies.

Chacune d'elles, on l'a vu, avait dans son passé quelque particularité qui la distinguait des autrespremièrement, elles furent fondées par plusieurs nations différentes, la plupart il est vrai par des Anglais, mais New-York et New-Jersey doivent leur origine aux Hollandais, la Delaware aux Suédois, tandis que les Carolines ont été explorées pour la première fois par des Français. Ces colonies en gêné-

rai furent créées par de petits groupes de colons parmi lesquels il n'existait nulle distinction de rang; deux cependant, la Pennsylvanie et le Maryland, n'eurent chacune au début qu'un propriétaire unique, possesseur du sol tout enlier, tandis que New-York avait « ses patrons » avec des tenanciers sous leurs ordres. Un grand nombre furent fondées par ceux qui fuyaient la persécution religieuse, alors très active en Europe; Rhode-Island toutefois recruta les persécutés des autres colonies, et le Maryland se composait de catholiques romains. Les unes furent régies par des chartes; d'autres, qui en étaient dépourvues, durent plier sous des gouverneurs royaux ; d'autres encore furent administrées par leurs premiers propriétaires ou par les délégués de ceux ci. Mais, quelles que fussent ces différences quant à leur origine et à leur gouvernement, les treize colonies étaient semblables sous plus d'un rapport. Par exemple, chacune se dirigeait plus ou moins par elle-même au point de vue local, faisant et appliquant dans une certaine mesure ses propres lois. En outre elles devinrent toutes à la fois sujettes de la Grande-Bretagne, aussi bien celles qui n'avaient point été fondées par des colons anglais que les autres, et finalement elles se soulevèrent toutes peu à peu contre le gouvernement britannique dont elles pensaient avoir à se plaindre. Ce mécontentement les amena enlin à se séparer de l'Angleterre et à s'unir étroitement entre elles ; mais un si grand événement ne s'accomplit pas sans lutte, et la guerre qui éclata à cette occasion est connue sans le nom de Révolution américaine.

Il ne faudrait pas croire que les colonies s'uniren. de propos délibéré, bien résolues à secouer le joug de

Grande-Bretagne. Tout au contraire, lorsque les

troubles commencèrent, la majeure partie des colons protestaient de « leur loyauté » ; ils étaient tout prêts à crier : « Dieu sauve le roi George! » Et même après qu'ils eurent ouvert la campagne, le Congrès continental s'exprimait en ces termes : « Nous n'avons pas levé des armées dans le dessein ambitieux de nous séparer delà Grande-Bretagne et de former des États indépendants. »

Les colons n'auraient pas demandé mieux que de continuer à vivre comme auparavant, si le gouvernement britannique les eût seulement traités de la façon qu'ils jugeaient équitable, c'est-à-dire s'il les eût exemptés des impôts ou autorisés, en échange des impôts payés, à être représentés au Parlement. Ce vœu était considéré comme très raisonnable par un grand nombre d'hommes politiques anglais qui eussent consenti de grand cœur à lui donner satisfaction, mais George III et ses conseillers ne voulurent rien entendre, si bien qu'ils perdirent non seulement l'occasion de taxer les colonies américaines, mais encore la possession des colonies elles-mêmes.

Certaines raisons militaient en faveur des impôts. La dette du gouvernement britannique était énorme et provenait en partie des frais de la guerre qui avait été engagée pour défendre les colonies américaines contre les Français et les Indiens. Il semblait donc naturel de faire contribuer à son amortissement ces mêmes colonies, qui sans doute n'auraient pas été éloignées d'y souscrire si elles eussent obtenu d'abord d'envoyer leurs députés au Parlement pour avoir du moins voix au chapitre. Quand elles se virent décidément retranchées de la discussion des impôts, quand passa en 17651a fameuse loi sur le timbre (Stamp Act), leur indignation fut sans bornes. Non

que cette loi du timbre fût inique en elle-même ■ les Anglais ne s'en plaignaient pas dans la métropole. Cette loi si décriée ordonnait seulement que tous les actes de ventes ou autres documents authentiques seraient à l'avenir écrits ou imprimés sur papier timbré, et que le papier en question serait débité par les receveurs d'impôts chargés d'en faire parvenir le prix à l'Etat. C'est une loi qui a toujours existé en Angleterre, et des taxes du même genre ont été depuis imposées à l'Amérique. Les colons ne s'y opposèrent que parce qu'elle touchait à un principe. Quelque insignifiant que pût être l'impôt, ils ne laissaient pas que de le repousser, déclarant que le gouvernement britannique n'avait le droit de prélever sur eux ni celui-là ni aucun autre. « Pas de représentant, pas de taxe, » voilà ce qu'on entendait répéter sans cosse dans les colonies d'Amérique ; l'émotion causée par la loi du timbre fut en réalité le commencement de la guerre de l'Indépendance.

Même dans le Parlement anglais où l'on discutait la loi, il se trouvait des hommes éclairés qui, ayant été en Amérique, protestaient au nom de la justice contre l'opportunité d'une pareille mesure. Un membre du Parlement mérita surtout dans cette circonstance la reconnaissance du peuple américain : ce fut le colonel Barré, qui avait combattu sous les ordres du général Wolf, lors de la prise de Québec. Dans un discours, M. Charles Townshend avait dit : « Estce que ces Américains, ces enfants de nos soins que nous avons établis, que nous avons nourris jusqu'à ce qu'ils aient grandi en forces et richesses, est-ce que ces Américains protégés par nos armes, marchanderont leur obole pour nous aider à secouer le poids du lourd fardeau sous lequel nous ployons?

— Etablis par vos soins? s'écria le colonel Barré, dites donc plutôt par suite de votre tyrannie ! Dites qu'ils ont grandi en dépit de votre négligence ! Protégés, par vos armes?... Ils ont au contraire pris noblement les armes pour vous défendre. Le roi n'a pas de sujets plus loyaux... Mais c'est un peuple jaloux de ses libertés et qui saurait au besoin les revendiquer si jamais elles devaient être violées. »

Le courageux discours du colonel Barré eut un prodigieux retentissement. Il fut reproduit dans tous les journaux d'Amérique ; le plus petit écolier apprit à le déclamer. Néanmoins on pensait généralement en Angleterre que la loi du timbre finirait par être acceptée. Le premier signal de résistance partit de la Virginie. Dans l'assemblée locale de cette province tenue en mai 1765, un jeune avocat nommé Patrick Henry présenta des résolutions déclarant que nul pouvoir, excepté l'assemblée générale de la colonie, n'avait le droit de lever des taxes sur elle et que conférer un tel droit à tout autre corps, c'était détruire toutes les libertés. « César, ajouta-t-il, recontra son Brutus, Charles I er son Cromwell et George III...

— Trahison! » s'écria le président do l'assemblée, et ce cri de trahison résonna dans toute la salle.

Mais Patrick Henry, promenant un regard assuré sur ceux qui l'entouraient :

« .... George III doit profiter de leur exemple, poursuivit-il en achevant la phrase commencée. — Si cela s'appelle trahison, faites-en ce que vous pourrez. » Ses résolutions ne furent appuyées que par une mince majorité; tous les plus jeunes membres cependant étaient pour lui. C'est ainsi que la Virginie donna aux colonies le signal de l'opposition. Cet exemple fut promptement suivi. Dans le Massachu-

setts, James Otis proposa de convoquer un congrès américain en se passant du consentement du gouvernement britannique. D'autres enchérirent sur ce projet et proposèrent de confier les libertés américaines « à la garde d'un continent uni ». Le Congrès se rassembla en octobre 1765, et, bien qu'il y eût neuf colonies seulement sur les treize qui eussent envoyé des délégués, il fit néanmoins le plus grand bien à la cause de l'indépendance. Ce Congrès rédigea une « déclaration des droits » et une pétition adressée au roi d'Angleterre. Dans tout le pays, les marchands convinrent de ne plus acheter d'articles anglais ; hommes et femmes promirent de ne porter que des habits de fabrique américaine et de se passer des objets importés de la métropole, afin de montrer qu'ils n'avaient nul besoin de l'Angleterre. Une femme patriote, M"' e Cushing, écrivait à ses amies : « J'espère qu'il n'y en a aucune d'entre vous qui ne voulût se vêtir de peaux de moutons ou de peaux de chèvres, plutôt que d'acheter des marchandises à ce peuple qui nous insulte d'une façon si scandaleuse. »

Des protestations l'on passa aux violences : un matin les habitants de Boston virent l'effigie d'Andrew Oliver, depuis peu employé au timbre, pendue à un grand orme appelé plus tard « l'arbre de la Libellé ». Le grand juge Hutchinson ordonna au shérif de le faire disparaître, mais le peuple s'écria : « Nous le descendrons nous-mêmes ce soir. »

Le soir, en effet, une foule énorme se rassembla, détacha l'effigie en question, et après l'avoir traînée dans les rues de la ville, la brûla devant la porte même d'Andrew Oliver. La fureur du peuple s'accrut au point qu'il démolit la maison de cet officier et qu'il dévasta celle du grand juge Hutchinson.

Dans le Maryland également, on démolit la maison do 1 employé au timbre. A Rhode-Island, on agit de même pour la maison de deux hommes qui avaient donné leur assentiment à la loi détestée, puis on contraignit le préposé à résigner ses fonctions. Dans le Gonnecticut, près de mille individus montèrent à cheval donnèrent la chasse au préposé et, l'ayant atteint, lé forcèrent séance tenante à donner sa démission, à lever son chapeau en l'air et à crier trois fois de suite : « Vive la liberté ! Vive la propriété ! »

A New-York, le peuple brûla le gouverneur en efiigie après avoir promené le mannequin dans une de ses propres voitures à travers les rues de la ville. De semblables excès eurent lieu dans les autres Étatssi bien que nul n'osait plus exercer les fonctions d agent du timbre, et que la loi ne put être exécutée.

La nouvelle de ces événements parvint bientôt en Angleterre, et tandis que le roi et ses ministres s'abandonnaient à la colère, de nombreuses voix se firent entendre dans le Parlement, pour défendre la cause des Américains. Le vénérable William Pitt, comte do Ghatham, s'écria : « On nous dit que l'Amérique s'obstine, que l'Amérique est presque en révolte ouverte. Je me réjouis de la résistance de l'Amérique ! » Grâce aux énergiques efforts d'éminents personnages tels que lord Ghatham, la loi sur le timbre fut retirée un an juste après sa promulgation, avec ce correctif cependant qu'un autre acte fut passé, portant que « le Parlement avait les droits requis' pour forcer en toutes circonstances les colonies à l'obéissance envers le gouvernement. »

Il y eut alors de grandes réjouissances à Boston, les cloches furent mises en branle, on pavoisa les

maisons, et les prisonniers pour dettes furent élargis, afin qu'ils pussent participer à la joie générale. Le soir les maisons furent illuminées, et les branches de l'arbre de la Liberté disparurent sous une multitude de lanternes. Pendant tout le reste de l'année, il ne fut plus question des taxes, mais un an ou deux après le retrait de la loi sur le timbre, on en fit passer une autre qui imposait le verre, le papier, le thé et d'autres articles. Nouvelle indignation ! Des troupes furent postées à New-York et à Boston afin de maintenir la tranquillité publique ; ce fut justement le contraire qui se produisit.

A New-York, les soldats abattirent le poteau de la Liberté qui avait été érigé en mémoire du retrait de la loi sur le timbre, mais le peuple le releva, et les soldats l'ayant abattu de nouveau, on le releva chaque foi 9.

A Boston, l'armée se rendit plus impopulaire encore. Une querelle éclata ontre les enfants de la ville et les soldats : ceux-ci avaient détruit les pyramides de neige élevées sur la grande place par les écoliers. Après s'être vainement adressée au capitaine, une bande de ces jeunes garçons alla trouver le gouverneur général Gage et lui exposa ses griefs :

« Quoi ! s'écria le gouverneur indigné, sont-ce vos parents qui vous enseignent la rébellion et qui vous envoient ici pour en faire parade?

— Personne ne nous envoie, répliqua l'un des écoliers; nous n'avons ni injurié ni insulté vos soldats; cependant ils ont jugé convenable de jeter bas nos bonshommes de neige et de briser la glace sur laquelle nous patinions. Nous nous sommes plaints, ils nous ont appelés petits rebelles en nous engageant à nous faire rendre justice si nous pouvions. Alors nous

rYrirï 1 kS 0l ' flCierS de t0Ut Cek ' i]s nous «nt n au nez. Hier encore, notre jeu a été troublé pour la

~ g ^:::°™ n ' enlendons pas le su ^ or -

Le gouverneur, surpris, dit à l'un de ses officiers ■

la H W 6St ^T JU T> UX enfants ? ui ™ boiveni la liberté avec 1 air qu'ils respirent! - Allez, mes braves garçons, ajouta-t-il en se tournant vers la troupe enfantine, et soyez sûrs que si mes soldats troublent encore vos amusements, ils seront punis »

Ce n'était là qu'un prélude, et les troupes de la garnison de Boston eurent bientôt de plus sérieux embarras : les jeunes gens de la ville insultaient volontiers l cs habvtB rouges, les traitant d'écrevisses et Vautres noms semblables, menaçant même de les chasser de la yille. D'un autre côté, les officiers autorisaient les soldats à rôder librement le soir dans les rues, Je fusil sur l'épaule. Par un beau clair de lune (le 5 mars 1770), quelques soldats cheminant de cette manière engagèrent une rixe, ainsi que cela survenait fréquemment. Gomme ils provoquaient le peuple en criant : « Où sont-ils, les lâches? où sont-ils? » quelques jeunes garçons commencèrent à les assaillir avec des boules de neige en criant de leur côte : « A bas! à bas! Repoussons-les dans leurs casernes ! »

Au milieu de ce désordre, la garde survint, commandée par le capitaine Preston, qui s'avança rudement au milieu de. la foule avec sept ou huit hommes quil mit en bgne. La majeure partie des assistants se retirèrent alors, mais une douzaine d'individus armes de bâtons s'avancèrent contre les soldats et les apostrophèrent avec fureur; quelques-uns même diton, frappèrent les fusils de leurs bâtons. Le tumulte

augmentant, le capitaine Preston ordonna de faire feu, et, quand la fumée se dissipa, on aperçut étendus sur le sol huit hommes blessés et trois morts. Parmi ces derniers était le mulâtre Grispus Attucks, le meneur de cette populace.

L'affaire fit grand bruit et le capitaine Preston fut traduit en jugement comme meurtrier ; mais quelques-uns des plus éminents légistes de Boston, qui étaient aussi d'excellents patriotes, prirent sa défense, prétendant qu'il avait fait son devoir d'officier, et il fut acquitté. Cependant l'indignation publique fut tellement surexcitée par tout ceci, que les deux régiments de la garnison durent être consignés dans les casernes de Castle-William où on les transféra. Personne n'oublia cette sanglante échauffourée, et le massacre de Boston fut comme une nouvelle étape vers la guerre de l'Indépendance.

Bientôt un pas plus décisif encore fut fait sur les côtes de la baie de Narragansett : une goélette anglaise, le Gaspee, croisait sur cette baie, guettant les contrebandiers. Le commandant du navire s'acquitta de cette mission avec une sévérité inutile et qui lui valut, ainsi qu'à son vaisseau, de devenir fort impopulaire. L'opinion générale était qu'il poussait son autorité au delà des limites fixées par la loi. Un jour (le 10 juin 1772), un paquebot étant parti de Newport pour Providence sans notification préalable au lieutenant Dudingston du Gaspee, ce dernier le poursuivit à plus de vingt milles en mer, puis vint échouer contre Namquit-Point, à sept milles au-dessous de Providence. La nouvelle se répandit promptement dans la ville que l'odieux navire venait d'échouer non loin de là et qu'il resterait dans cette situation critique jusqu'à la marée haute qui n'au-

rait heu qu'au matin. Bientôt un homme muni d'un tambour parcourut les rues, invitant tous ceux gui voulaient contribuer à la destruction du Gaspee à se réunir dans une certaine taverne après le coucher du soleil. Vers neuf heures et demie du soir, huit grands bateaux aux rames tamponnées sortirent sans bruit de la baie. Ils abordèrent le Gaspee à minuit La nuit était très sombre, et quand on poussa le cri d'alarme les hommes de Rhode-Island avaient déjà envahi le pont de la goélette et surpris l'équipage. Tous ceux qui le composaient furent déposés les mains liées sur la grève, après quoi on mit le feu à la goélette dont il ne resta rien. Les assaillants rentrèrent chez eux en plein jour; il n'y avait personne à lrovidence qui ne sût ce qui était arrivé, et cependant, malgré l'offre de mille livres sterling faite à quiconque voudrait donner des renseignements sur les coupables, le secret fut scrupuleusement gardé; nul ne put être traduit en jugement. Cependant le bruit de la destruction du Gaspee se répandit bientôt dans toutes les colonies. On sut en outre que le gouvernement britannique qualifiait cet acte de crime de haute trahison et que, malgré tous les moyens d'action dont elle pouvait disposer, l'autorité ne réussissait pas à mettre la main sur les coupables. Le mécontentement public alla toujours croissant et chacun se sentit de ' plus en plus disposé à résister aux actes illégaux du roi George et de son ministère.

Pendant ce temps, le peuple prenait l'habitude de se passer des objets soumis à l'impôt. On portait des étoffes tissées dans le pays au lieu do se servir comme auparavant de marchandises importées. On essayait de divers ingrédients pour remplacer le thé, tels que des feuilles de framboisier, de sauge et d'autres plantes

dont quelques-unes portent encore le nom de thé Jersey, thé Labrador. Telle était l'énergie du sentiment populaire que le gouvernement anglais résolut d'abandonner toutes les autres taxes, se bornant seulement à maintenir celle du thé. De grands bateaux chargés de cette denrée furent expédiés dans l'espoir que le peuple finirait par payer la taxe. « Le roi, dit avec hauteur lord North, va vider la question avec l'Amérique. » Mais le peuple paraissait déterminé à la vider aussi avec l'Angleterre, car il s'opposa au débarquement du thé. Quand les bateaux chargés arrivèrent à Boston, « le Comité de correspondance >> les entoura d'une garde sur le quai, et de toutes parts on fit serment de soutenir les habitants de Boston, en conjurant ceux-ci de veiller sur les libertés de l'Amérique. On espérait obtenir que le thé fût renvoyé paisiblement, mais lorsqu'il parut que c'était impossible, on convoqua à Faneuil-Hall un meeting desept mille personnes, le plus nombreux qui eût été jusqu'à cette époque tenu à Boston. L'espace manquant, l'assemblée se transporta dans l'église dite Uld South Church. Le propriétaire d'un des navires chargés de thé fut député au gouverneur royal Hutchinson, pour obtenir que les vaisseaux retournassent en Angleterre avec leur cargaison. Il revint faire connaître la réponse négative qu'il avait reçue ; alors Samuel Adams se leva et dit : « Ce meeting ne peut rien de plus pour le salut du pays! » Cependant le cri de guerre fut poussé à la porte, puis un groupe de quarante ou cinquante hommes, déguisés en Indiens, se rendit sur le quai, s'empara de trois des vaisseaux, et jeta dans la mer trois cent quarante caisses de thé. Le coup fait, ils disparurent prestement et ne commirent point d'autre dommage. Cette équipée est connue

IMSTOIRK DES KTATS-UNIS.

sous le nom du Thé de Boston (the Boston tea-party). Elle eut lieu le 16 décembre 1773.

New-York et Philadelphie suivirent l'exemple de Boston, mais comme les capitaines des navires consentirent de bonne grâce à regagner Londres immédiatement, il n'y eut pas lieu dans ces deux villes de jeter le thé à la mer. A Gharlestown, le thé fut débarqué, mais nul ne voulut en acheter ni payer les droits, et on dut le déposer dans des caves humides où il ne tarda pas à se gâter. A Annapolis, le thé fut brûlé.

Tous ces événements causaient une grande agitation parmi le peuple et poussaient de plus en plus les colonies à s'unir pour résister à l'Angleterre. Le premier congrès continental s'était déjà rassemblé quelque temps auparavant; il fut bientôt suivi d'un autre. Dans le Massachusetts, qui semblait être plus que tout autre État exposé à quelque attaque, un congrès provincial s'assembla aussi, et à son instigation on amassa sur divers points des munitions militaires. Un corps de minute-men, qui devaient partir à la première réquisition, se forma sous de vieux soldats qui avaient combattu dans les guerres franco-indiennes. D'autres corps s'organisèrent sous le nom de Fils de la Liberté dans le Massachusetts et plusieurs colonies voisines ; à Bhode-Island, il y eut même des associations de femmes qui s'intitulaient Filles de In Liberté.

Qu'on juge du mécontentement de George III et de ses ministres contre les Américains en général et contre le peuple du Massachusetts en particulier! Plusieurs lois rigoureuses passèrent au Parlement. L'une d'elles abolissait à Boston le droit de réunion, installait des troupes dans la ville, et décidait que tout accusé serait transféré ailleurs pour être jugé. Mais la plus dure de toutes ces mesures fut celle qui met-

tait le port de Boston en état de blocus et qu'un membre du Parlement qualifie de « bill d'esclavage pour l'Amérique ». En raison de cette loi, le port de Boston fut bloqué, c'est-à-dire qu'il était interdit à tout navire d'y entrer ou d'en sortir, à moins qu'il ne fût chargé de bois ou de provisions, et encoro le navire qui apportait ces objets à Boston devait auparavant mouiller au port de Marblehead, situé à trente milles de là, où il était soumis à la visite de la douane, après quoi il lui était permis de cingler vers Boston, ayant un douanier à bord. Cette mesure coupait court à toute communication par mer entre Boston et les villes de province, à moins qu'on ne fît le tour par Marblehead. Pas une bûche ne pouvait être apportée des îles du port, pas un baril de farine ne pouvait arriver en barque de Cambridge ; la moindre brique ne pouvait être transportée même d'un quai à l'autre, fût-ce sur uneprame. Comme le commerce était alors la principale ressource de Boston, cette ville se trouvait ainsi entièrement paralysée dans son industrie et éprouvait par là un incalculable dommage. Naturellement une pareille situation excita la sympathie des autres villes et même des autres colonies. Des dons de toute espèce affluèrent dans la cité persécutée. Groton envoya des grains, Marblehead du poisson salé et Windham (Connecticut) un troupeau de deux cent cinquante moutons. Les colonies du sud offrirent de la farine et du riz; les colonies du centre, leur blé et leur fer, et plusieurs villes réunirent de l'argent pour les nécessiteux ; de sorte que le décret du blocus produisit un effet tout différent de celui auquel s'attendait le gouvernement anglais. Il avait cru sans doute effrayer les colonies et fomenter la division parmi elles ; au lieu de cela il ne fit que raffermir leur union

encore chancelante. La cause de Boston devint la cause commune. C'était bien là le résultat prédit par les hommes les plus avisés du Parlement anglais Edmond Burke et Charles-James Fox.

Ils avaient averti le gouvernement que de semblables ^mesures n'auraient d'autre effet que de pousser les Américains à une révolte ouverte. Mais George III était le plus obstiné des hommes, et il abusait de sa royale influence dans le Parlement pour y faire passer des lois de cette espèce. Les conséquences donnèrent donc raison ici à Burke et à Fox. Le bill dit du port de Boston, fut le lien qui, des colonies dispersées, devait faire une nation. Le jour où la loi fut mise en vigueur ( 1" juin 1744) fut un JQur de ^^ public a Hartford (Connccticut). L'Hôtel de Ville fut pavoisé de noir, on y afficha une copie du bill et les c oches tintèrent du matin au soir. Jusque dans la Virginie, les membres de la Maison des Bourgeois assistèrent au service religieux qui eut lieu solennellement a cette occasion, et entendirent un sermon patriotique que débita la chapelain Essayons de nous représenter Boston à cette époque. Ln 1771, Boston occupait sur une presqu'île beaucoups moins de place que le Boston d a présent : il était protégé par des ouvrages en terre, établis en travers du Neck étroite langue.de terre où stationnait un poste de soldats. Les quais étaient presque déserts e seuls les vaisseaux de guerre anglais garnissaient e port Les ouvriers de la ville, quand par hasard ils avaient de 1 ouvrage, étaient employés au pavage des rues ou dans les briqueteries publiques. Les plus pauvres familles étaient nourries au moyen de cotisations envoyées des villes et des colonies. 'Les canons braques sur les hauteurs, les tentes dressées sur

la grande place, les compagnies de soldats en habits rouges marchant par les rues complétaient cet aspect lamentable. Presque chaque nuit des meetings privés, tenus sous le nom de clubs, réunissaient les patriotes. Dans ces réunions, qui avaient lieu habituellement dans les greniers et les galetas, on fumait beaucoup et on buvait du punch en discutant des plans de résistance, en se communiquant les nouvelles venues de tous les points du pays ; quiconque avait reçu quelque lettre importante d'une autre colonie ou du Congrès continental, alors en session à Philadelphie, l'apportait dans la réunion pour la lire à haute voix. Un individu se levait, par exemple, et disait : « John Adams écrit que le Congrès est rempli d'ardeur et que nous devons nous munir d'artillerie, d'armes , de munitions, mais éviter la guerre si c'est possible... si c'est possible ! »

Un autre reprenait :

« Le grand orateur de la Virginie, Patrick Henry, ayant appris que le major Hawley, de Northampton, avait dit : « Il faut combattre, » a répondu : « Je suis tout à fait de son avis. »

Un autre racontait enfin qu'ayant été visiter les fortifications anglaises établies sur le Neck en compagnie de quelques vétérans qui avaient combattu à Louisbourg, ceux-ci s'étaient mis à rire à la vue des ouvrages en terre et avaient dit qu'ils s'en souciaient comme d'un terrier de castors.

On s'imagine alors quels vivats retentissaient dans la vieille chambre enfumée en l'honneur de Patrick Henry, de John Adams et des vétérans de Louisbourg 1

Nous ne devons pas oublier qu'il y avait beaucoup de gens et même de très honnêtes gens qui voyaient

avec peine cet état de choses et qui regardaient la résistance comme une cause de ruine pour les colonies comme un crime envers le roi. Ceux-ci conjuraient les patriote, .d'écouter la voix de la raison: l'étaient en général des hommes riches et satisfaits de leur sort remplissant quelque emploi dans l'administration britannique ; ils auraient eu, en somme, plus à perdre qu a gagner en cas de guerre. On les appelait alors Jes tories, et leur impopularité croissait de jour en jour. Quelques-uns d'entre eux modifièrent par la suite leurs opinions et devinrent patriotes ; d'autres quittèrent les Etats-Unis et passèrent dans les pro-

tToTà'n T - qui avaient répudié toute P artlci Pa-

iZll R T lUh °l' SUrt ° Ut dans k Nouvelle-Ecosse. U autres enfin combattirent contre leur pays dans les rangs de l'armée royale. Mais pendant un certain temp ls se bornèrent à décourager les révolutionnaires leur mdiquant les dangers de leur .folle entreprise»' amsi qu ils la qualifiaient. Les tories prétendaient' • et en cela ils n avaient pas tort, que le roi George persisterait dans sa politique et enverrait d'Angleterre armée sur armée. Ils expliquaient que ce seraient là des troupes régulières auxquelles les colonies n'auraient a opposer que des milices inexpérimentées. Les colons répondaient qu'ils étaient deux, peut-être trois millions d Américains, et qu'un cinquième sur ce nombre était capable de porter les armes. Ils ajoutaient que parmi eux il y avait des soldats formés par les guerres contre les Indiens, par la prise de Louisbourg, par celle de Québec. En outre, n'avaient-ils pas vu dans l'expédition du général Braddock les habits rouges battre en retraite devant les Français et les Indiens, tandis que les tirailleurs de la Virginie restaient à leur poste, chaque homme s'abritant

derrière un arbre et rendant coup pour coup ? Quant aux officiers, le roi George pouvait-il supposer que le général Putnam, qui avait été lié à un arbre par les sauvages et qui avait vu sans frémir le feu allumé autour de lui, tremblerait devant des mousquets anglais? Le jeune colonel Washington n'avait-il pas sauvé l'armée de Braddock d'une destruction totale et pris le fort Duquesne, contre lequel avait échoué Braddock lui-même ? C'est ainsi que dans ce temps-là parlaient les patriotes, et peut-être terminaient-ils leurs discours par ces paroles du brave docteur Warren :

« Bude sera la lutte, mais glorieuse sera l'issue. »

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