CHAPITRE XX
DÉCLARATION DE L'iNDÉPEN DANCE
Il ne faut pas oublier que le poids le plus lourd de responsabilité, en ces temps de révolution, ne pesa pas sur les cultivateurs qui s'étaient si bien battus à Lexington et àBunker-Hill. Ceux-ci auraient pu, après quelques combats, reculer et faire la paix, si le Congrès continental de Philadelphie n'eût déclaré solennellement que les États-Unis étaient et devaient rester de droit indépendants. Cette déclaration fermait toute issue de retraite. L'armée n'avait qu'à donner son sang, tandis que l'œuvre difficile incombait au Congrès de lever des soldats, de nommer les officiers, d'amasser de l'argent et de l'employer à propos, de négocier enfin avec les gouvernements étrangers pour obtenir autant que possible leur appui. C'était en apparence uoe entreprise désespérée; le Congrès en vint à bout cependant. D'heureux débuis l'encouragèrent. Franklin, toujours de belle humeur et rempli d'espérance, décrit ainsi la situation de l'Amérique dans une lettre adressée à un ami en Angleterre :
« La Grande-Bretagne a dépensé trois millions pour arriver à tuer cent cinquante Yankees dans cette campagne, ce qui fait vingt mille livres par tête. A Bunker-Hill, elle a gagné un mille de terrain dont elle a reperdu la moitié lorsque nous avons occupé Ploughed-Hill. Dans ce laps de temps, soixante mille enfants sont nés en Amérique. Sur ces données, la tête mathématicienne du docteur Pricc peut facilement
calculer ce qu'il faudra de temps et d'argent pour nous * tuer tous jusqu'au dernier et pour conquérir la totalité
de notre territoire. »
Cette boutade fut imprimée dans tous les journaux
américains et ne laissa pas que d'encourager la résistance. Cependant le docteur Franklin et tous les hommes intelligents savaient trop bien au fond que les Américaias n'étaient pas rompus à la discipline militaire, que les colonies étaient jalouses les unes des autres et que les colons les plus riches, les plus influents étaient en grand nombre opposés à une séparation d'avec la mère patrie. Washington lui-même disait :
« Quand j'ai pris pour la première fois le commandément de l'armée, j'étais absolument contraire à l'idée de l'indépendance. Mais aujourd'hui je suis fermement convaincu qu'il n'y a point pour nous d'autre planche de salut. »
Ce fut ce sentiment qui poussa le Congrès à examiner 1 opportunité de la déclaration d'Indépendance D ailleurs le peuple en masse était de jour en jour mieux préparé à entendre une semblable déclaration surtout ceux qui avaient lu un écrit de Thomas Paine intitulé : le Sens commun. Ce livre avait circulé presque partout. Sans contredit, il contribua plus qu'aucun autre à convaincre les Américains que l'heure de la séparation était venue.
La colonie la plus considérable était, à cette époque, la Virginie ; le Massachusetts, la Pennsylvanie venaient immédiatement après par rang d'importance. On jugea donc que la première proposition d'indépendance devait être émise par la Virginie, puis appuyée par le Massachusetts.
En conséquence, le 7 juin 1776, Richard-Henry
Lee, de la Virginie, proposa les résolutions suivantes :
« Que les Colonies -Unies sont et doivent être de droit des États libres et indépendants, qu'elles sont déliées de toute obéissance envers la couronne d'Angleterre et i[iie tout lien politique entre elles et le gouvernement de la Grande-Bretagne est et doit être entièrement rompu.
« Qu'il est donc urgent de prendre sans délai toutes mesures qu'il appartiendra pour conclure des alliances étrangères.
« Qu'un plan de confédération sera préparé et adressé à chacune des colonies respectives pour être par elle mûri et approuvé. »
Ces résolutions furent appuyées par John Adams, du Massachusetts. La première discussion qui s'engagea à ce sujet montra que maigre la tendance générale en faveur de l'indépendance, il y avait cependant plus d'un membre de l'assemblée qui pensaient que la nation n'était pas encore préparée à un tel changement. Il fut donc décidé que la discussion serait renvoyée au 1 er juillet; on comptait que dans Fintervallo le peuple des colonies montrerait ses dispositions pour ou contre l'indépendance. Il les manifesta en effet très clairement avant même que le mois fui écoulé. Toutes les colonies, sauf une seule, se prononcèrent en faveur de l'indépendance ; lorsque cette question fut discutée au jour convenu, il n'y eut que New-York qui, sans cependant voter contre la déclaration générale, refusa de la ratifier.
Durant ce délai, un comité avait été chargé do rédiger la déclaration d'indépendance qui devait servir, le cas échéant. Ceux qui faisaient partie de ce comité étaient: Thomas Jeffcrson, de la Virginie ;.Iohn Adams,
du Massachusetts; Benjamin Franklin, de la Pennsylvanie; Roger Sherman, du Connectiez, et Robert . Livingston, de New- York. La déclaration fut rédigée par Thomas Jefferson. Quelques changements, mais en très petit nombre, furent faits par Adams et Franklin. On peut encore les voir écrits de leurs propres mains sur le document original.
Dans le Congrès, la discussion fut longue, car on éplucha, on critiqua chaque mot avec une grande sévérité. John Adams se montra le plus ardent défenseur de la déclaration, tandis que Jefferson, qui l'avait rédigée, gardait le silence. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans son journal :
« J'étais assis, pendant le débat, à côté du docteur Franklin. Il s'aperçut que je souffrais un peu des attaques très amères qui se produisirent à différentes reprises contre certains passages, et me raconta, en manière de consolation, l'aventure de John Thompson le chapelier. » '
Cette histoire se trouve reproduite dans l'autobiographie du D' Franklin. Il s'agit d'un homme qui, sur le point d'ouvrir une boutique de chapellerie, a lait peindre sur son enseigne un chapeau avec cette inscription : « John Thompson, chapelier, fait et vend des chapeaux. » Or, presque chaque mot de l'enseigne soulève les objections des uns et des autres; tout semble superflu, de sorte que le chapelier finit par réduire son enseigne au nom de John Thompson surmontant la figure d'un chapeau.
Ce fut ainsi que Franklin réussit à distraire Jefferson pendant ces heures pleines d'anxiété où l'on discutait le plus important des actes politiques.
La déclaration de l'Indépendance fut adoptée le 4 juillet 1776, mais elle ne fut signée que plusieurs
DÉCLARATION DE L*l ND É P END AN C E. 183
semaines après. Quand les membres du Congrès vinrent signer, le docteur Franklin amusa encore ses collègues par la vivacité de ses saillies.
John Hancock avait pris le premier la plume en disant :
<• Nous devons être unanimes. Il ne s'agit pas ici d'aller par quatre chemins, mais do nous accrocher tous les uns aux autres.
— Oui, répliqua Franklin, nous devons nous accrocher tous les uns aux autres, autrement nous risquons fort d'être accrochés séparément par le cou. »
En réalité, ils assumaient une dangereuse responsabilité, et même parmi les rieurs plus d'un dut se sentir frémir de terreur secrète.
Enfin la grande déclaration fut adoptée telle quelle ou peu s'en fallait; le principal changement consista dans la suppression d'un passage qui, à propos du maintien de l'esclavage colonial, incriminait le roi d'Angleterre plus sévèrement que ne l'eussent voulu certains représentants des États du Sud. Douze colonies acceptèrent la rédaction définitive, sauf New-York qui persista dans son abstention.
II avait été décidé en particulier qu'à l'heure même où l'adoption aurait lieu, la cloche do la vieille salle des États serait mise en branle. Cette cloche, qui avait été inaugurée quelques vingt années auparavant, portait pour inscription : « Proclame la liberté à travers le pays, à l'oreille de tous les habitants qu'il renferme. »
Le sonneur plaça donc son petit garçon aux aguets devant la porte de la salle dont le gardien devait ausitôt donner le signal, et dès que l'Indépendance eut été déclarée, l'enfant sortit en courant et en criant : « Sonnez! Sonnez! Sonnez!...» Alors la cloche sonna
à toute volée, proclamant en effet la liberté à tout le pays II y eut partout des réjouissances et la déclaration lut lue a chaque brigade de l'armée
Voici en quels termes le Journal de Pennsylvanie rendit compte de l'enthousiasme général ■
« Cette après-midi (10 juillet) la déclaration d'Indépendance a été lue devant le front de chaque brigade de 1 armée continenlale campée à New- York et dans Je voisinage. Elle a été partout accueillie par des hourralis et par les plus vives démonstrations de joie Le soir la statue équestre de George III, que l'orgueil et I imbécillité des tories avaient érigée en l'année 1770 a ele renversée dans la boue par les fils de la Liberté -juste recompense de l'ingratitude d'un tyran » '
le-ls lurent les sentiments qui accueillirent la déclaration de l'Indépendance. Cependant, même à cette époque 1 entreprise paraissait audacieuse et la situation de 1 armée américaine si précaire que l'adjudant général Reed qui, vu sa position, connaissait mieux que personne l'état des affaires militaires, écrivait quelques jours auparavant :
« Chacun, depuis le général jusqu'au simple soldat qui est a même d'apprécier notre situation, se sent profondement découragé. Si j'avais su l'état exact des choses, aucune considération n'aurait pu me déterminer à prendre une part active dans ces événements » La déclaration une fois adoptée, il était temps de doter d'un drapeau national les États-Unis devenus nation indépendante. Au commencement de la guerre, on s'était servi de drapeaux variés. Celui que portaient les premiers vaisseaux de guerre créés par Washington, était appelé « l'Étenda°rd du Sapin » et remontait à la fondation de la colonie du Massachusetts. Sur le fond blanc se détachait
un
arbre avec cette devise : « Appel au ciel. » C'est ainsi que les journaux anglais du temps représentent le drapeau enlevé à un navire colonial en 1776. On le trouvait sur un plan topographique de Boston publié à Paris la même année. Les troupes américaines conservèrent le drapeau anglais tant qu'elles se considérèrent comme unies à la Grande-Bretagne ; mais lorsque Washington eut pris le commandement à Cambridge, il déploya devant l'armée un nouvel étendard portant treize bandes alternées de rouge et de blanc comme aujourd'hui ; seulement il gardait à l'un de ses coins la croix rouge et blanche qui marquait alors le drapeau britannique. Cet étendard fut porté par les Américains lors de leur entrée dans Boston après l'évacuation des troupes royales; mais le Congrès décida, le 17 juin 1777, que le drapeau des treize Etats consisterait en treize bandes alternées rouges et blanches et que l'union serait figurée par treize étoiles blanches sur champ d'azur. Le premier qui hissa ce nouveau pavillon sur un navire de guerre américain fut le capitaine Paul Jones, fameux depuis dans les combats. On dit que le drapeau avait été fait par des dames patriotes de Philadelphie et que, s'étant procuré un petit bateau, Jones descendit et remonta la rivière Schuylkill, avec les couleurs déployées, afin de montrer aux populations leur nouvel étendard. C'est le pavillon qui Hotte aujourd'hui sur les vaisseaux et sur les monuments des États-Unis, à l'armée, partout enfin, sauf que pour chaque État nouveau, annexé à l'Union, on a dû ajouter une étoile de plus. tandis que les treize bandes nous rappellent encore les treize vieilles colonies qui conquirent leur indépendance.