H1STOIHE DES ETATS-UNIS
étoffes que les femmes seules se permettent aujourd'hui. « Lorsqu'un gentleman se montre dehors, dit un contemporain, il a perruque, hadine blanche, veste de satin blanc brodée, culotte de satin noir, bas de soie blancs, habit de drap fin ou de velours; chez lui il se couvre la tète d'un bonnet de velours sous lequel il en a parfois un autre de toile fine qui remplace la perruque; sa robe de chambre est le plus souvent en damas de couleur, doublée de soie, ses pieds sont chaussés de pantoufles de maroquin d'une couleur de lantaisie. » A cette époque presque tous les gentlemen prenaient du tabac, et on dépensait des sommes énormes pour des tabatières artistement travaillées. Prendre une prise de tabac dans la tabatière d'autrui était une marque de courtoisie comme de lever son chapeau.
Le théâtre commençait seulement à être toléré, mais des représentations particulières avaient lieu assez souvent, et Washington en donnait de temps à autre dans sa propre maison.
On permettait les concerts, et les bals étaient parfois très magnifiques, surtout chez les ambassadeurs étrangers. Pour l'un d'eux donné à Philadelphie, par l'ambassadeur de France, on éleva un bâtiment spécial. Il y avait sept cents invités et dix mille spectateurs étaient rassemblés dans la rue pour assister au défilé des chaises à porteurs qui eut lieu entre sept et huit heures. Les danses consistaient en menuets et en contredanses; le quadrille ne faisait que de naître. Au premier bal de l'inauguration, une quantité d'éventails commandés tout exprès à Paris, furent distribués aux dames. Ces éventails étaient en ivoire et en papier, et chacun d'eux portait un médaillon représentant le général Washington.
Tandis que les hautes classes vivaient de la sorte,
WASHINGTON ET A DAMS.
le peuple se remettait peu à peu des pertes de la guerre et se livrait à diverses branches d'industrie. La guerre peut changer les habitudes d'une nation; mais ce ne •fut pas le cas en Amérique : la plupart des soldats licenciés retournèrent avec joie à leurs fermes, à leurs ateliers, fiers d'avoir établi une République fondée sur la liberté et sur la loi. Beaucoup, d'entre eux eurent à supporter quelque temps la misère, mais on ne vit néanmoins que très peu de mendiants; les voyageurs étrangers s'en étonnaient.
Le peuple vaquait surtout à l'agriculture et au commerce, en même temps qu'à la pêche. Il n'existail encore aucune filature de coton ni de laine, et un bien petit nombre seulement de ces inventions mécaniques si variées aujourd'hui. Dans la campagne, les gens se chauffaient à d'immenses foyers garnis de bûches, brûlaient des chandelles de suif fabriquées au logis et portaient des vêtements qu'ils tissaient de leurs mains. Les habitants mêmes des villes n'étaient pas loin en somme des solitudes sauvages, e.t dans la plupart des maisons, jusque dans les États de l'est, on trouvait le fusil et le filet de pèche. Dans le sud, il n'y avait que peu ou point de grandes villes et le Far-West, encore inexploré, n'était connu que des Français du Canada.
Sous l'administration de Washington, on lit une très importante découverte qui devait influer grandement sur l'histoire future de l'Amérique. Quand les premiers explorateurs européens étaient venus sur le continent américain, ils avaient trouvé dans le sud, croissant à l'état sauvage, une plante qui n'était autre que le coton. On l'avait déjà employée dans d'autres parties du monde, on avait filé son duvet soyeux, dont on faisait un tissu d'une espèce particulière. Il était
aisé de cultiver le colon. La difficulté à vaincre était de séparer la graine de la libre, autrement dit de l'éplucher. On avait jusqu'ici fait cette opération à la main, mais il fallait un jour entier pour en éplucher" seulement une livre, lorsqu'un jeune homme du Massachusetts, d'un esprit ingénieux, appelé Blio Whitney, arriva en Géorgie pour y tenir une école. Il venait d'obtenir ses grades universitaires à Yale-College. Une certaine dame Green, dans la famille de laquelle il vivait et qui avait remarqué avec quelle habileté il fabriquait de petits jouets pour ses enfants, le pria d'inventer pour elle une machine à éplucher le coton. Le jeune homme n'avait jamais vu même de graines de colon, mais il alla, en se promenant, à Savannah où il en recueillit quelques-unes, puis il fit des essais de machines. Les outils et le fil de fer manquaient dans cette région, il dut en fabriquer lui-môme. Enfin, après des difficultés inouïes, il parvint à faire une machine grossière, et son amie M"' e Green invita les principaux planteurs à venir l'examiner (1792). Tous comprirent qu'elle était de nature à donner de bons résultats; mais, avant que Whitney pût l'achever, des voleurs entrèrent la nuit dans son atelier et emportèrent la machine. Sur ce modèle on en fabriqua d'autres, et il s'écoula beaucoup de temps avant que l'inventeur put obtenir quelque indemnité pour son travail. Cette invention ayant été perfectionnée depuis, l'industrie cotonnière prit tout à coup une énorme importance; les Américains fournirent du coton au monde entier, ce qui ne serait jamais arrivé sans l'invention de quelque pauvre diable tel qu'Êlie Whitney. Quelque temps après l'élection de Washington à la présidence, mourut un des hommes les plus distingués de l'Amérique, un de ceux qui avaient rendu les
plus grands services à Ja cause de la liberté, le docteur Benjamin Franklin. Né à Boston en 1706, il était le fils d'un pauvre fabricant de chandelles. Tout enfant il apprit le métier d'imprimeur. A dix-sept ans, il quitta la maison paternelle et s'établit à Philadelphie. Il s'associa avec un autre jeune homme, et tous deux, sans le moindre capital, entreprirent des travaux d'imprimerie, s'estimant bien heureux d'avoir rencontré dans la rue un ami qui les payait à cinq shillings la tâche. Ils finirent par monter un journal, publièrent un almanach appelé « l'Almanach du pauvre Richard», qui eut un grand débit, et se lancèrent en même temps dans un petit commerce de chiffons, d'encre, de savon, de plumes et de café qui leur procura des ressources. Franklin avait beaucoup lu, il éprouvait une sorte de passion pour l'étude des sciences, surtout de l'électricité, et il formula celle théorie que l'éclair et le iluide électrique n'étaient qu'une seule et même chose. La théorie en question fut énoncée dans une brochure que plus d'un lecteur traita d'absurde. Il entreprit alors de prouver ce qu'il avançait : à cet effet, il fabriqua, avec l'aide de son jeune lils, un grand cerf-volant en soie, et ajouta une broche en fer au bâton de ce cerf-volant qu'il lança pendant un orage. Au moment où passait le nuage chargé d'électricité, le fluide descendit le long do la corde, et lorsque Franklin toucha une clé qu'il y avait adaptée, il en jaillit aussitôt des étincelles, preuve sans réplique de la présence de l'électricité. Cette découverte le conduisit à l'invention du paratonnerre, qui est aujourd'hui d'un usage si universel et qui, d'après le même principe, attire l'électricité. Celte découverte le rendit fameux on Europe aussi bien qu'en Amérique. Il fut ensuite envoyé chez les Anglais
avec une mission diplomatique et y demeura jusqu'à l'heure de la Révolution. Retournant alors dans son pays, il devint l'un des promoteurs et des signataires de la déclaration de l'Indépendance. Il visita la France comme ambassadeur et contribua beaucoup à la conclusion du traité avec ce pays, qui assura l'indépendance des colonies américaines. C'était un homme d'une activité prodigieuse, merveilleusement entendu aux affaires publiques et plein d'esprit, en outre. Son influence sur tous les événements de son temps fut des plus considérables ; on lui doit les institutions les meilleures et les plus philanthropiques qu'aient conçues les Américains de son époque. Son dernier acte public fut de signer un mémoire adressé au Congrès en faveur de la Société anti-esclavagiste de Philadelphie dont il était président. Ce mémoire réclamait l'abolition de l'esclavage. Franklin mourut à l'âge de quatre-vingtquatre ans, le 17 avril 1790. La nation tout entière porta son deuil, et Mirabeau, qui était alors le grand orateur de l'Assemblée constituante en France, proposa à cette Assemblée de porter pendant trois jours le deuil « d'un sage que revendiquaient les deux mondes. » Ce deuil fut voté. Turgot a dit de lui après sa mort qu'il avait arraché la foudre aux nuages et le sceptre aux tyrans :
Eripuit cœlo fulmen sceptrumgué tyrannis,
Pendant la présidence de Washington, on annexa plusieurs nouveaux États aux treize anciens. Le premier fut celui de Vermont, en 1791. A l'origine, la colonie de Vermont avait été fondée par des pionniers à qui le gouverneur du New-Hampshire avait accordé des terres. Ces hommes rudes et hardis défrichèrent les forêts et construisirent des fourneaux pour la
fonte du fer. Dans la suite, New-York réclama ce territoire comme sien et essaya d'en déloger les possesseurs. Ils résistèrent et envoyèrent Ethan Allen, leur chef, les défendre devant la législature de New- York; mais la juste requête des colons fut traitée avec dédain. Sur quoi Ethan Allen se retira en prononçant avec défi ces paroles de la Bible : « Nos dieux sont les dieux des montagnes, ils sont donc plus forts que les vôtres. » Alors New-York envoya des agents pour expulser les colons, mais « les enfants des Montagnes Vertes », comme on commençait à les appeler, opposèrent une vive résistance. Quiconque essayait de les chasser de leurs établissements était saisi, attaché à un arbre et fouetté avec des verges de bouleau. Ils appelaient cette manière de procéder : « appliquer le cachet du bouleau. »
De grosses récompenses furent offertes pour l'arrestation d'Ethan Allen, de Setb Warner et des autres, mais en vain. Quand la Révolution éclata, les Enfants des Montagnes Vertus voulurent se joindre au Congrès provincial; New-York s'y opposa. Toutefois, tant que dura la Révolution, ils se distinguèrent singulièrement; aussi furent-ils admis dans l'Union peu de temps après la formation de celle-ci. Le nom qu'ils choisirent pour leur colonie fut celuide Vermont, qui signifie Montagnes Vertes.
Le Kentucky fut annexé à l'Union en 1792. Cette région passait d'abord pour une partie de la Virginie et n'avait été explorée que peu de temps avant la Révolution américaine. Le premier explorateur fut Daniel Boone, chasseur et pionnier en renom. 11 ne craignait pas de pénétrer dans les contrées les plus sauvages avec un petit nombre de compagnons pour chasser et trapper les animaux à fourrures et pour
faire du sol aux sources salées. Il bâtit des forts et quelquefois les défendit plusieurs jours de suite avec sa poignée d'hommes contre des bandes considérables d'Indiens. Une fois il fut fait prisonnier, emmené et adopté par une famille indienne. Mais il parvint à s'échapper.
Lorsque le bruit de ses aventures se répandit, les colons accoururent en grand nombre, la plupart de la Virginie inférieure, amenant avec eux leurs esclaves. La plus vive résistance leur fut suscitée par les Indiens. Il y eut toute une longue série de conflits qui valurent au Kentucky le surnom de Terre sombre et sanglante, sous lequel il fut longtemps connu. L'Espagne voulut décider les Kentuckicns à se séparer de l'Union et à se joindre à la Louisiane, qui était encore espagnole; mais tous ses efforts échouèrent et. « la terre sombre et sanglante » finit par devenir un des Etats de la République des Etats-Unis. On dit que le nom de Kentucky signifie Longue Rivière.
Le Tennessee fut annexé à l'Union en 1796. Cette contrée avait été explorée beaucoup plus tôt que le Kentucky et avait probablement été visitée par de Soto longtemps avant que les États de l'extrême est eussent été colonisés. De Soto fut probablement le premier Européen qui conduisit une troupe armée jusqu'au Mississipi, le /Jeune cac/ié (Hiddcn River) ou mer intérieure (Inland Sea), comme on l'appelait alors'; il avait cheminé avec ses troupes et du canon pendant des semaines entières à travers des solitudes inconnues avant lui. Lorsqu'il mourut de la fièvre en 1542, ses soldats, voulant soustraire ses restes aux profanations des Indiens, creusèrent le tronc d'un vieux chêne, y placèrent son cadavre et ensevelirent le tout au plus profond du Mississipi. Bien
des années s'écoulèrent sans que ces parages fusent visités par les blancs; ils se peuplèrent beaucoup Su lentement que le Kcntucky; les colons venaient surtout de la Caroline du Nord, et pendant un
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comme dépendances de celle colon.e. Le peup a "saya bien d'élahlir un État distinct , P°^ nom de Franklin, mais ce projet avorta et après des 1 ngements divers, toutlepays fut admis afa.re part les États-Unis sous le nom de Tennessee, nom indien du cours d'eau principal qui l'arrose. Les colon caroliniens avaient amené leurs esclaves avec eux . en résulta que le Tennessee fut tout naturellement un
"SSTfit de la présidence de Washington, l'Union comptait déjà seize États. Il y avait aussi le « territoire du nord-ouest » qui n'était pas encore organisé en États, et toute la vaste région entre 1 Ohm et le Mississipi, d'où l'esclavage avait été exclu à iamais par une loi passée au Congrès en 1787. Le premier recensement fut fait en 1790. La population montait à près de quatre millions d individus
Washington fut président à doux reprises consécutives , c'est-à-dire l'espace de huit années, après quoi il refusa d'être réélu.
John Adams, du Massachusetts, qui avait ete viceprésident, lui succéda de 1797 à 1801. Il était ce qu on appelait alors fédéraliste, et il ne l'emporta qu a une faible majorité sur Thomas Jefferson, qui appartenait au parti opposé. C'était la coutume alors que le candidat qui arrivait second dans l'élection présidentielle fût nommé vice-président. Il en résulta que Jefferson fut vice-président sous John Adams,
bien qu'ils différassent de ligne politique. Le président Adams avait été un des patriotes les plus déterminés pour faire réussir la Révolution. Il avait aidé ensuite à rédiger la déclaration d'Indépendance il avait compté parmi les plénipotentiaires chargés' de conclure le traité avec la Franco à la fin de la Révolution américaine. Son élection présidentielle eut heu à Philadelphie, où l'on avait transporté le siège du gouvernement. Sous son administration, ce siège fut fixé à Washington, dans un site choisi par l'exprésident.
Après l'avènement d' Adams, la mésintelligence s accrut avec la France. Des ambassadeurs ayant été envoyés par les États-Unis, le gouvernement français refusa de les recevoir ; mais on leur fit entendre que moyennant une somme d'argent, leur mission aurait des chances d'aboutir. L'un d'eux, Charles Pinckney de la Caroline du Sud, répondit alors : « Des millions pour la défense du pays ; pas un sou pour quelque tribut que ce soit. » Ces fières paroles eurent un écho dans les Etats-Unis tout entiers. On put craindre qu une nouvelle guerre n'éclatât, et le général Washington fut rappelé de sa tranquille demeure en Virginie, pour prendre le commandement de l'armée Quelques combats eurent lieu en effet sur mer entre les vaisseaux français et américains, mais Napoléon Bonaparte étant arrivé au pouvoir, le président Adams réussit à traiter avec lui, en 1800. Depuis' lors, la paix a été toujours maintenue avec la France. ^ Néanmoins, les préparatifs de guerre n'avaient pu être faits sans une augmentation d'impôt, ce qui rendit 1 administration du président Adams généralement impopulaire. Des lois avaient aussi été votées concernant les étrangers et les séditieux, qui furent mal
WASHINGTON ET ADAMS
vues parce qu'elles donnaient au président le droit d'arrêter tout étranger, même de l'expulser du .pays sans jugement, et qu'elles lui attribuaient îles pouvoirs insolites dans plusieurs autres circonstances. Malgré les grands services qu'il avait rendus à la cause publique, le président Adam s ne fut pas réélu pour un second terme, comme l'avait été Washington. Le vote fut si divisé d'ailleurs qu'il n'eut pas de résultats, et la Chambre des représentants, à qui incombait en pareil cas le droit de choisir, élut Jefferson en remplacement de John Adams. Ce fut sous la présidence d'Adams que mourut le général Washington (14 décembre 1799). La dernière période de son administration avait soulevé les plaintes amères de certains partis, mais lorsqu'il mourut, toute la nation le pleura. Chacun sentait en effet ce que la nouvelle République devait à son courage, à sa droiture et à son désintéressement. Des résolutions passées à la Chambre des représentants déclarèrent qu'il avait été « le premier dans la guerre et dans la paix, et le premier dans le cœur do ses concitoyens. » C'était juste, et cette phrase devint presque un proverbe en s'appliquan! à Washington.
Pendant la présidence de John Adams, nul Étal nouveau ne fut annexé, mais la région située entre la Géorgie et le Mississipi s'organisa en territoire et commença à recevoir des colons. Elle comprenait l'espace actuellement englohé par les Etats du Mississipi et de l'Alabama. Pas un pouce de terre de la vaste région de l'ouest du Mississipi n'appartenait encore aux États-Unis. Il en était de même de la Floride. Un autre recensement fait en 1800 donna près de cinq millions et demi d'habitants (5,308,483).
CHAPITKU XXIV
ADMINISTRATION D li JEFFEHSON
Thomas Jcffcrson de Virginie, Uoisièmc président des États-Unis, fut élu deux fois de suite (1801-18091. Il était connu pour avoir tracé le plan de la déclaration d'Indépendance et pour avoir rempli les fonctions de vice-président sous John Adams. Jefferson représentait le parti qu'on appelait alors républicain, qu'on a nommé depuis le parti démocratique, le parti qui ne cessa de sympathiser avec la France plutôt qu'avec l'Angleterre dans la guerre qui se poursuivait entre ces deux nations. Les hommes d'État américains se préoccupaient beaucoup de cette lutte qui mettait les États-Unis dans une situation extrêmement difficile. La Fiance avait en effet décrété l'interdiction de tout commerce avec son adversaire, et l'Angleterre en avait fait autant sous peine de la conliscation des navires engagés dans ce commerce. Donc, tout navire américain naviguant sur l'Océan pouvait être capturé par l'une ou par l'autre de ces deux nations. Aussi un capitaine de navire américain, dès qu'il apercevait le pavillon d'Angleterre ou celui de France, s'efforçait-il de se tenir à l'éaart, dans la crainte de voir saisir son vaisseau.
En outre, les Anglais réclamaient le droit de visite sur les navires américains afin de s'assurer qu'il ne se trouvait pas à bord de marins anglais et de les prendre le cas échéant; plusieurs centaines d'hommes lurent saisis dans le courant d'une seule année; il