Rainsay, Vie de Washington, p
128 L1VKE III. — COSSTITUTIO.N.
rentrèrent dans leurs foyers. Vous vous rappelez les touchants adieux de Washington.
Depuis ce jour, l'histoire des créanciers militaires se confond avec celle des créanciers ordinaires de l'État, et nous nous trouvons ramenés à l'examen général de la situation financière de l'Amérique, de 1782 à 1783.
La dette de l'Amérique était considérable. Songez que y\ C ht nous sommes en 1783, dans un pays pauvre qui ne comptait pas trois millions d'habitants .TaTÎ" janvier 1783, la dette des États-Unis montait à deux cent dix millions de francs, et l'on payait douze millions de francs d'intérêts.
Deux cent dix millions de francs, nous en avons vu bien d'autres! Quand nous pensons que la révolution française s'est faite pour un déficit de soixante millions, cela nous étonne. Quel petit prince n'a pas aujourd'hui soixante millions de dettes? Mais l'Amérique n'en était pas encore à ce degré de civilisation , et sa dette était pour elle un lourd fardeau dont elle cherchait à se débarrasser. Aussi, des 1781, on avait proposé dans le congrès d'établir des droits ad valorem sur tous les objets importés en Amérique, sauf les objets de première nécessité , de manière à faire un fonds qui payât les intérêts et l'amortissement de la dette. Cette proposition avait été soumise aux États, mais, chaque fois qu'on suivait cette marche, on pouvait être sûr qu'au bout de deux ou trois ans on n'aurait pas encore de réponse. On attendit : on avait créé un surintendant des finances, Robert Morris, et on lui avait donné un coffre-fort vide. Morris était un homme plein de ressources et d'intelli-
\e LEÇON. — LA CONFÉDÉRATION, 1181-1783. 129
gence, et qui avait une connaissance profonde de la question financière; mais, en finances comme dans tout le reste, le génie n'est pas tout. L'art du financier se réduit à deux choses : recevoir et payer. On n'a pas encore trouvé un ministre des finances qui puisse se contenter de la seconde de ces fonctions. Morris demanda en vain qu'on lui donnât de l'argent et qu'on emplît cette caisse des États-Unis dans laquelle il n'entrait rien. Toutes ses prières furent inutiles; nul État ne voulait céder ses droits de douane au congrès.
Après deux ans de discussion et de pourparlers, on trouva une opposition , une résistance absolue dans ic petit État de Rhode-Island. En môme temps la Virginie, qui avait jusque-là accepté le projet, déclara qu'elle n'en voulait plus. 11 semblait que donner au congrès le pouvoir de taxer l'Amérique, c'était retomber sous le joug des Anglais. On craignait de constituer un pouvoir supérieur aux États, de créer un despotisme central. Craintes chimériques, mais qui suffisaient pour qu'on ne donnât pas d'argent et que le crédit américain s'épuisât complètement.
C'est à ce moment qu'Hamilton, Madison, Ellsworih se réunirent pour présenter au congrès un nouveau projet financier. En avril 1783, ils proposèrent de mettre un droit sur les marchandises étrangères qui seraient importées en Amérique : droit spécifique sur le thé, le sucre, le café, le cacao, les alcools; droit de cinq pour cent ad valorem sur les autres articles. Pour ménager les scrupules des États, on proposait de faire lever l'impôt par des collecteurs nommés par
lll. M
les États, mais qui seraient responsables devant le congrès. En outre, on demandait que les États fournissent chacun une contribution , proportionnellement à leur population. C'était le système qui paraissait le plus populaire. En vingt-cinq ans on pouvait éteindre la dette, et, au bout de vingt- cinq ans, les États reprenaient leur indépendance. Vous voyez que c'était, sous une forme adoucie, un commencement d'unification.
Madison joignit à cette proposition une circulaire qui est considérée comme un des monuments de la révolution.
a Rappelez-vous, disait-il, que l'orgueil et la gloire de l'Amérique a toujours été que les droits pour lesquels elle a combattu sont les droits de l'humanité. Grâce A la bénédiction de l'auteur de ces droits, ils ont triomphé de toute résistance, et forment aujourd'hui la base de treize États indépendants. Jamais il n'y a eu, jamais il n'y aura plus belle occasion pour un gouvernement républicain de se justifier par ses fruits. A ce point de vue, les citoyens des États-Unis sont responsables du plus précieux dépôt qui fut jamais confié à une société politique. Si la justice, l'honneur, la bonne foi, la reconnaissance et toutes les autres vertus qui ennoblissent une nation sont le fruit de nos institutions, la cause de la liberté en recevra un lustre et un éclat dont elle n'a encore brillé nulle part; nous aurons donné un exemple qui exercera la plus favorable influence sur les droits tîu genre humain.
« Mais si le gouvernement est entaché des vices contraires à ces vertus, la grande cause que nous nous sommes engagés à défendre est déshonorée et trahie; la dernière et la plus belle expérience faite en faveur des droits de l'homme sera tournée contre eux; les avocats et les amis de la liberté seront
Ve LEÇON. — LA CONFÉDÉRATION, 4781-1783. 131
honnis et réduits au silence par les séides de la tyraDnieetde l'usurpation *. »
Cette pensée de Madison était juste et grande; en outre Madison avait joint à sa circulaire des exemples qui montraient combien les créanciers des États-Unis étaient dignes d'intérêt, je dirai presque de respect et de reconnaissance.
On pouvait les ranger en quatre classes.
Au premier rang, figurait le roi de France Louis XVI, qui avait prêté seize millions à l'Amérique, et garanti un emprunt de dix millions en Ilollande. Comme on ne payait pas les intérêts, cela mettait à la charge de la France ces vingt-six millions, sans compter l'armée de secours et la flotte que le Roi avait envoyées à ses frais, un million qu'il avait donné sur sa cassette ; sans compter encore qu'au moment où on venait de régler la dette, le roi, dans sa générosité, avait fait cadeau à l'Amérique des intérêts échus, de sorte que la dette ne portait intérêt qu'à partir de 1783.
La seconde classe de créanciers était celle des officiers qui avaient versé leur sang pour l'Amérique . La troisième classe, c'étaient tous les gèns auxquels on avait pris leurs chevaux, leurs bœufs, leurs voitures par des réquisitions, et qui se trouvaient victimes d'une confiscation, si on ne reconnaissait pas leurs droits. Puis enfin venaient les créanciers ordinaires, qui avaient montré un certain dévouement en risquant leur argent