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pies ; il ne demande pas des privilèges personnels, mais il veut que le patron, que le père de famille aient plus de voix que celui qui n'est ni patron ni père de famille ; que l'homme gradué dans les universités ait plus de voix que celui qui ne Test pas. A ces conditions, on sera dans le vrai ; autrement , on est dans le faux , et toute erreur en politique se traduit par une souffrance dans la société.
Ces idées-là nous paraissent étranges ; mais le mérite de M. Mill , c'est que les idées très-hardies qu'il émet sont presque toujours acceptées à la réflexion.
Sur un autre point, un autre Anglais, M. Thomas Hare, a soulevé une question dont personne ne s'inquiète en France , mais qui a attiré l'attention en Angleterre et même en très-haut lieu. Lord John Russel s'en est préoccupé dans son dernier projet de réforme. Cette question est celle-ci : Quelle part, dans un gouvernement représentatif, faut-il faire aux minorités?
M. Mill a complètement adopté les idées de M. Hare, et il y a aujourd'hui toute une école qui les soutient. C'est donc une question qui passera bientôt sur le continent; c'est une de celles qui intéressent le plus la sincérité du gouvernement représentatif et l'avenir de la démocratie. Posons bien le problème avant de l'examiner. .
Dans toute société il y a des intérêts différents. Prenons un de ces grands intérêts, la religion. Mettons qu'en France les catholiques actifs, zélés, politiques même, si vous voulez, représentent les deux cinquièmes de la natiou.
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Qu'est-ce maintenant que la démocratie? C'est le peuple gouverné par le peuple , ou du moins par ses représentants. Eh bien , si la représentation est fidèle, il doit y avoir deux cinquièmes de catholiques dans la Chambre, image du pays. Allez à la Chambre , vous verrez que ce parti, qui se compose des deux cinquièmes de la nation, n'est pas représenté.
Au lieu de prendre les catholiques , prenons les libéraux de l'école constitutionnelle, cela vous rendra peutêtre plus sympathiques à mon raisonnement. Supposons que les libéraux représentent les deux dixièmes de la nation. Il devrait donc y avoir à la Chambre deux dixièmes de vieux libéraux. Comptez combien il y en a. Avec notre système électoral, il y a à la Chambre une majorité compacte qui n'a pour le libéralisme qu'un amour platonique, il y a une minorité des deux dixièmes de la nation qui n'est point représentée et qui ne brille que par son absence. Voilà un trèsgrave inconvénient du système actuel. Théoriquement, la représentation doit être l'image de la nation , en fait elle n'est que l'image d'une majorité ; la minorité se trouve donc, sinon opprimée, au moins exclue de l'assemblée nationale. Que dans un pays la majorité impose son opinion à la minorité, c'est la condition même des gouvernements libres; mais que dans la Chambre il n'y ait pas de place pour cette minorité, c'est une iniquité qui accuse un vice essentiel dans les institutions.
Je vais vous donner un exemple frappant de l'injustice du système. M. Thiers s'est présenté dans plusieurs
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circonscriptions : à Paris, à Marseille, à Aix, à Yalenciennes. A Valenciennes il a eu quinze à seize mille voix ; à Aix , dix mille ; à Marseille quinze mille environ. Mettons que la même chose lui fût arrivée à Paris, il n'aurait pas été nommé. Un candidat qui a dans le pays cinquante-cinq mille voix échoue contre quatre concurrents dont aucun n'a réuni plus de seize mille voix; est-ce juste? Le système est donc mauvais, car il ne donne pas à la minorité la représentation à laquelle elle a droit ; il conduit les choses de telle façon que des intérêts et des opinions considérables ne peuvent pénétrer dans la Chambre; il n'y a place que pour une couleur. La Chambre ne représente pas la France , mais l'opinion qui domine à un moment donné. Le système représentatif devient ainsi non plus le bien commun de la nation , l'instrument de la liberté , mais le privilège et l'instrument d'un parti.
Voici maintenant le système proposé par M. Hare, et adopté par M. Mill. Je ne lui emprunte que la pensée fondamentale, je laisse de côté des combinaisons ingénieuses, mais compliquées. En politique, il ne faut pas trop d'esprit. Rien ne réussit que la simplicité et le bon sens.
Qu'est-ce que représente le député ? En France, pour être député, que faut-il? Réunir la moitié plus une d'un certain nombre de voix légalement exigées. Soit, dit M. Hare, mais pourquoi ne compte-t-on que les voix de la majorité, pourquoi ne pas compter toutes les voix? M. Thiers n'a eu à Marseille que quinze mille voix, son concurrent qui en a eu dix-sept mille est nommé : rien m. 22
de plus juste; mais pourquoi ne compterait-on pas à M. Thiers ces quinze mille voix avec les trente mille qu'il a obtenues à Valenciennes, à, Àix ou ailleurs, et ne le déclarerait-on pas membre de la Chambre? Pourquoi, en outre des deux cent cinquante personnes qui ont eu la majorité requise en chaque collège électoral, ne déclarerait-on pas députés ceux qui auraient obtenu en différents collèges la majorité exigée par la loi? Y a-t-il quelque chose de sacramentel dans une circonscription électorale, et celui qui rassemble vingt ou trente mille voix dans le pays n'est-il pas le représentant d'une grande opinion? Et même, à vrai dire, n'a-t-il pas plus de racines que l'élu d'un simple collège local? N'est-il pas à un plus haut degré le mandataire des électeurs puisqu'il a réuni plu3 de voix et par toute la France ? Supposons que l'opposition eût choisi M. Thiers pour son candidat dans tous les collèges, on aurait pu avoir ce résultat bizarre d'un candidat réunissant un million de voix et partout exclu.
La réforme que propose M. Hare est donc fondée en justice et en raison. Ce n'est pas son seul mérite. Ce système serait sincère, ce qui est beaucoup en politique, et il aurait un avantage énorme : c'est que chacun saurait que son vote vaut quelque chose, tandis qu'aujourd'hui, avec la condition d'une majorité locale, vous arrivez à ce résultat, que les diverses minorités, certaines de leur défaite, ne veulent même pas se déranger; quarante-cinq pour cent des électeurs ne se présentent pas au scrutin.
En Amérique, comme en Angleterre, comme en
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France, pour remuer une masse d'électeurs, il faut une dépense considérable, et il en résulte trop souvent que ce n'est même plus la majorité du pays qui est représentée, mais une minorité remuante. Au contraire, que chaque électeur sache que son vote comptera et que du fond de sa province, s'il a des sympathies pour quelqu'un qui se présente à Paris, il peut l'aider de sa voix, il donnera son vote, et la chambre ainsi nommée représentera sincèrement le pays , car elle représentera non la majorité du hasard qui vote dans un collège, mais, ce qui est autrement considérable, elle représentera le vœu et l'opinion de la France entière.
Voilà le système de M. Hare; il me parait juste, tandis que, dans les autres systèmes, nous sommes dans le faux. On aura beau multiplier les suffrages, on n'améliorera pas la représentation nationale tant qu'on ne fera point la part des minorités; tout ce qu'on obtiendra, ce sera de donner plus de violence aux partis.
M. Mill attend un autre avantage de cette reconnaissance du droit des minorités : c'est d'élever le niveau intellectuel de la chambre, et d'y faire arriver les hommes les plus distingués. Croire que le suffrage universel amènera de soi les meilleurs choix possibles, c'est une illusion ; le suffrage universel est une masse énorme que la passion seule met en jeu ; les hommes les plus capables ne sont pas toujours les plus populaires, et il s'en faut de beaucoup que la multiplication des suffrages amène nécessairement des choix plus éclairés.
La première expérience en a été faite en Angleterre à la réforme de 1832.
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Vous savez qu'avant la réforme il y avait des bourgs pourris qui étaient dans les mains de quelques personnes, quelquefois dans les mains de gens d'affaires qui vous vendaient votre élection. Un grand nombre de ces bourgs appartenaient à de grands seigneurs qui disposaient des votes de leurs tenanciers. Chose étrange! les parlements nommés de cette façon réunissaient les hommes les plus capables d'Angleterre, et aujourd'hui que le suffrage est beaucoup plus étendu, un homme d'un mérite supérieur, Stuart Mill, par exemple, ne peut arriver à la chambre.
Pourquoi? C'est qu'autrefois les grands seigneurs anglais voulaient faire représenter leur parti par des gens à eus, et qu'on cherchait naturellement les gens les plus capables ; on faisait ainsi entrer à la chambre les Burke, les Mackintosh. Aujourd'hui vous avez un grand nombre d'électeurs qui n'ont plus cette responsabilité individuelle; on est mené par un journal, par un comité ; on suit un mot d'ordre et on arrive à ce que M. Stuart Mill appelle le triomphe de la médiocrité.
C'est là le mal auquel MM. Hare et Mill voudraient remédier; ils ne voudraient pas que les hommes les plus capables s'éloignassent de la vie politique, se retirassent de la mêlée. Et, comme dans le système qu'ils proposent chaque électeur a droit de croire à l'efficacité de son vote, ils espèrent ainsi donner au corps électoral l'énergie dont il manque trop souvent.
Enfin ils espèrent que de cette façon les minorités religieuses, politiques, économiques feront entrer des représentants dans la chambre, et cela leur parait un
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grand avantage. Tandis que c'est le triomphe de l'unité française d'effacer toutes les couleurs et toutes les nuances, les Anglais, au contraire, pensent que la variété est la condition d'une bonne représentation parlementaire. Ils donnent six représentants à leurs trois universités pour introduire dans leur chambre six personnes qui soient des savants, des philosophes; de même ils donnent une représentation particulière aux comtés et aux bourgs pour que les intérêts territoriaux soient représentés à côté de l'intérêt du nombre. Ils cherchent toujours à obtenir l'harmonie par la diversité des tons. Nous, nous cherchons à passer partout le terrible niveau de l'uniformité.
Voilà les réformes qui se débattent en Angleterre. Je vous les ai présentées avec une pleine confiance dans votre impartialité. Je sais que le suffrage universel est un dogme; on ne le discute pas, on l'adore. Je me méfie toujours d'une foi avëugle. En religion comme en politique, cela ne produit que des fanatiques; et ce sont toujours les fanatiques qui deviennent athées quand leur foi s'envole ou qu'ils ont intérêt à ne plus croire. J'aime sincèrement la démocratie, et je crois que le suffrage universel peut être un bon instrument. Mais je ne le crois pas infaillible, et je ne prends pas le suffrage universel pour la vérité non plus que pour la liberté. Si on peut le dépouiller de son ignorance et de ses passions, si l'on peut faire une part à des intérêts qui ne sont pas ceux du nombre, aux lumières, à la capacité, aux services rendus ; si l'on peut sauver la démocratie de ses entraînements et de ses
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excès, je croirai faire acte de bon citoyen en m'associant à ces efforts, et remplir mon devoir de professeur en vous appelant à examiner des problèmes qui seront ceux de l'avenir. Loin de moi tout scrupule et toute fausse délicatesse ! Cette chaire est aussi une chaire de vérité, et je ne sais pas de problème qu'un ami de la vérité ne puisse et ne doive aborder devant vous.