Federatut, lettre 62.— Story
XVe LEÇON. — LE SÉNAT. 377
qui est une collection d'hommes, que pour un seul individu. Nous ne pouvons du jour au lendemain nous transformer brusquement, et rompre toute attache avec le passé. Si nous examinons quelles sont la plupart de nos idées, nous verrons que ce sont des idées traditionnelles qui servent de transition aux idées nouvelles. Nous vivons sur l'héritage de nos pères, et, comme dit Leibnitz : « Le présent est le fils du passé et le père de l'avenir. »
Maintenant, qui peut représenter les éléments traditionnels d'une nation? Ce ne peut pas être une chambre mobile, nommée pour peu de temps, et qui arrive pour faire triompher des idées nouvelles, souvent mêlées de faux et de vrai ; c'est donc s'abandonner au règne de la passion, que d'avoir une seule assemblée. Il faut, dit-on, que la volonté du peuple se fasse; oui, mais les nations comme les hommes ont deux espèces de volonté : la volonté de l'heure présente, et la volonté du lendemain, qui est la raison. Il faut donc laisser aux nations comme aux individus le temps de la réflexion, ce temps ne peut leur être donné que par un examen multipliév
De plus, une chambre n'est pas tout; elle est constituée à côté d'un gouvernement. Ce gouvernement , qui maintient la paix et la sécurité publique, représente l'intérêt actuel du commerce, de l'industrie, de la navigation, des lettres, de la science et des arts, etc. Où sera sa défense contre l'envahissement d'une assemblée que nulle barrière n'arrête ? Là où vous avez une monarchie fortement constituée, les chambres n'ont qu'un droit de critique; elles passent et disparaissent, le
gouvernement reste. Mais, dans une république où tous les pouvoirs sont changeants, si vous n'avez pas une chambre qui représente l'esprit de tradition, de conservation, les intérêts actuels sont exposés à une mobilité incessante qui paralyse toute la vie de la nation ; on ne peut plus travailler; vous êtes dans cette anarchie que nous avons vue en 1848. C'est donc une nécessité pour le maintien du gouvernement républicain, qu'il y ait quelque part un point ferme, une pierre angulaire sur laquelle tout repose. Ce ne peut être un président qui change tous les quatre ans, qui est d'ailleurs emporté par les mêmes passions que le peuple; ce doit être un corps qui soit aussi permanent que possible, si quelque chose peut être permanent dans une république.
Ce n'est pas seulement pour le gouvernement intérieur que cette permanence est nécessaire, c'est aussi pour le gouvernement du dehors. Une nation ne vit pas seule. Elle a des relations avec les puissances étrangères, relations qui s'établissent par des traités ; il faut observer ces traités non-seulement à la lettre, mais dans leur esprit. Il y a aussi des alliances entre les nations, et les nations, en face l'une de l'autre, peuvent être regardées comme des individus qui s'engagent par des contrats. Ces nations il faut les trouver quelque part. Si aujourd'hui on traite avec une assemblée, et que demain il y ait une autre assemblée toujours peu soucieuse de ce qu'ont fait ses devanciers et toute portée à suivre une autre politique , il n'y a pas d'alliances possibles. Aussi voyons-nous que les démocra-
ties sont rarement puissantes au dehors; elles peuvent l'être, il est vrai, à un moment donné, par la guerre ; mais il leur manque l'esprit de suite : elles ne peuvent contracter d'alliances durables. Au contraire, chaque fois qu'il y a une aristocratie, vous trouvez une grande politique : à Rome avec le Sénat, à Venise avec le conseil des Dix, en Angleterre avec la Chambre des lords , en Autriche avec le conseil aulique. L'Autriche est tombée vingt fois ; mais elle a derrière elle le conseil aulique, et vous voyez qu'à la fin de guerres souvent désastreuses, et qui l'ont mise à deux doigts de sa ruine, elle finit par se retrouver dans son assiette, et que souvent même elle s'est agrandie. Cela tient à cette persistance politique qui se personnifie dans le conseil aulique. On sait, quand on traite avec l'Autriche, qu'on la retrouvera dix ans, vingt ans plus tard.
Ainsi partout où il y a l'esprit de tradition, cet esprit qui ne peut se conserver dans la mobilité démocratique, il y a de grandes alliances ; partout ailleurs on les cherche en vain. Attachés à la démocratie, mais ayant la conscience de cette faiblesse extérieure, les Américains ont voulu corriger ce vice politique ; ils y ont réussi en instituant le Sénat. On a pu traiter solidement avec les États-Unis, et se féliciter des rapports qu'on a eus avec eux. Avec une habileté qu'on ne saurait trop louer, et qu'on croirait empruntée des Romains, les Américains ont voulu que le Sénat eût seul le contrôle des relations extérieures. Un traité est valable quand il est approuvé par le président et le Sénat. On ne consulte pas la chambre des représentants. Par suite
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de la même prudence, l'Amérique ne peut être représentée au dehors que par des ministres et des consuls agréés par le Sénat. C'est de cette façon que les États- Unis en sont arrivés à se faire considérer comme une grande puissance, tandis que pendant la révolution, avec ses congrès qui se renouvelaient sans cesse, l'Amérique ne pouvait traiter avec personne, et restait faible et méprisée.
Ainsi donc, pour le dedans comme pour le dehors, pour maintenir la sécurité à l'intérieur et défendre au loin l'honneur national, il est nécessaire d'avoir une seconde chambre représentant la permanence et la tradition.
Maintenant, y a-t-il une raison pour que cette assemblée soit impopulaire aux États-Unis? Tout au contraire, car il ne s'est rien fait de grand au dehors et de durable au dedans que cette assemblée n'y ait joué son rôle. C'est ce qui explique comment aux États-Unis le Sénat est un corps plus considéré que la chambre des représentants, et comment, au lieu d'y voir une aristocratie et un privilège, on n'y voit que ce qu'elle est en réalité, la fleur de la représentation nationale, le grand régulateur, le balancier du gouvernement1.
Il faut donc arracher de notre esprit un préjugé enraciné. Une seconde chambre n'est pas nécessairement oligarchique et impopulaire. Ce préjugé, qui a été une des grandes causes de l'insuccès de nos constitutions républicaines, est démenti par l'exemple de l'Amérique.