DEUXIÈME LEÇON
Messieurs,
Aujourd'hui nous entrons en Amérique; mais avant d'aborder l'histoire de la constitution des États-Unis, je répondrai à certaines objections qu'on rencontre au seuil de ces recherches. Si ces objections, qui ont séduit de bons esprits, étaient fondées, nos études perdraient beaucoup de leur importance : elles serviraient sans doute à nous faire connaître l'Amérique, ce qui est toujours utile; mais elles ne répondraient guère au but que nous nous proposons. Par exemple, si les Américains sont un peuple entièrement différent du nôtre, la constitution des Etats-Unis ne peut en aucune façon nous servir de modèle ; l'examen que nous en ferons ne saurait avoir pour nous qu'un intérêt de curiosité.
Je crois, au contraire, que cette étude est pour nous d'une utilité immédiate ; nous avons tout à gagner à bien connaître le peuple qui habite de l'autre côté de l'Océan.
J'insiste sur ce point, car il me semble que le devoir
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du professeur n'est pas celui du savant. Un professeur est un intermédiaire entre les savants et, je dirais presque les ignorants, si vous me permettiez une expression si peu polie. Sa mission est de gagner les cœurs à la vérité et de les décider à Faction; il faut donc qu'il prenne des sujets d'un intérêt présent ; il ne lui est pas défendu de considérer, d'un point de vue scientifique, les besoins actuels de son pays. C'est pour cela que je suis heureux cette année d'avoir à m'occuper de la constitution des États-Unis, parce que j'y vois beaucoup à apprendre pour nous.
Quelles sont ces objections? Elles sont spécieuses et demandent à être examinées de près.
Vous allez, dira-t-on, nous parler de la constitution des États-Unis : si vous aviez choisi ce sujet il y a quatre ans, nous l'aurions compris. L'Amérique était alors le désespoir des anciens gouvernements. Une république prospère depuis soixante-dix ans, une démocratie qui vivait heureuse et tranquille, sans armée, sans administration hiérarchique, sans gouvernement centralisé ; un pays où la vie était plus facile qu'ailleurs, où la population progressait d'une façon extraordinaire; c'était le temple et l'asile de la liberté; c'est là que se rendaient les cœurs généreux pour qui les vieilles institutions européennes étaient un joug trop lourd. Mais aujourd'hui la plus effroyable de toutes les guerres, la guerre civile, bouleverse l'Amérique. Considérez dans quel abîme est tombé ce peuple naguère si heureux : la haine la plus atroce que le monde connaisse, celle du frère contre le frère, y règne partout ; il n'est pas de famille
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qui ne soit en deuil ; depuis deux ans, il est tombé un million d'hommes sur les champs de bataille; les finances sont dans un état désespéré, la dette du Nord sera à la fin de cette année de dix milliards; nous ne parlons pas de celle du Sud qui probablement ne sera jamais payée. Qu'a fait celte constitution que vous nous vantez, qu'a-t-elle empêché? Vous le voyez, chaque parti la déchire ! Cessez donc de nous en parler! L'Amérique a dû le bonheur dont elle a joui à son vaste territoire, à ce que les émigrants de tous les pays pouvaient s'y donner rendez-vous; mais la constitution n'est pour rien dans cette haute fortune ; elle s'est effondrée au premier choc des discordes civiles. L'Amérique a maintenant des armées permanentes, nous savons en Europe où cela conduit les nations. La liberté américaine finira par aboutir à quelque despotisme glorieux.
Je vais essayer de répondre à cette première objection, j'espère que ma réponse vous satisfera.
Cette constitution, quelle est la situation que les événements lui ont faite? Cette constitution qui n'a rien empêché, tout le monde sans doute doit la haïr. Eh bien, au contraire, tout le monde la respecte; la seule chose qui surnage au milieu de la révolution, c'est elle. Le Sud prétend qu'elle lui appartient, que lui seul y est resté fidèle; le Nord soutient au contraire que c'est lui qui la défend ; c'est une arche sainte que les deux partis se disputent. Que signifie ce singulier phénomène? Comment se fait-il qu'un pays soit attaché à une charte qui pour nous est déjà morte ? Comment se fait-il surtout qu'un peuple puisse avoir pour sa constitution le culte
que lui ont voué les Américains ? Nous n'avons pas, nous autres, cette faiblesse. Pour nous, les constitutions sont des enfants charmants à leur naissance, que la France doit un jour épouser, mais qui meurent toujours avant l'heure des fiançailles. Ce sont probablement des enfants qui ont trop d'esprit, c'est pour cela qu'ils ne vivent pas.
Il n'en est point de même chez les Américains. La constitution prend place dans leur estime tout auprès de la Bible; cela tient à une raison particulière qu'il est bon d'expliquer.
Quand nous cherchons où est pour nous, Français, la patrie, nous trouvons dans le passé la royauté; là où était le roi, là était la France. Dans les temps modernes, c'est le drapeau qui est devenu la patrie, c'est aussi le territoire. Ce territoire, nous avons tellement lutté pour le défendre, rougissant de noire sang chaque motte de terre, que ce pays nous est cher; nous l'avons payé avec le sang de nos veines; la France, nous l'avons faite morceau par morceau. En Amérique, rien de semblable. 11 n'y a jamais eu de royauté, de pouvoir central autour duquel on pût se réunir; ce n'est pas un peuple puissant qui a fondé l'Amérique; les colonies se sont formées par des essaims d'émigrants, venus de tous les points de l'horizon, et qui se sont éparpillés sur un territoire immense. Ce territoire, rien ne le limite; on ne sait guère où il commence ni où il finit, et il est difficile que les citoyens de Boston aient une bien grande tendresse de cœur pour les habitants de la Californie. La patrie pour l'Américain, ce n'est pas non
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plus le drapeau, car les États-Unis avaient eu jusqu'en 1861 le bonheur de vivre en paix; la guerre étrangère n'avait fait qu'y passer, la guerre civile y était inconnue. Il est évident qu'il en sera tout autrement à l'avenir; le souvenir du terrible conflit qui a éclaté en 1861, et qui se continue aujourd'hui, fortifiera l'unité nationale, et rendra l'Américain plus fier de sa nationalité. 11 faut cependant à un peuple un symbole national, un drapeau. Et quand vous cherchez en Amérique ce qui représente le drapeau , vous trouvez trois choses : la déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776, la constitution, et la grande figure de Washington. Voilà où l'Américain se reconnaît. — Il n'y a plus maintenant personne qui ait signé la déclaration d'indépendance, ou qui ait servi sous Washington ; c'est la constitution qui représente le drapeau et qui est le symbole de la patrie.
Ceci est vrai pour le Nord, et n'est pas moins vrai pour le Sud. On s'y rappelle que c'est un Virginien, Jefferson, qui a rédigé la déclaration d'indépendance, que ce sont des Virginiens, Washington et Madison, qui ont fait la constitution. Les hommes du Sud se plaignent que Ton ait violé la constitution à leur égard, mais ils lui sont restés fidèles ; et si fidèles qu'à la fin de la guerre, si la fédération américaine est détruite, si l'Amérique est partagée, on y verra deux constitutions parallèles, ou, pour mieux dire, la constitution fédérale sera dédoublée. Qu'il en doive être ainsi, un fait le démontre. C'est le 20 décembre 1860 que la Caroline du Sud s'est séparée de l'Union. Le 4 février 1861 , le con-
grès des États à coton, s'étant réuni pour faire une constitution , cette constitution a été rédigée et mise à exécution en trente-cinq jours. Le il mars suivant, la constitution était faite et M. Jefferson Davis nommé président.
Quelle est cette constitution? En Europe, peu de gens ont eu la curiosité de l'étudier. Elle est cependant d'un intérêt assez grand. C'est la constitution fédérale copiée sur l'ancien instrument, sauf quelques différences; en d'autres termes, le Sud peut toujours dire qu'il a gardé la constitution primitive en y faisant seulement quelques modifications. En première ligne on y trouve inscrits tous les amendements de la constitution fédérale, toutes les dispositions qui garantissent que le pouvoir législatif ne pourra jamais toucher ni à la liberté religieuse, ni au droit de réunion et d'association, ni à la liberté individuelle, ni à la protection du jury ; on y trouve également le pouvoir législatif divisé entre deux chambres, un président élu et un pouvoir judiciaire indépendant; en un mot, c'est la même constitution.
Il y a cependant quelques différences, les unes qui x peuvent passer pour des améliorations demandées depuis longtemps , les autres sur lesquelles j'appellerai bientôt votre attention.
Les modifications qui ont une importance politique sont celles-ci : Il est décidé que les fonctions présidentielles auront une durée de six ans, et que le président ne sera pas rééligible. C'est une question très-délicatè, au point de vue constitutionnel, que de savoir si un pré-
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sident doit être rééligible. Déclarer qu'il ne le sera pas, c'est empiéter sur le droit de la nation qui peut avoir intérêt à conserver un homme capable à la tête des affaires; mais, d'un autre côté, décider qu'il pourra ' être réélu , c'est introduire dans le gouvernement un intérêt qui n'est plus national ; c'est donner à un homme le désir de se faire renommer et la pensée d'employer tous les ressorts de l'administration pour satisfaire une ambition personnelle.
On s'est aperçu de cet inconvénient en Amérique. Dans la constitution fédérale, le président est rééligible indéfiniment. À la fin des quatre ans de sa première présidence, Washington n'avait qu'un désir, c'était de reutrer dans la vie privée. En 1792, ce fut Jefferson, lequel représentait une politique opposée à celle de Washington, qui prit l'initiative et proposa au général de se faire réélire. Jefferson était un esprit hardi et quelquefois bizarre , mais c'était un esprit pratique. 11 comprit que l'œuvre de Washington n'était pas finie; il avait peur qu'un parti puissant n'établît la monarchie. 11 écrivit au général : ce La république a encore des dangers à redouter, vous êtes le seul homme en qui nous puissions avoir une confiance absolue, le seul qui puisse nous tirer d'un pas difficile, il faut que vous restiez président.» Washington, avec la simplicité d'un grand homme , répondit : « Si vous croyez nécessaire ma présence au pouvoir, je resterai. » Mais après ces huit années d'autorité, il ne voulut pas laisser après lui l'exemple d'un président se perpétuant au pouvoir; il insista pour être remplacé. Depuis lors, il est de règle
eu Amérique qu'un président ne doit jamais rester plus de huit ans en fonctions. Tout ce qu'a fait Washington est entouré d'une vénération profonde, chacune de ses actions est devenue une loi pour le pays. Jefferson, Madison, Monroë restèrent chacun huit ans au pouvoir sans que le pays en souffrit. Mais, avec le général Jackson, les choses changèrent de face. Jackson était un démocrate, un homme de beaucoup d'intelligence, mais c'était un soldat qui portait dans la politique toutes les passions d'un chef d'armée; il partageait les citoyens en deux camps : ceux qui le soutenaient formaient le bon parti, ceux qui le combattaient étaient le mauvais parti. Tout pour ses amis, c'était sa devise. Une fois au pouvoir, il distribua avec la plus grande libéralité les places à ceux qui l'avaient soutenu; les brevets de maîtres de poste, qui aux États-Unis ont une assez grande importance, devinrent sa monnaie électorale. Jackson établit ainsi uu précédent funeste; depuis lors il s'est formé en Amérique une classe de gens qui ne voient dans une élection qu'un certain nombre de places à emporter; c'est ce qu'on nomme les politicians. Pour eux la chose importante dans la nomination d'un président, c'est que celui-là triomphe dont ils attendent des places et la fortune.
Pour corriger ce vice, dont on avait souffert depuis trente ans, on a stipulé, dans la constitution des États confédérés, que le président serait nommé pour six ans et ne pourrait être réélu.
Une autre mesure, assez curieuse comme mouvement d'idées constitutionnelles , est celle-ci. Dans la consti-
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tution fédérale, le président des États-Unis est seul responsable. Comme seul responsable, il nomme un cabinet qui ne dépend que de lui. C'est lui seul qui tient tête au sénat et aux représentants; il couvre ses ministres de sa responsabilité. Si la chambre veut avoir des renseignements, il n'y a d'autre moyen que de s'adresser au président, qui répond s'il le juge à propos.
La constitution des États confédérés établit qu'à l'avenir les chambres pourront appeler devant elles les divers agents du pouvoir exécutif, ceux que nous appelons les ministres, et que ces ministres pourront parler devant les chambres , chacun sur ce qui concerne son département. En d'autres termes, les ministres de la marine, de la guerre, des finances auront entrée au sénat et à la chambre des représentants ; ils y expliqueront leur conduite. C'est la responsabilité ministérielle qui s'introduit dans la République. Les Américains du Sud ont trouvé qu'une responsabilité qui atteignait seulement le président élu pour quatre ans, et qui lui permettait de tenir le pays en échec pendant tout le temps de son mandat, était nuisible à la démocratie qui veut au contraire un gouvernement simple, facile, mobile, et qui fasse passer dans les lois ce qui est dans l'esprit de la nation. Voilà donc des républicains arrivés à la responsabilité ministérielle.
Tels sont quelques-uns des changements apportés à la constitution fédérale, et qui, vous le voyez, n'y introduisent aucune modification essentielle. Les deux changements graves sont ceux-ci : Pour justifier la révolution, on a voulu établir que le droit des États particuliers
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remporte à un moment douné sur le lien fédérai; la constitution nouvelle proclame ce principe dangereux. Évidemment, un contrat fédéral qui peut se rompre au gré des États confédérés, c'est la plus singulière des associations; elle porte en son sein l'anarchie et la dissolution, car elle ne tient que par la bonne volonté des parties et elle est à la merci des passions humaines. C'est retomber dans tous les vices de la confédération de 1776, et détruire l'œuvre politique de Washington et de ses amis. Aussi a-t-on, selon moi, introduit cette disposition moins pour servir à l'avenir, que pour justifier le passé et amnistier la sécession.
La constitution nouvelle s'occupe ensuite des maîtres et des esclaves; il y a des dispositions qui ne proclament pas, en termes exprès, le principe de l'esclavage, mais qui au fond l'éternisent et le sanctifient.
11 est décidé que les maîtres pourront se transporter avec leurs esclaves partout où ils voudront, et que, si on ouvre de nouveaux territoires, chacun pourra s'y établir avec ses esclaves. C'est là le début de la nouvelle constitution. Celle de 1787 s'ouvre par une protestation en faveur de la liberté; la constitution de 1863 établit au contraire que le monde est partagé en deux classes, les heureux et les misérables. Ceux-ci sont condamnés à l'être éternellement. C'est une constitution qui nous reporte au delà du Calvaire, et qui déclare que la destinée des faibles est de souffrir et d'être écrasés. Voilà la tache de cette constitution } c'est par là qu'elle se distingue tristement de la constitution fédérale.
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11 y a encore cette énorme différence qu'en fait la constitution de 1787 est démocratique, puisque la liberté y est le droit commun, tandis que, dans la charte du Sud, la liberté est le privilège d'une aristocratie.
Ici j'arrive à une nouvelle objection. S'il en est ainsi, dira-t-on, si la seconde constitution est semblable à la première, comment se fait-il que celle-ci n'ait pas empêché la séparation? C'est là une objection naïve. Une constitution est une loi qui organise les pouvoirs publics, afin de garantir la liberté; mais s'imaginer qu'une constitution peut réunir tous les cœurs, apaiser toutes les passions, prévenir tous les désordres, c'est une utopie. Nulle constitution ne fait de ces miracles; la religion elle-même y est impuissante, et il est aussi peu raisonnable de reprocher au christianisme la Saint-Barthélemy qu'à la constitution américaine la guerre civile. La religion prêchait l'humanité, les hommes ont été des bourreaux; la constitution prêchait l'accord entre les partis, les partis ont voulu s'entretuer et s'entre-déchirer. La faute en est aux hommes, mais non à la religion ni à la constitution. Supprimez l'esclavage et les passions qu'il enfante, la constitution sera tout aussi respectée qu'il y a trente ans, l'Amérique n'aura pas de révolution.
Est-ce donc l'esclavage seul qui est la cause de la révolution? Je réponds : Oui, c'est l'esclavage qui est la grande cause, l'unique cause de la séparation.
J'insiste sur ce point, et je vous en donnerai tout à l'heure la preuve positive, parce qu'en Europe on a
essayé de présenter sous un jour fort beau de trèsvilaines choses. Je ne dirai pas qu'on a menti, il faut être poli avec tout le monde, mais enfin on n'a pas dit la vérité.
On a mis en avant la question des tarifs. Certainement les tarifs ont joué un rôle dans la séparation , et il y a déjà plus de quinze ans qu'un homme d'un coup d'oeil très-sûr, Bastiat, dans un livre dont je ne saurais trop vous recommander la lecture , disait : « L'Amérique est un beau pays, mais j'y aperçois deux points noirs, l'esclavage et les tarifs. » Mais s'il n'y avait eu que les tarifs, la guerre ne serait certainement pas sortie de là. D'ailleurs ces tarifs profitaient en beaucoup de cas au Sud tout aussi bien qu'au Nord. Les fabricants de sucre de la Louisiane n'y étaient pas moins intéressés que les filateurs du Nord.
On a cherché une autre explication. On explique tout aujourd'hui par la race. Si le Sud se sépare aujourd'hui, c'est que son peuple est étranger au peuple du Nord. Il y a à cela une petite objection, c'est que c'est la même race qui a colonisé toute l'Amérique. On dit que ce sont les cavaliers qui ont peuplé la Virginie, il y aurait plus d'une réserve à faire sur ce point, mais le Mississipi, l'Alabama, la Louisiane ont été plantés en grande partie par des Yankees qui y sont venus chercher fortune ; c'est partout le même peuple, la même langue, les mêmes lois, la même religion. Il faut donc écarter la question de race.
On dit encore : d'un côté, c'est une démocratie, de l'autre c'est une aristocratie. On s'est servi de ces grands
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mots pour plaire aux Anglais; la faiblesse des Anglais, c'est de croire qu'eux seuls peuvent être libres parce qu'ils ont une aristocratie.
Mais cette question de l'aristocratie, c'est la question même de l'esclavage. Il y a dans le Sud des gens qui s'appellent la Chevalerie du Sud. Ils sont chevaliers à la façon de notre ancienne noblesse; ils ne font rien, ils s'approprient le travail d'autrui, et donnent en récompense une médiocre nourriture et souvent des coups à ceux qui travaillent pour eux. Je vois bien là une aristocratie, mais on n'exigera pas que je la respecte !
Reste une autre raison qui est à notre adresse, et qu'on n'a que trop répétée : c'est l'indépendance.
Quand on nous parle d'indépendance, à nous autres, Français, nous sommes comme des chevaux de guerre qui entendent sonner la trompette. Un peuple qui se révolte, c'est magnifique! C'est l'Italie qui rejette le joug de l'Autriche; nous allons au secours de l'Italie. C'est la Pologne qui nous tend les mains , et nous sommes tout disposés à aller nous battre pour la Pologne ! Cela est beau, je suis fier de cet entraînement de mon pays; j'aime les faibles et les opprimés. Mais ce grand mot d'indépendance peut cacher toute autre chose. Si demain en France naissait une autre Vendée, si l'Alsace voulait se séparer, nous prendrions notre fusil, et nous dirions : En avaut. Eh bien ! eu Amérique, que se passe-t-il? Je vois partout des populations de même origine et nulle part des opprimés. L'insurrection du Sud a armé les frères contre les frères.
Qu'est-ce que les confédérés ? Ce sont des hommes qui ont voulu renoncer à l'avenir magnifique d'un pays qui doit appartenir à la liberté, qui ont mis des haines particulières au-dessus de la patrie, au-dessus de l'unité nationale, et qui nous parlent d'indépendance. Non! ce qui serait un crime en France ne peut être une vertu au delà de l'Océan.
Est-il vrai que l'esclavage soit la seule cause de la guerre? J'en ai en main la preuve, une preuve irréfutable, une preuve officielle. Le jour où on fait une révolution, on ne dissimule pas; on est emporté par la passion, on parle franchement. Quand la Caroline du Sud s'est séparée, elle a voulu, suivant l'usage américain, annoncer au monde entier ce qu'elle faisait; elle a rédigé, comme en 1776, une déclaration d'indépendance; cette déclaration, je ne l'ai pas encore vue traduite en français, je l'ai trouvée dans un recueil anglais, je vous demande la permission de vous la lire.