Dacon'a Guide to American polilics, Londres, 18C3, p. M
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La constitution des Élats Unis est une constitution fédérale. La fédération réunit un certain nombre d'États; aujourd'hui, je crois qu'il y en a trente-cinq. Je ne suis pas sûr que ce nombre ne soit pas dépassé, car l'accroissement de l'Amérique est si rapide qu'on ne sait jamais s'il n'y a pas un ou deux États poussés quelque part du jour au lendemain. Ces États ne ressemblent en rien à nos départements : ce sont des États qui méritent véritablement ce nom; ils ont remis à l'Union le soin des affaires communes ou extérieures, mais ils se sont réservé leur gouvernement intérieur ; ce sont en quelque sorte des provinces médiatisées. Chacun de ces États peut se donner une constitution. On n'exige d'eux qu'une seule chose, c'est que ce soient des républiques; on ne veut pas qu'une monarchie puisse s'établir sur le continent. Ces constitutions peuvent être ce que le peuple voudra : il est permis d'avoir une ou deux chambres, un pouvoir judiciaire dépendant ou indépendant, électif ou à vie; il y a toute liberté de faire tous les essais possibles. Chez un peuple aussi pratique que le peuple américain, il n'y a pas eu d'hésitation. Tous les États ont pris pour modèle la constitution fédérale, qui, elle-même, n'était que la copie des anciennes chartes coloniales. Partout le gouvernement est organisé de même, partout les libertés sont garanties delà mêmefaçou. 11 y a donc trente-cinq exemplaires de la constitution fédérale dont quelquesuns ont soixante-dix ans de date et fonctionnent parfaitement. La constitution américaine est comme une mère qui aurait établi ses enfants dans toute l'Àmé-
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rique, et tous les enfants ressemblent à la mère. Voilà un nouvel et puissant argument en faveur de la bonté de cette constitution, puisque, librement adoptée sous toutes les latitudes, elle donne partout d'excellents fruits.
Quant à la crainte, après tout légitime, que de cette guerre civile ne sorte le règne des armées et un gouvernement despotique, j'avoue que je ne la partage pas, quoique, en pareil cas, il soit toujours prudent de craindre ; mais ce sont des armées de citoyens qui combattent aujourd'hui, de soldats qui, le lendemain du jour où la guerre sera finie, reprendront leurs occupations. Ces armées sont commandées par des officiers qui tous sont sortis de la vie civile et tous sont désireux d'y rentrer. L'Amérique, malgré la guerre, a conservé la liberté. Je sais que l'on dit le contraire; mais si vous lisiez les journaux américains, si vous voyiez la façon dont le président des États-Unis, M. Abraham Lincoln, est traité, vous seriez vite édifié sur ce qu'est en Amérique cette prétendue compression de la liberté. Dans une réunion publique et nombreuse, le célèbre maire de New-York, M. Fernando Wood, accusait, il y a quelques jours, le président et tous ceux qui combattent l'esclavage d'avoir défiguré l'Amérique , disant que c'était aujourd'hui une tôte de blanc sur un corps de nègre ; je ne vois pas qu'on ait en rien gêné sa colère ni ses menaces. L'Amérique est assez forte pour n'avoir pas peur de la liberté.
Quant au despotisme, les journaux américains se sont amusés de nos terreurs européennes ; il leur est difficile de prendre au sérieux Abraham Ie', empereur des Amé-
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ricains. M. Abraham Lincoln ne sera certainement pas rempereur de Y Amérique. On lui a donné un nom que rhistoire ratifiera : ce sera l'honnête Abraham , le citoyen qui n'a pas désespéré de la patrie, le magistrat qui a défendu énergiquement la cause de la liberté et de f Union-, ce titre lui suffit, et à vrai dire il est plus beau que celui de César.
Passons à une autre objection. Soit, dira-t-on, la Constitution des États-Unis est excellente, nous ne prétendons pas le contraire, elle a fait le bonheur du peuple américain. Mais remarquez quel est ce peuple. C'est un peuple nouveau, sans traditions, qui a pu faire table rase, qui ne traînait pas après lui le boulet d'une civilisation de treize siècles. Il avait donc un avantage énorme sur la vieille Europe, et il n'est pas étonnant qu'il ait pu faire un gouvernement qui lui convenait. Mais c'est précisément parce que ce gouvernement est celui d'un peuple sans traditions, qu'il ne peut être celui d'un vieux peuple de l'ancien continent.
Cette objection contient un peu de vérité, mais elle contient aussi beaucoup d'erreurs, et je voudrais les dissiper.
C'est, dit-on, un peuple nouveau. J'avoue que ce mot m'embarrasse, car je ne sais trop ce qu'il veut dire. Il me semble qu'un peuple descend toujours d'un autre, et que, comme dit Brid'oison, « on est toujours fils de quelqu'un. » Or les Américains sont les fils très-légitimes des Anglais. Ils sont venus sur un territoire nouveau, mais eux-mêmes ne formaient pas un peuple nou-
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veau. L'Amérique, au commencement du dix-septième siècle, n'était qu'un désert sillonné en tous sens par les Peaux-Rouges; ce sont des Anglais venus d'Europe qui ont apporté sur une terre nouvelle uns antique civilisation.
Dira-t-on que ce n'est pas ainsi qu'on l'entend, et qu'un peuple nouveau est celui qui sort du mélange d'autres peuples? Ainsi nous savons que les Romains étaient de source latine, mais qu'à l'élément principal s'étaient mêlés des éléments sabins et étrusques. Et si demain des lois uniformes réussissaient à fondre ensemble toutes les populations européennes , ne sortirait-il pas de ce mélange un peuple qu'on pourrait appeler nouveau, bien que l'histoire pût reconnaître les éléments qui auraient formé cette nation européenne?
Le raisonnement est juste; mais l'Amérique ne présente rien de semblable. L'émigration anglaise a eu lieu à la fin du dix-septième siècle; les colons appartenant à d'autres races n'ont afflué dans ce pays, en nombre considérable, qu'après la guerre de la liberté. C'est depuis 1820 seulement que les émigration allemande , irlandaise , sont venues introduire un sang nouveau dans les veines du peuple américain, en apportant chaque année dans le nouveau monde un flot de deux à trois cent mille personnes. Mais quand on a fait la constitution , en 1787 , il n'y avait réellement en Amérique qu'une population anglaise. Sans doute il y avait un certain nombre d'étrangers. Des réfugiés Français, des Hollandais établis à New -York, quelques Suédois, un certain nombre d'Allemands, étaient venus
chercher une patrie sur le vaste territoire de l'Union, mais cela avait peu d'importance et ne changeait pas plus le fond de la race que ce grand nombre d'étrangers qui, tous les jours, s'établissent en France; et cependant, si vous vous promenez dans les rues de Paris en regardant les enseignes, vous serez frappé de ce fait, que, parmi les gens qui font du commerce, il y en a presque la moitié qui portent des noms étrangers.
En Rétablissant en Amérique les Anglais ne formaient donc point pour cela un nouveau peuple. D'ailleurs c'étaient des Anglais , c'est-à-dire entre tous les peuples celui qui est le moins accessible aux influences étrangères, une race d'acier que rien n'entame. Nous autres Français, nous sommes au point opposé, ce qui fait que nos voisins nous regardent toujours avec un certain effroi. Qu'on mette en présence, sur un même territoire, des Français et des Arabes, ce ne sont pas les Arabes qui deviendront Français, ce sont les Français qui deviendront Arabes. Au Canada, les Français devenaient des Indiens. Au contraire l'Anglais est Anglais partout. Mettez-le dans un climat qui ne lui convient pas, il ne prendra pas la façon de vivre que commande le climat; s'il est dans Tlude, il ne se mettra pas à manger du riz, il n'abandonnera ni son bœuf ni son thé. Nulle part il ne change ses habitudes; partout il détruit les populations ou il les absorbe. Un mot piquant, prononcé sous le règne de Louis-Philippe, exprime bien la différence des deux peuples : M. Sébastiani, causant un jour avec l'ambassadeur d'Angleterre , et croyant
de sou devoir d'être aimable, lui dit : « Oui, Milord, si je n'étais Français, je voudrais être Anglais. — Et moi , Monsieur, répondit l'ambassadeur, si je n'étais Anglais, je voudrais être Anglais. » Un pareil peuple ne se transforme pas.
Mais, dira-t-on, les colons qui arrivaient d'Angleterre provenaient un peu de toutes les provinces; ces populations n'avaient pas de passé. — Point du tout. Elles avaient derrière elles tout le passé de l'Angleterre; et encore aujourd'hui, l'histoire de l'Angleterre fait partie de l'histoire d'Amérique, de même que l'histoire de France fait partie de l'histoire du Canada, et que les Canadiens n'oublient pas le vieux pays. Cet esprit de tradition, les Américains l'ont gardé avec ténacité. C'est une des choses que les Français comprennent le moins que ce culte du passé. L'Anglais et l'Américain ont au contraire un attachement très-grand pour la famille. Ainsi, en Angleterre, ce qu'on respecte le plus, c'est la gentry (le mot nous manque parce que nous n'avons pas la chose). La gentry, ce sont les anciens propriétaires du sol, et il y a dans la gentry des familles qui sont établies dans le même endroit depuis le quinzième, le treizième et le douzième siècles.
Ne croyez pas que ce soit la pairie qui constitue la noblesse en Angleterre. La pairie est une institution politique. Sans doute, à côté des nouveaux venus, on trouve dans la Chambre des lords la fleur de la noblesse anglaise, mais vous verrez dans les campagnes de simples propriétaires qui sont plus nobles que la plupart des pairs; ils le savent et le disent. Et, ce qui n'est pas
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moins remarquable, parmi les citoyens les plus obscurs, vous ne rencontrerez pas un Anglais qui ne connaisse et qui ne garde sa généalogie. Cet esprit est celui des Américains. A l'époque de la révolution, Washington savait parfaitement d'où provenait sa famille, et quand Franklin, qui était le fils d'un marchand de chandelles, et qui avait été lui-même ouvrier imprimeur, vint en Angleterre comme agent de la Pensylvanie , un de ses premiers soins fut d'aller chercher dans la province l'endroit où ses ancêtres habitaient. Encore aujourd'hui, vous ne trouverez pas un livre américain, pas une biographie anglaise qui ne commence par une généalogie. Demandez à un Français ce qu'était son grand-père, il vous le dira peut-être, mais combien y en a-t-il qui se soient jamais inquiétés de leur bisaïeul?
Les Américains, ajoute-t-on, n'avaient pas de traditions. Qu'entend-on par traditions?
Est-ce la vie de famille, le culte du foyer? Les Anglais ont emporté là-bas leurs mœurs; leurs fêtes se célèbrent aux mêmes époques de l'année ; ils ont la même façon de vivre, et il n'est pas douteux qu'aujourd'hui un Américain et un Anglais sont moins séparés parla tradition qu'un Français et un Anglais.
Est-ce de la tradition littéraire qu'on veut parler? Mais les premiers émigrants étaient des gens de classe moyenne qui trompaient les ennuis de la mer par la lecture et les sermons ; ils emportaient avec eux cette Bible anglaise qui est un monument de la langue, comme la Bible de Luther en est un pour les Allemands. Puis c'était Milton, et les sermons puritains, et le Voyage
du Pèlerin, de Bunyan; en somme, c'éLiit si bien la même littérature que celle de la mère patrie, que cette identité a été longtemps un grand obstacle au développement littéraire de l'Amérique. Quand un peuple prend tous les livres d'un autre peuple, il faut qu'il y trouvé une conformité singulière avec ses idées. Ainsi la littérature chinoise est peut-être très-belle, et M. Stanislas Julien vient de traduire un roman chinois qui est charmant; mais ferons-nous notre lecture habituelle des livres chinois? non, parce que nous n'y pouvons trouver qu'un intérêt de curiosité. Comment se fait-il alors que les Américains se soient nourris si longtemps des livres anglais? C'est qu'ils y trouvaient l'expression de leurs idées, de leurs mœurs, de leurs habitudes.
Si ce n'est pas de la tradition littéraire, c'est peutêtre de la tradition du droit qu'il s'agit. Les colons ont emporté avec eux les lois de la mère patrie ; la Common-law est toujours citée en Amérique, et il y a les mêmes rapports entre les législations anglaise et américaine qu'entre notre législation et celle de la Belgique. Eu Belgique, nos lois sont en vigueur, avec quelques modifications ; on se sert des arrêts de notre Cour de cassation. Une décision prise par les juges de Westminster a aussi son écho de l'autre côté de l'Océan. En Amérique, comme en Angleterre, domine l'esprit légal et processif, et il en sera toujours ainsi chez les peuples libres. Dans les pays où il n'y a pas de liberté, on n'est pas processif, on intrigue; tout est faveur et privilège; dans les pays libres on plaide, car là tout se résout en une question de droit.
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On ne veut parler, dira-t-on, que des traditions politiques. Mais la révolution américaine ne s'est faite que parce que l'Amérique était imbue de l'esprit anglais. C'est pour une question de droit qu'elle s'est faite, et cette question, il faut presque être Anglais pour en sentir la portée.
Quelle était la situation de l'Amérique à la -veille de 1776? Était-elle mauvaise au point de vue matériel? Pas le moins du monde. L'Amérique, il est vrai, était gênée dans son commerce et son industrie par les lois de la métropoie, mais cette législation coloniale, c'était le droit des gens; le droit des gens Voulait que toutes les industries appartinssent à la mère patrie. On empêchait les Américains de faire des chapeaux avec la peau des castors qu'ils avaient tués, ils envoyaient ces peaux en Angleterre, et l'Angleterre leur renvoyait des chapeaux; il était permis aux Américains de tondre leurs brebis, mais seulement pour les rafraîchir, car il fallait que les draps vinssent d'Angleterre; les balais de bouleau même devaient venir de la métropole. Mais tout cela était accepté ; tout cela semblait naturel. Du reste, les colonies se gouvernaient elles-mêmes, et elles jouissaient d'une très-grande liberté intérieure. La distance était énorme, la traversée était alors de deux à trois mois entre elles et l'Angleterre; on ne s'occupait guère des colonies. Leur isolement et leur abandon faisait leur prospérité.
Mais un jour vint où, par une maladresse qui aujourd'hui ne fait doute pour personne, un ministre anglais dit aux colons qui se gouvernaient et se taxaient
eux-mêmes : nous allons mettre sur vous un impôt direct pour vous faire reconnaître la supériorité du parlement. Les Américains n'examinèrent pas quel serait le chiffre de l'impôt. C'étaient des Anglais, et la première chose pour un Anglais, c'est que, comme c'est lui qui paye l'impôt, lui seul a le droit de dire ce qu'il doit payer. Tout Anglais a lu Locke et répète avec le philosophe : « Si vous pouvez me prendre un penny sans mon consentement, vous pouvez m'en prendre dix ou cent; mais alors ma propriété n'est plus ma propriété, elle est la vôtre. »
Les Américains répondirent au gouvernement anglais : <( Nous ne vous donnerons pas l'argent que vous nous demandez à titre d'impôt ; nous vous le donnerons, si vous vouiez que nous le votions dans nos Assemblées, mais nous ne reconnaîtrons jamais que nous puissions être imposés par vous ; car nous ne sommes pas représentés au parlement. » Pas de représentation, pas d'impôt, ce fut leur devise, et ils étaient, notez-le bien, dans une si grande communauté d'idées avec les Anglais, que le grand lord Chatham, que Burke disaient : « L'Amérique a raison, car le jour où nous aurons taxé les colonies sans leur consentement, il se trouvera un ministre logicien, comme ils le sont tous, qui conclura: Si on taxe les enfants sans leur consentement, il n'y a pas de raison pour ne pas. taxer aussi les parents sans leur aveu. » Voilà pourquoi l'Amérique s'est révoltée. Ce sont les libertés anglaises qu'elle a défendues en s'insurgeant.
Que reste-t-il donc de toutes ces objections? Que la
constitution des États-Unis ne serait pas anglaise d'esprit? Elle est complètement anglaise ; il est impossible de la comprendre si on ne connaît pas les institutions de la Grande-Bretagne.
La forme de cette constitution, l'idée de cette constitution, les garanties en faveur de la liberté, tout cela est du droit anglais. Le bill de 1689, le palladium des libertés anglaises, est reproduit dans la constitution de 1787. Le jury, la défense orale, la liberté de la presse, tout cela, ce sont des libertés anglaises acceptées, conservées par Y Amérique. La division des pouvoirs est une importation anglaise, l'indépendance du pouvoir judiciaire, c'est encore une chose qui n'existe qu'en Angleterre et en Amérique. Partout ailleurs, le magistrat est un délégué du pouvoir exécutif; le pouvoir judiciaire est une fonction du gouvernement. Chez nous, la magistrature est entourée de certaines garanties, elle est inamovible, mais enfin on lui fait sentir qu'elle est une fonction du pouvoir exécutif; elle est chargée de maintenir l'ordre public, l'administration, les lois; son esprit doit être l'esprit du gouvernement. Il n'y a que l'Angleterre et l'Amérique qui disent au magistrat : « Tu es chargé non-seulement de maintenir l'ordre au nom de la loi, mais le respect de la loi et de la constitution contre tous. Que ce soit le gouvernement, les chambres, les pouvoirs législatif et exécutif réunis qui pensent autrement, il n'importe; toi, magistrat, tues institué pour empêcher qu'on ne touche aux lois. » C'est là une idée particulière aux Anglais et aux Américains.
Mais, dira-t-on, s'il en est ainsi, votre démonstration va trop loin. Vous nous prouvez que les Américains sont des Anglais; à quoi bon alors étudier la constitution américaine? C'est la constitution anglaise qui nous touche; il faut étudier les sources, les origines. — C'est ici que j'appelle votre attention ; vous allez voir comment l'étude de la constitution américaine nous intéresse par-dessus toutes choses, combien il est plus important pour nous de l'étudier que d'étudier la constitution anglaise.
J'ai dit que dans la constitution américaine il n'y avait rien qui ne fût anglais, mais je n'ai pas dit que ce soit la constitution anglaise transportée eh Amérique. C'est que les Américains ont laissé beaucoup de choses en Angleterre, et ils ont bien fait de les y laisser. Ils n'ont pas eu à emporter un moyen âge gênant, des formes qui pouvaient empêcher leur développement. Ils ont laissé à l'Angleterre sa royauté féodale, son aristocratie et son Église établie. Ce sont là les grandes différences entre l'Angleterre et l'Amérique.
Les colons étaient des puritains qui fuyaient devant la persécution religieuse. Le puritanisme avait surtout gagné la classe moyenne. C'étaient les petits propriétaires, les petits bourgeois qui passaient la mer. Ils se trouvaient en arrivant en Amérique dans une situation particulière ; ils formaient une société sans aristocratie en haut, et sans populace en bas. La plèbe ignorante, qui est le soutien tout -puissant de l'aristocratie, n'émigrait pas. C'était tout un peuple d'artisans, de bourgeois, d'agriculteurs, qui venait s'implanter sur ce soi nouveau; ils y apportaient les bonnes qualités du
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peuple anglais, mais ils laissaient en arrière la Cour, l'Église établie et l'aristocratie ; c'était la démocratie qui s'échappait de l'enveloppe féodale comme un papillon qui ouvre ses ailes. Les colons laissaient en Angleterre le privilège, ils apportaient l'égalité en Amérique. Voilà ce qui fait pour nous l'importance de leur constitution.
On nous dit souvent : « Voulez-vous implanter en France la liberté? Imitez la constitution anglaise; fondez une grande institution comme celle qui domine la société britannique et lui donne sa solidité. En Angleterre il y a une aristocratie héréditaire , qui est maîtresse du sol et qui gouverne le pays. C'est grâce à sa noblesse que cette société a quelque chose de fort, de durable.» Je réponds à cela : Ce qui est certain, c'est que l'aristocratie nous donnerait le privilège. Nous donnerait-elle la liberté? J'en doute. Qu'est-ce d'ailleurs que créer une aristocratie? C'est un rêve ! Créer une Église établie qui ne représenterait que la moitié des habitants? C'est encore un rêve. L'Amérique nous laisse plus d'espoir; nous sommes une démocratie; les conditions d'existence sont les mêmes pour les deux peuples. Je disais un jour à un Américain, qui de simple ouvrier est devenu un ingénieur très-distingué: Trouvez-vous qu'il y ait beaucoup de différence entre votre peuple et le nôtre? Il me dit : « La seule différence que j'y vois, c'est que beaucoup de Français ont la manie d'avoir un petit machin rouge à la boutonnière; chez nous, nous ne comprenons pas ce plaisir. A cela près, nous nous ressemblons. »
Comme les Américains, nous sommes un peuple qui
vit du labeur de sa pensée ou du travail de ses bras ; sous ce rapport, nous ressemblons tout à fait à la société américaine.
Nous n'avons pas ces éléments aristocratiques qui en Angleterre sont regardés comme constitutifs de la liberté, et nous sommes organisés comme cette société des États-Unis qui nous présente l'exemple d'une nation libre, heureuse, où Ton trouve plus de moyens d'éducation, plus de chances de bien-être que partout ailleurs. Je sais qu'en général l'Amérique n'est pas jugée aussi favorablement que je le fais; les négociants français qui ont vécu à New- York sont loin de nous présenter la vie américaine sous cet aspect. New- York est en effet une ville où la police laisse fort à désirer; mais l'Amérique n'est pas New-York, et il ne faudrait pas juger la France par un port de mer. 11 faut étudier ce grand peuple dans son intérieur, dans ses institutions; alors on en prend une tout autre idée.
Un Anglais est toujours porté à regarder son jeune frère Jonathan avec des yeux prévenus; il lui a pardonné sa révolution, il ne lui pardonne pas cette prospérité, cette grandeur maritime qui tient en échec l'Angleterre et la menace dans l'avenir; je lisais cependant dans un livre récent publié sur l'Amérique par M. Trollope, le fils de cette fameuse madame Trollope qui a dit de si rudes vérités aux Américains, je lisais, dis-je, l'aveu suivant qui ressemble à un cri de désespoir:
« Le peuple qui mange le plus de viande et qui lit le plus de livres, je le dis avec douleur, ce n'est pas le peuple anglais, c'est le peuple américain. »
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Voilà un peuple qu'il est très-intéressant d'étudier. Manger de la viande, lire par-dessus le marché et pratiquer la liberté, ce sont trois bonnes choses. Puissionsnous en faire notre profit !
Je prévois une dernière objection. Supposons, me dira-t-on encore, que vous ayez répondu d'une manière satisfaisante à toutes les difficultés qui vous ont été proposées, qu'avez-vous montré? Que la constitution américaine est une fille de la constitution anglaise, et qu'elle convient à la race anglaise. Cela prouve-t-il qu'elle convienne à des Français?
C'est toujours la question des races qui reparaît.
Vous rappelez-vous ce que devint la Californie quand l'or y fut découvert? Il y eut alors, de tous les pays de l'Europe et de l'Asie, un entraînement général vers ce pays.
Nécessairement, ce furent surtout des coureurs d'aventures qui abondèrent en Californie; il faut reconnaître que sa première population fut un peu comme la première population de Rome. Ce n'était pas une élite. Il y avait là des gens de toutes les nations, jusqu'à des Chinois. Chaque matin, notre journal nous félicitait de ne pas ressembler à ces malheureux Californiens qui ne pouvaient sortir dans les rues de San Franciso qu'un revolver à la main. Qu'est-il arrivé? Que la Californie est aujourd'hui un des pays les plus heureux, les plus libres et les mieux gouvernés du monde.
Il est venu là un certain nombre d'Américains; ils ont colonisé de suite, à leur façon. Coloniser un pays, pour les Français, c'est y mettre des soldats, des pré-
fets, des administrateurs et des bureaux. Pour les Américains, c'est tout autre chose. C'est d'abord fonder une école, puis bâtir une église, ou plutôt beaucoup d'églises ; c'est organiser la commune, c'estformer une milice qui permette aux citoyens de se protéger eux-mêmes. Et quand on a fait cela, quand on a établi une libre société qui fait elle-même ses affaires, on lui superpose le gouvernement américain, deux chambres, le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire; voilà un État constitué. C'est partout et toujours la même répétition.
Un autre exemple qui nous touche de plus près. Quand nous avons quitté l'Amérique, nous y avons laissé 65,000 Canadiens, braves gens qui avaient souffert pour nous, fils de la Vendée, de la Normandie, ayant gardé leurs souvenirs. Ces Canadiens ont été, dès le premier jour, assez bien traités par les Anglais; on avait peur qu'ils ne se réunissent aux fttats-Unis. L'Anr gleterre se montra humaine par intérêt; elle laissa aux Canadiens leur Église, leur langue, leurs lois, le droit de se gouverner à peu près comme sous la domination française. Peu à peu commença l'émigration anglaise dans le haut Cauada, elle devint de plus en plus active, et les Canadiens ne purent vivre en bonne intelligence avec les nouveaux colons, qui ne les traitaient pas sur un pied d'égalité-, ils s'insurgèrent donc, et vous n'avez peut-être pas oublié le nom de M. Papineau et la révolte des fias-Canadiens.
L'Angleterre envoya à cette époque, en 1839, pour gouverner la colonie, un homme qui a laissé une grande réputation par son esprit libéral, lord Durhara, qui avait
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été en 1831 un des grands amis de la Pologne et un des promoteurs du bill de réforme. Au lieu d'écraser la résistance en disant que plus tard il ferait justice, une justice qu'on oublie d'ordinaire, il se dit : « Puisque ce peuple souffre, c'est qu'il y a une cause à sa souffrance; la cause, c'est l'inégalité. En lui donnant la liberté politique, on ramènera la paix dans la colonie. Les Canadiens sont huit cent mille, Français et Anglais. Qu'on fasse une chambre dans laquelle on parlera en français et en anglais; on s'entend toujours quand il s'agit de liberté. Cette chambre nommera un ministère. Chacun fera valoir ses droits. Si les Canadiens français sont les plus nombreux, ils domineront dans la chambre; s'ils sont les plus faibles, ils se résigneront, en attendant qu'une autre session leur donne la majorité. » C'était, vous le voyez, une ingénieuse nouveauté. Le succès a été complet. Depuis cette époque, le Canada prospère ; et si l'on demande aux bas- Canadiens comment ils se trouvent de cette importation des institutions anglaises : « Nos institutions, disent-ils, ne sont ni américaines ni anglaises. Pourquoi voulezvous donner une nationalité à la liberté? »
C'est la conclusion de ma leçon. Ces institutions, qui font la force de l'Angleterre et de l'Amérique, ont été amenées par le progrès de la civilisation; aujourd'hui, dans des conditions pareilles, elles nous gouverneraient admirablement. Encore une fois, il ne s'agit pas d'introduire des coutumes anglaises ou américaines en France; loin de moi une pareille folie! Toutes les fois qu'on voit un peuple qui prospère, la première pensée m. K
qui vient aux politiques, c'est que, si on pouvait prendre à ce peuple ses institutions, on réussirait comme lui. On échoue! pourquoi? C'est qu'on s'est contenté d'emprunter des formes, et que la forme ne signifie rien. C'est l'esprit qu'il faut prendre. Une fois que cet esprit sera vôtre, vous trouverez des formes qui s'y adapteront naturellement. A-t-on besoin d'être Américain ou Anglais pour pratiquer la liberté religieuse, la liberté de la presse, la liberté individuelle? Non ; toutes ces libertés peuvent être garanties par des institutions très-simples que nous possédons déjà en germe, et que nos pères nous ont laissées. C'est à trouver le moyen de les développer que l'étude de l'Amérique peut nous servir. L'Amérique est une nation qui nous est chère à plus d'un titre; nous l'avons aidée quand elle était faible et petite; c'est l'armée française qui a achevé l'indépendance; Rochambeau combattait auprès de Washington. L'Amérique, grandie par sa constitution, peut nous aider à son tour en nous donnant des leçons. C'est là un commerce qui enrichit les peuples et qui les honore. Nous avons porté l'indépendance à l'Amérique, demandons-lui en échange qu'elle nous enseigne la liberté.