LE PRÉDICANT ET LE SERRURIER JOLAT
des mesures efficaces pour faire cesser une agitation qui pouvait être funeste à la ville où il devait faire sa résidence. En attendant, le nouveau prince, suivi d'un brillant cortège, retournait à Delémont pour y recevoir le serment de fidélité de ses sujets de la Vallée et de Moutier (24 août 1575). 1 Pendant son absence, les novateurs tenaient conseil tantôt à Bure où, le 8 juillet, se rencontraient en conférence JeanDocourt, Nicolas Rossel, Nicolas Vernier el Henri Farine, délégués du conseil, tantôt àPorrentruy où arrivait le ministre Hélias Philippin de Neuchâtel „ envoyé de la part des ministres et prédicateurs dudit lieu, iceulx estans informés
et advertis que désirions (c’est le secrétaire de ville qui parle) que prédication
de la pure et sincère Évangille de l’Éternel fusse annoncée j:et plantée en ce lieu" (23 août). C’est sans doute à ce prédicant que doit s’appliquer la scène dont le souvenir s’est conservé si vivant dans les vieilles familles de Porrentruy. Un jour donc, ce ministre hissé devant l’hôtel-de-ville sur la Pierre du poisson,
haranguait le peuple et prêchait ouvertement contre les croyances catholiques.
On l’entourait, on prêtait l’oreille à ces paroles hardies et convaincues. Tout à coup un ouvrier fend la presse, s’élance sur la pierre, saisit le prédicant, auquel il applique un vigoureux soufflet, et le précipite de sa tribune improvisée le menaçant, s'il ne se tait, du lourd marteau qu’il portait à la main. Le peuple applaudit et le prédicant honteux et confus, dut prendre la fuite au milieu des huées de l'auditoire. 2 On dit que depuis lors aucun ministre du nouvel évangile n’essaya de remonter sur cette chaire maudite et que le soufflet du bourgeois irrité mit fin à ces exhibitions publiques de la prédication évangélique. La postérité a gardé le nom de l’interrupteur audacieux. Le P. Voisard, qui écrivait au siècle dernier, d’après des documents authentiques, nous dit dans son Histoire des évêques de Bâle (p. 379): „Ce brave homme, dont le nom devrait être écrit en lettres d’or sur le marbre et imprimé dans le cœur de chaque citoyen, était à ce qu'on dit un Jolat." Jusqu’en 1820, on voyait, sur une maison voisine de l’hôtel-de-ville, une fresque peinte grossièrement représentant le hardi serrurier arrêtant le prédicant dans sa harangue et lui appliquant le soufflet historique. La famille des Jolat est restée fidèle au marteau de ses pères et aujourd’hui encore elle exerce avec intelligence et succès le rude métier de serrurier.
Disons, pour terminer d’un coup le récit de cette malheureuse campagne des prédicants à Porrentruy, qu’après Philippin, de nouveau Jean Chardon, pasteur à Saint-Imier, fit encore quelques tentatives inutiles pour implanter la doctrine nouvelle dans la ville épiscopale. On le trouve signalé par le secrétaire de ville au nombre des convives invités par Messieurs du Conseil et traités aux frais du trésor public, à l’hôtel-de-ville. Le 27 juin 1576, il banquetait avec les magistrats et se trouvait présent à la réception faite aux six arbalétriers qui étaient allés représenter la ville de Porrentruy au grand tir de Strasbourg et qui rapportaient du concours trois prix „ estant chascun une banderette de soie". On ne voit pas que le pasteur de Saint-Imier ait poussé plus loin ses essais de propagande. 11 se contenta d’entretenir avec certains de la cité une correspondance par lettres : il faisait des vers latins et il en offrit un recueil complet „à Messieurs des Conseils
1 „Sur le jour de S. Bartholomé (24 août) et le lendemain furent fait les montres à Delémont; le pays et la Prévôté en la fin vers la Matelière, lorsqu’on fit serment à Sa grâce. Nous fîmes serment en la cour à la Notre-Dame de Basle. Nous étions environ 2000 hommes. “ Journal de Pet. Guenin. =
2 Sudan, Basilea sacra, p. 380.