CHAPITRE XXXIII
La guerre qui avait changé de théâtre reparut quelques années après en Alsace. Les Annonciades de Haguenau reprirent le chemin de l’exil. C’était en 1630. „Les armées du comte deMansfeld ayant envahi tout le pays d’Alsace, les mères de Haguenau (est-il dit dans les Annales des Annonciades de Porrentruy) étant alors en possession de notre Ste Vierge qui est à présent dans le chapitre, étant dans une commune consternation avec les peuples, elles quittèrent le monastère et se retirèrent dans un lieu d’assurance un peu éloigné de Haguenau, en attendant que les troupes eussent passé et fait le pillage; mais auparavant, elles mirent ce qu’elles avaient de meilleur dans un coin de leur monastère et la dite statue de la Ste Vierge auprès, la priant d’en avoir soin comme leur dépositaire. Les soldats entrèrent dans le monastère, pillèrent tout ce qu’ils y trouvèrent, excepté cet endroit, quoiqu’ils y passèrent et repassèrent, ils n’aperçurent pas ce qu’on y avait caché.
„L’an 16312, les dites religieuses, au nombre de quinze, furent obligées de sortir encore une fois à cause des guerres et de quitter le monastère entièrement.
Mais, avant de sortir, elles firent comme la première fois, mettant leurs plus précieux effets auprès de la Ste Vierge et de plus lui donnant les clefs du monastère entre les mains, se prosternèrent contre terre, la prièrent d’avoir soin de leur couvent, mais la Ste Vierge commença à pleurer (de quoi on remarque encore une larme desséchée sur son visage). Ces bonnes religieuses, voyant ce prodige, jugèrent prudemment que leur bonne Mère protectrice voulait être réfugiée avec elles. Ce qu’elles firent, l’amenèrent à Pourrentruy et se logèrent dans une maison sur la place, la quatrième du côté au bas de la maison de ville, n’ayant encore point de monastère." 1
Les pauvres Annonciades, chassées par la guerre, arrivèrent donc à Porrentruy, chargées de l'antique statue de la Ste Vierge, qu’elles avaient trouvée dans le monastère des Pénitentes et dont elles n’avaient pu se séparer. La vénération publique s’est attachée depuis plus de deux siècles à cette image qui a pu échapper à l’impiété révolutionnaire de 1793. La statue est en bois; la Mère de Dieu est assise, tenant sur ses genoux l’enfant divin offrant un fruit à un petit oiseau qu’il tient à la main; rien de plus suave que le visage de la Vierge, dont la pose est pleine de dignité et de noblesse. Toutes les parties de la statue sont traitées de main de maître et accusent un artiste de talent. Les fugitives déposèrent d’abord ce trésor de leur choix dans la maison qui les reçut et où elles établirent la règle et la clôture aussi bien que les circonstances le permettaient. Pauvres, dénuées de tout, les Célestines exposèrent au magistrat leur misère et les embarras de leur position. On leur octroya un bichot d’épeautre et deux tinnes de vin (novembre 1633). La charité publique vint à leur aide. Malgré les bruits de guerre qui jetaient l’alarme dans la ville et les environs, elles résolurent de se fixer définitivement à Porrentruy et d’y fonder un petit couvent. Le 7 janvier 1634, elles supplièrent l’évêque de
L’archiduc Léopold d’Autriche.
1 Annales des Annonciades de Porrentruy, 1 vol. in fol. Sauvé de la destruction pendant la tourmente révolutionnaire, ce volume précieux qui renferme année par année tous les faits remarquables ayant trait au monastère, les professions, les décès des sœurs, leur éloge funèbre, etc. demeure pour l’histoire religieuse de Porrentruy un document du plus haut intérêt.
LES ANNONCIADES A PORRENTRUY
Bâle, Jean Henri d’Ostein, de les autoriser à faire cette fondation: le suffragant Jean Bernard ab Angeloch, évêque de Chrysopolis, appuya chaudement leur demande. Les Suédois, qui envahirent l’évêché quelques semaines après, empêchèrent l’exécution de ce projet. Les pauvres Anuonciades virent arriver l'armée ennemie qui menaçait la ville du pillage et de l’incendie; elles n’avaient
Statue de la Ste Vierge aux Annonciades de Porrentruy.
d’autres armes que la prière; elles portèrent dans une salle haute de leur maison la Vierge de Haguenau. De là on apercevait les soldats. La Mère de Dieu avait le visage tourné vers l’ennemi; les sœurs étaient prosternées à ses pieds, faisant des vœux pour la délivrance de la pauvre cité. La nuit se passa dans des transes affreuses: les pauvres Annonciades en prière se préparaient à la mort. Mais au matin, ainsi que nous l’avons raconté ci-dessus, „on vit paraître à la pointe du jour une nuée fort basse en forme de manteau bleu, et ce au-dessus de la place où est bastie la chapelle de Lorette, ce qui fut estimé comme une marque visible de la protection de la Ste Vierge. Et en effet, le même jour de l’Annonciation (25 mars 1634) l’armée quitte et se retire". 1
Annales des Annonciades de Porrentruy, p. 1.