CHAPITRE XXXV
Ces marchandises restèrent quelques jours dans les infirmeries sans qu’on y touchât; il arriva cependant que quelques contrebandiers et même un des conseils de la ville, à qui une partie de ces marchandises appartenait, surent et trouvèrent le moyen de faire entrer quelques pièces d’indienne dans la ville, qui tout aussitôt y firent éclore et paraître la peste. Car le garçon d’un de ces contrebandiers qui avait une pièce de ces indiennes dans sa boutique, l’ayant voulu désemballer, en fut le premier attaqué dans la ville et en mourut dans deux jours. Le magistrat eut avis de cette contrebande, aussi bien que de la mort de ce garçon. Le mal ne s’étendit cependant point alors, mais parut plutôt assoupi et éteint ; mais seulement environ huit jours après, savoir sur le 34 juillet.
Pendant ces huit jours, il y eut des tonnerres effroyables, des pluies abondantes et des grands vents de bise à Marseille, qui aussitôt après eut le malheur
Belzunce, évêque de Marseille, pendant la peste de 1720.
Fac-similé d'après Rigaud.
de se voir cruellement attaquée de la peste; car l’on vit dans quelques jours les rues, où étaient logées ces contrebandiers, quoique des plus fournies de petit peuple, devenues désertes par la mortalité de leurs habitants, sans qu’aucun ait pu se garantir de la mort qu’en fuyant. Laquelle fuite a été ensuite la ruine et désolation de la ville entière, en ce que par là le mal se communiqua dans toutes les rues.
Dans peu de temps l’on vit l’une des plus florissantes villes du royaume de France presque devenue déserte tant par la fuite que par le mort de ses habitants, dont les cadavres se sont trouvés entassés les uns sur les autres au milieu des rues, sans sépulture, ce qui contribua toujours plus à l’augmentation de ce mal.
Le bruit se répandit dans toutes les provinces voisines et étrangères qui 11’en furent pas peu alarmées, en vue que le mal croissait de jour en jour et s’était déjà glissé dans quelques villages aux alentours de Marseille.
Son Altesse Mgr le prince-évêque de Bâle reçut avis de cette triste nouvelle au mois d’août. Il ne manqua pas de faire voir en cette rencontre, comme en toutes les autres, combien grands étaient son zèle et affection envers ses sujets.