‹ Histoire des Évêques de Bale (volume 2)Chapitre 288 sur 612 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

avec autant de douceur et d’indulgence, moins chargés d’impôts . . . Nous vous avons découvert notre cœur, disait le prince en terminant, et nous avons dit la douleur qui l’oppresse ; nous espérons que vous aurez compassion de nous voir au nombre des princes qui, quoique aimant leurs peuples, sont payés de toutes leurs sollicitudes par la désobéissance, la sédition, en un mot par l’ingratitude la plus grande qui se puisse jamais rencontrer."

Quelque pressantes que fussent ces paroles, elles ne parvinrent pas à changer l’état des esprits. L’assemblée se sépara sans avoir rien fait, et la révolte continua à gronder sourdement dans tous nos villages. Un évènement inattendu décida l’explosion des sentiments populaires.

C’était le 1er août 1730. Il y avait réunion à Aile du tribunal de la mairie: les officiers de la justice siégeaient et jugeaient selon l'usage. Après la séance, les juges dînaient en commun, lorsqu’un jeune homme, arrivant de Porrentruy, demanda à être entendu de suite. 1 II tenait à la main un papier qu’il déploya avec mystère: c’était le rôle de V Ajoie, ou du moins une copie authentique de cette charte si recherchée depuis quatre ans. Lecture est faite de ce document précieux: tout d’abord, on croit y reconnaître d’immenses libertés, des exemptions de toute charge, de tout impôt; les droits du prince sont réduits à néant par ce titre. 2 Grande joie dans l’assemblée ; on décide aussitôt d’envoyer à toutes les communes une copie du rôle: une requête sera adressée au prince pour lui demander la restitution des anciens droits du peuple. Enfin, une assemblée de la mairie d’Alle, fixée après la moisson, décidera des mesures à prendre pour assurer le succès des réclamations de l’Ajoie.

Le signal était donné; la révolte avait le champ libre; la colère populaire allait se donner carrière.

Le 1 6 septembre, les neuf communes de la mairie d’Alle, réunies à Courgenay, au pré de Gène, choisissaient, à main levée, douze députés qui auraient charge et devoir de soutenir leurs droits et de les réclamer énergiquement. Parmi ces élus du peuple, un surtout se faisait remarquer par son assurance et l’énergie de sa parole ; c'était un paysan de Courgenay, robuste encore malgré ses soixante ans, réputé dans le pays pour honnête homme, jusque-là sujet soumis du souverain et de ses officiers: c’était Pierre Pequignat.

Cette assemblée devait inquiéter la cour : aussi, quelques jours après, un officier du prince, le grand-maire Bassand. fut-il envoyé à Fontenay pour faire une enquête sur cette étrange réunion (3 octobre). Mais le peuple a vu des soldats postés sur la montagne voisine ; on court à l’église, le tocsin retentit à toutes volées ; les cloches d’Alle, de Gornol, de Courgenay répondent à ces sons d’alarme; en un instant, cinq cents hommes sont sur pied, armés et réclamant à grands cris leurs franchises et leurs droits. Devant cette menaçante démonstration, l’officier du prince se retire à la hâte. — A Courgenay, mêmes alarmes qu’à Fontenay: Pierre

1 11 s’appelait Étienne Joseph Bruat: il était frère de Georges Bruat, le syndic des États. Suspect ii la cour ii cause de sa démarche compromettante à Aile, il alla à Vienne étudier le droit et remplir

chez la comtesse Daun les fonctions de gouverneur. De là, il passa en Moravie chez le comte Berthold, puis à Prague chez le comte Spahr, où il resta cinq ans chargé de l’éducation de son fils. En 1737. nous le retrouverons ii Porrentruy docteur en droit. = 2 Ce rôle, qui renfermait assez confusément les droits du seigneur et des sujets, était du premier lundi après les rois de l’an 1517. Ce fut cette pièce dont les termes mêmes n’étaient plus compris par la presque totalité des lecteurs qui fut l’arme principale et le refrain continuel des révoltés.

LA REVOLTE DANS L’AJOIE

Pequignat est entouré d’une garde imposante ; armés de hallebardes, des paysans de toute la mairie surveillent les abords de sa demeure ; d’autres, montés au clocher, interrogent l’horizon. — Le prince avait pour toute armée une compagnie de quarante-deux hommes ; 1 Pequignat comptait mille deux cents paysans de sa mairie accourus pour le défendre et le protéger. La guerre était déclarée. — Successivement, toutes les communes de l’Ajoie accourent se ranger sous le drapeau de l'insurrection. Le 15 octobre, les mairies de Chevenez, de Cœuve, de Bure choisissent leurs députés ou commis: ils devront, comme ceux de Courgenay, soutenir les droits du peuple; on leur prête serment de fidélité; on les soutiendra en tout et partout. — Inquiet de ces mouvements, le prince essaie d’aller au devant du mal. Lui-même fait expédier de sa chancellerie des copies du rôle et le fait lire dans toutes les communes; puis il fait convoquer les États du pays à Delémont pour le 4 décembre.

L'Ajoie veut y envoyer ses commis. Réunis à Courgenay trois jours avant l’ouverture de l’assemblée, les députés du peuple se jurent assistance mutuelle ; ils veulent se mettre en possession des droits et privilèges, et si un sujet vient à être condamné à quelque amende, on se tiendra la main et on se prêtera toute assistance nécessaire. Ces résolutions prises, ils délèguent quatre des leurs chargés de représenter aux États le peuple des quatre mairies d’Ajoie, et si à l’un on devait refuser l’entrée dans l’assise, les autres ne doivent entrer, mais protester au nom de tout le pays. — Ces quatre députés, dont les noms dominent toute l’histoire de ces troubles pour s’attacher enfin au gibet de 1740, étaient Pierre Pequignat pour Aile, J. P. Riat pour Chevenez, J. Cf. Prongué pour Bure, et F. Lion pour Cœuve.

L'assemblée s’ouvrit à Delémont au jour fixé, sous la présidence de l’Abbé de Bellelay, J. B. Sémon de Montfaucon. Les commis d’Ajoie y siégeaient, au milieu de la curiosité générale. On tenta avec eux quelques accommodements ; on demanda au prince qu’il fût permis aux plaignants de présenter leurs griefs aux États; Jean Conrad n'y consentait qu’après la soumission pleine et entière des révoltés. Les commis insistaient pour avoir leurs droits ; l’assemblée ne les connaissait pas, les commis eux-mêmes ne pouvaient les définir; ils se contentaient de demander la suppression de l’accis, des bergeries du prince, des ordonnances de 1726 qui interdisaient la chasse, l’achat des fers étrangers, etc. ; ils voulaient être maîtres de leurs forêts et pouvoir défricher leurs pâturages sans avis de la cour. C'était toute une réforme des mandements du prince. L’assemblée était incompétente dans ces questions: elle se sépara sans résultat aucun.

Alors Jean Conrad s’adressa au comte Paul Nicolas de Reichenstein, qui représentait, à Rheinfeld, l’empereur d’Allemagne Charles VI auprès des cantons suisses. Il jouissait d’une grande popularité dans l’évêché, et naguère il avait pacifié un différend qui existait entre le magistrat et la cour de Porrentruy; le prince de Reinach espérait que l’ambassadeur saurait ramener ses sujets à l’obéissance. Sur la demande de l’évêque de Bâle, l’empereur nomma le comte commissaire impérial et le chargea d’aller à Porrentruy prendre connaissance des griefs et rendre à tous prompte et bonne justice.

1 Sur ces 42 soldats, 28 étaient fournis par les cantons catholiques alliés de l’évêehé, et 14 par les États du prince. — Voir Lettres à M. l’abbé de B***, p. 10.

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