CHAPITRE XXXV
L’arrivée de l’ambassadeur fut fixée au 31 décembre 1730. Grandes furent les réjouissances du pays à cette occasion. Le maître-bourgeois de Porrentruy, P. F. Ghoulat, accompagné de trente-deux bourgeois à cheval et de cent cinquante cavaliers de la seigneurie de Porrentruy, alla recevoir le noble comte entre Levoncourt et Miécourt, aux bornes de l’évêché. „En quel temps, le maître-bourgeois s’avança à la portière du carosse, où, saluant Son Excellence avec l’inclination de son épée, il descendit de cheval et harangua Son Excellence, cpii répondit qu’on devait être persuadé qu’elle rendrait bonne justice." 1 A Aile, cinq cents paysans armés attendaient le comte pour lui faire honneur. A Porrentruy, les élèves du collège, massés en armes auprès des grands ponts, avec musique, tambours et drapeau déployé, précédaient de quelques pas le magistrat de la ville, qui venait à son tour complimenter l’ambassadeur. Les bourgeois, armés et portant la cocarde impériale, bordaient les rues jusqu’à la porte de Courtedoux. Enfin, le prince, avec tous ses officiers, attendait le comte dans la cour du château.
L’ambassadeur fit solennellement lecture de sa commission, le 1 7 janvier 1731, dans l’église des jésuites, où il s'était rendu, accompagné d’une brillante escorte. Les États et, avec eux, Pierre Pequignat, représentant de l’Ajoie, assistaient à cette cérémonie. Le comte adjure les plaignants de ne pas s’écarter de la fidélité et de l’obéissance qu’ils doivent à leur prince; il leur défend, au nom de l’empereur, toute assemblée suspecte et dangereuse, toute faction, toute tentative de révolte. Il écoutera leurs plaintes, et justice leur sera rendue. — Bientôt les cahiers de griefs arrivèrent de toutes parts: chaque commune, chaque paroisse apportait son dossier de plaintes. Pour être plus libre dans ses rapports avec le peuple, l’ambassadeur quitta le château, où il occupait la salle dorée, pour prendre un logement en ville. 2
On attendait avec une égale impatience les décisions qui sortiraient de ce nouveau tribunal. Le prince put bientôt s’assurer que, loin de lui être favorable, le comte favorisait ouvertement les plaignants. Les chefs des mécontents furent d’âbord accueillis chez lui avec des égards tout particuliers: leurs griefs étaient justes, on devait y faire droit: l’empereur était maître dans tout l’empire ; il saurait bien réduire le prince au silence. Ces bonnes paroles, ces espérances données aux révoltés, ce mépris affecté que le commissaire impérial faisait paraître dans ses propos sur Jean Conrad et sa cour, tout cela n’était pas fait pour calmer les esprits. - On disait que sur un mot du noble comte, le prince avait dû renvoyer la garnison qui vexait les bourgeois de Porrentruy habitués, eux, à garder leurs portes sans le secours de personne (7 avril 1731); c’était encore une parole de l’ambassadeur qui avait fait tomber les chaînes d’un des chefs de la Montagne, enfermé au château depuis six mois (5 janvier 1731).
On disait encore que le comte recevait fort mal les partisans du prince. Le curé de Porrentruy avait été par lui presque mis à la porte pour avoir parlé de l’évêque avec trop de respect. 3 Une autre fois, ayant en V audace de défendre le droit que le prince et son frère le coadjuteur avaient d’être au premier rang à l’église paroissiale, le comte l'avait menacé de sa canne et chassé violemment de chez lui. 4 — C’était plus qu'il n’en fallait pour exalter les rebelles. Aussi les désordres se multipliaient et devenaient chaque jour plus criants.
1 Extrait des registres de la ville de Porrentruy ad 1730. = 2 ü logea dans la maison Munch.
aujourd’hui à M. L. Béchaux. = 3 II s’appelait Philippe Louis Colin : il tut curé de Porrentruy de 1715
à 1741. = 4 Déposition du curé Colin, ÎO mars 173 il.
LA REVOLTE DANS L’A JO IE
Tous ceux qui, de quelque manière, étaient attachés à la personne du prince étaient suspects aux révoltés; c’étaient des craichies, comme ils les appelaient; pour eux, ils se disaient les ajolats , et malheur aux craichies lorsqu’ils les rencontraient. 1 11 y avait provocation insultante, lutte, coups échangés, quelquefois meurtre ou blessures graves. A Cœuve, un forestier tuait d’un coup de fusil un braconnier surpris à la chasse, tandis que le garde-bois de Villars tombait sous les coups de couteau d’un assassin. Plus tard, un pauvre jeune homme de Gornol, signalé comme fidèle domestique de M. de Ramschwag, le ministre détesté, meurt des mauvais traitements que lui font subir quatre paysans furieux de son attachement à son maître (4 août 1732).
Les grands officiers du prince n’étaient pas mieux traités que leurs serviteurs. A Cœuve, on dévaste les propriétés du ministre de Puamschwag ; on brise les clôtures de son jardin, on disperse ses troupeaux de brebis. A Bonfol, le grand-maître Munch de Munchenstein, le conseiller de Braunendal et le landmaire Bassand, chargés par le prince de constater des dégâts commis dans les forêts de cette commune, sont insultés par la foule et obligés de prendre la fuite sous les huées qui les poursuivent (17 juin 1731). — Partout, malgré les défenses réitérées de Jean Conrad, les forêts étaient soumises aux dévastations les plus regrettables. Chaque commune voulait faire acte de propriétaire et abattait sans contrôle les plus beaux arbres de ses bois. Un seul rapport fait au prince le 23 janvier 1731, constate mille fontes d'arbres abattues à Cœuve; à Aile six cents chênes; à Bonfol plus de quatre cents; mêmes désordres dans les forêts de Pleujouse et de Fregiécourt, et cependant ces deux communes s’étaient engagées par un traité formel conclu en 1564 avec l’évêque Melchior de Liechtenfels à ne pas couper bois sur leur territoire. Che venez livrait cent douze beaux arbres pour la nouvelle église de Blamont. — La chasse, prohibée avec tant de sévérité, avait d’ardents amateurs dans toute l’Ajoie : à Fontenais seulement, on comptait trente-cinq chasseurs; chaque paysan avait son fusil et s’en servait quand bon lui semblait. — Il n’était plus question de tailles on d’impôts : provisoirement et. jusqu’à définition de la cause, on refusait au prince toute redevance, de quelque nature qu’elle fût. Le 23 déc. 1730, le vouëble'2 de la seigneurie de Porrentruy parcourt les communes de son ressort pour demander les tailles dues à Son Altesse, tant en grain qu’en argent: partout il essuie le refus le plus formel. Un autre jour (27 novembre 1731), il est reçu à Chevenez par les femmes du village, armées de bâtons et poussant de grands cris. Poursuivi par les huées de cette troupe furieuse, il est obligé de rebrousser chemin, et n’échappe qu’avec peine aux pierres qui lui sont lancées par ces nouvelles amazones.
Devant de semblables dispositions, que pouvait faire le prince? Il essaya encore de réunir à Porrentruy les États de l’évêché (20 mai I 731), mais les exigences des sujets s’étaient accrues avec l’impunité. Jean Conrad ne voulut pas céder, et l'on se sépara sans avoir rien fait. On avait cru que cinq députés chargés de conférer avec le comte de Reichenstein pourraient arriver à un accommodement; le 24 mai, ils se quittèrent sans résultat. Le Haut Chapitre de Bàle vint à son
1 On entendait, par craichin un homme portant sur les deux épaules, c’est-à-dire tout à la fois partisan du prince et du peuple révolté. La craiche était une hotte d’osier dont nos fermiers se chargeaient pour apporter en ville les produits de leur culture. Les craichies renvoyaient,, l’insulte à leurs
adversaires en les appelant des hôties (porteurs de hotte). = 2 Appariteur, crieur public.