‹ Histoire des Évêques de Bale (volume 2)Chapitre 292 sur 612 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Les désordres éclatèrent plus nombreux que jamais : la résistance aux ordonnances de la cour ne cessa pas un instant ; on continua à refuser les tailles, les corvées, les prestations de tout genre ; la seigneurie réclama en vain des communes la reddition de leurs comptes : on rejeta cette surveillance, qu’on traitait de tyrannique, et on ne reconnut qu’aux commis choisis par le peuple le droit de contrôler l’emploi des fonds publics.

Bientôt la chanson, cette arme terrible aux jours des agitations populaires, ce cri de colère qui, partant à la fois avec le rhytlnne et la mesure de toutes les poitrines, réunit dans une commune pensée de vengeance ou de profonde ironie, tout un peuple, la chanson parut. Informe, étrangère aux plus simples règles de la prosodie, elle se contente de partager en couplets courts, sur le ton de la complainte, l’histoire des premières résistances du peuple. Le ministre d’État et ses officiers sont mis en scène et bafoués de la façon la plus grossière : toutes leurs démarches auprès des révoltés sont couvertes de ridicule, et toujours apparaît vainqueur et triomphant, le sarcasme aux lèvres et l'insolence au front, Y Ajoulot révolté. Composée par les jeunes gens de Courgenay, la chanson de la Craiche (c’est, ainsi qu’on la nommait) passa bien vite de village en village: elle répondait à merveille aux sentiments qui travaillaient tant de cœurs: c’était une arme toute faite contre la cour et ses ministres; on s’en servit avec enthousiasme, et bientôt il n’y eut plus un hameau, une ferme éloignée, une maison dans l’Ajoie où elle ne retentît.

A Porrentruy même, sous les fenêtres du château, quelquefois au passage de Jean Conrad, les couplets des révoltés se faisaient entendre et couvraient de ridicule les officiers qui escortaient le prince. Le 5 février (1732), il y avait au collège une représentation donnée par les élèves à l’occasion du carneval; on y attendait l’évêque de Bâle et sa cour. Le carrosse du prince avait quitté le château et se dirigeait vers la porte du haut de la cille; des chanoines du Haut Chapitre, deux ministres, le grand-maître et le chancelier accompagnaient Jean Conrad. Le capitaine de Rosé, à cheval, escortait la voiture. Aux abords du collège, des cris retentissent : ce sont des paysans de Courgenay qui ont reconnu le capitaine et chantent à tue-tête le couplet qui porte son nom. Ce n’est qu’à grand’peine que le carrosse du prince parvient à traverser la foule et arriver au collège. Le conseil antique fut saisi de l’affaire: l’insulte au prince était grave; deux des principaux meneurs, l’un fils de Pierre Pequignat, et l’autre d’Henri Desbœuf, de Courgenay, furent cités devant le tribunal de la cour. Sur leur refus réitéré de paraître au château, ils furent condamnés à demander ’ pardon à Son Altesse et aux chanoines (22 février). La peine ne pouvait pas être plus légère; mais aussi, que pouvait faire le prince avec ses quelques soldats en face d'un peuple soulevé?

A Courgenay, Pierre Pequignat avait enrégimenté les jeunes gens de son village; chaque jour, sous la direction d’un chef qui prenait le titre de capitaine et les commandait à cheval, ils faisaient l’exercice pendant plusieurs heures; ils avaient un drapeau aux couleurs de l’empire, des fusils, des halles, de la poudre; c’était une petite armée dont Pequignat disposerait en maître (février 1732). A Bressaucourt, malgré l’arrêté tout récent du prince qui défendait la sortie des bois de l’évêché (26 avril), on chargeait vingt voitures de bois à bâtir pour Delle ; les officiers de Jean Conrad essaient en vain de s’opposer à ce délit forestier; les voituriers, armés de hâtons et soutenus par le village de Courtedoux presque tout

LA REVOLTE DANS L’AJOIE

entier, forcent le passage et poursuivent à coups de pierres les malencontreux craichies. Un peu plus tard (22 mai), on crève en deux endroits l’étang dit de la Poudrerie, que le prince avait fait établir au Yoyebeu; à Damphreux, la commune fait faucher le pré de Son Altesse et déclare ce foin sa propriété (1er juillet). Bonfol refuse de laisser pâturer les moutons du prince et les chasse de son territoire. Partout, partout le désordre, l'insubordination ouverte et déclarée!

Pendant ce temps, que faisaient à Vienne les députés de l’Ajoie ? Prévenus par les envoyés du prince qui les faisaient passer pour les représentants de la révolte, ils ne pouvaient s'attendre à un accueil favorable. Aussi l’empereur reçut-il avec un mécontentement marqué le mémoire que les députés lui présentèrent et qui renfermait les griefs des États plaignants de l’évêché de Bâle (13 mai). Tout faisait présager que la sentence sollicitée par les deux partis ne serait pas favorable aux révoltés.

Les ruines du château de Reichenstein.

Cette sentence si impatiemment attendue parut le 27 mai 1732. L’empereur y condamnait ouvertement les plaignants: „De sa pleine puissance, il cassait toutes les confédérations faites jusqu’ici entre eux, leurs unions, conjurations, confraternités défendues, cartes blanches, etc.; il cassait de même les commis du pays érigés par les bourgeois et les paysans, sans le su et le consentement de leurs

supérieurs “ Ordre était donné aux sujets de payer les cens, accises, corvées,

etc. L’Abbé de Bellelay, le maître-bourgeois Choulat, le custode Bassand de Saint-Ursanne, les sieurs Hennet, Marchand, Bruat, Wicka, etc., étaient. sévèrement blâmés de leur conduite très répréhensible. Il était enjoint aux députés des plaignants de quitter Vienne au plus vite. Les villages de Charmoille, Miécourt, Courtemaiche, Bure, Vendlincourt, étaient signalés à la vindicte du fiscal d’empire. Enfin, un nouveau blâme était infligé à ce malheureux comte de Beicbenstein, l’auteur présumé de tous ces bouleversements intérieurs.

Le coadjuteur de Reinach rapporta de Vienne le mandat impérial (29 juin 1732): la joie était au château! Malheureusement, l'arrêt de Vienne n'était pas

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