‹ Histoire des Évêques de Bale (volume 2)Chapitre 293 sur 612 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

fait pour ramener le calme dans les esprits. En condamnant avec tant de force les Etats plaignants, l’empereur semblait prendre ouvertement parti pour le prince et ne laisser à ses sujets, pour qualifier leurs griefs, que la révolte et l’insoumission.

On chercha d’abord à faire croire que l’arrêt apporté devienne était apocryphe: „Le prince vous trompe une fois de plus, écrivait Bruat de Vienne au magistrat de Porrentruy; l’empereur n’a pas signé ce mandat; attendez quelques jours, et vous en verrez un autre tout opposé." Cependant le prince faisait afficher à la table noire de Porrentruy, par le notaire impérial Koch, les lettres de Charles VI revêtus de son sceau et de sa signature. Le doute n’était plus possible : la sentence du 37 mai émanait réellement de l’empereur; on devait s’y soumettre. Peut-être eût-on obéi à l’ordre impérial, mais les députés des États qui continuaient à rester à Vienne promettaient toujours un nouveau mandat plus favorable; l’empereur, mieux informé, devait rendre justice aux plaignants. Et la révolte allait son train !

Le prince se plaint de nouveau à Vienne : l’empereur s’étonne et, le 6 octobre 1733, il lance un second arrêt ordonnant, comme le premier, obéissance à l’évêque de Bcàle, soumission aux ordres émanés de la cour. Le résultat était facile à prévoir: au lieu de se démettre de leur mandat illégitime, les commis, condamnés par Charles VI, protestent ouvertement, au nom de leurs commettants, contre le décret impérial (3 décembre 1733). Pierre Pequignat et ses fils, cités à comparaitre au château le 7 janvier 1733, s’y refusent insolemment. Au jour fixé par la citation, Courgenay est occupé militairement par 600 hommes accourus de tous les villages voisins pour défendre le roi-paysan. Pequignat, sans prendre garde aux menaces de la cour, parcourt les mairies d’Ajoie et fait signer une protestation énergique contre les mandats impériaux.

Jean Conrad insiste à Vienne sur sa position qui s’aggrave chaque jour. L’empereur lui accorde le droit d’établir un tribunal d’inquisition, sous autorité impériale, avec charge de poursuivre et de punir les rebelles (13 janvier 1733). Des commissaires impériaux sont nommés: ils jugent au nom et à la place de Sa Majesté; leurs arrêts doivent être sans appel. Le 33 janvier, les quatre commis d’Ajoie sont cités devant la haute commission : ils ne paraissent pas. Une seconde fois, l’huissier du suprême tribunal se présente à Courgenay, avec ordre à Pequignat et à ses consorts de se trouver le 3 février au château de Porrentruy. Pierre Pequignat rejette avec mépris l’assignation : mandataires du peuple, les commis ne doivent compte de leurs actes qu’au peuple, qui seul les jugera. Et le 3 février, l’Ajoie presque entière venait en armes à Courgenay défendre et protéger son tribun ; les femmes elles-mêmes étaient accourues, armées de pioches et de crocs de fer, pour prêter main forte aux défenseurs de Pequignat. A Cœuve, un détachement de cinquante soldats essaie de se saisir de Fridolin Lion; le moment paraissait bien choisi; le village était solitaire; les hommes étaient aux foires de Delémont et de Belle qui tombaient le même jour (9 février); mais les femmes restaient; elles courent au clocher, sonnent le tocsin à toute volée et font reculer à ce signal d’alarme la troupe effrayée.

Malgré ces échecs réitérés, le tribunal inquisiteur poursuivait son enquête. Le I 1 février, Pequignat est de nouveau ci lé à comparaître devant la cour impériale: même refus suivi des mêmes mesures de sûreté. Une garde permanente veille nuit et jour sur le commis; la cloche de l’église est mise en communication avec

LA REVOLTE DANS L’AJOIE

une maison voisine par une corde qui reste fixée au chevet d’un des plus fougueux partisans de Pequignat ; au premier signal, au moindre bruit, l’Ajoie entendrait retentir ces sons d’alarme qui faisaient accourir une armée tout entière.

Jean Conrad ne perd pas courage : il poursuit le maintien de ses droits envers et contre tous. Le 26 février, par une ordonnance énergique, il réclame hautement les prestations qui lui sont dues : tailles, corvées, etc. On lui répond par un refus tout aussi énergique. Cent-trente toises de bois préparées pour le prince dans la forêt deMiécourt sont volées et dispersées en une nuit: malgré les défenses, quarante nouvelles voitures de bois partent de Bressaucourt et se dirigent vers Belle, escortées de trente-cinq hommes armés de fusils. Deux partisans de la cour, deux craichies, le curé de Porrentruy et celui de Bonfol, sont gravement insultés à Aile (28 février) : au premier, on enlève les roues de sa chaise ; on

La maison de Pierre Pequignat,

appartenant à M. J. B. Desbœufs qui l’a généreusement cédée pour le culte catholique pendant le chisme.

vocifère contre l’autre un jour tout entier: „ Qu’il retourne à Bonfol avec sa craiche porter des pots," tel est le cri populaire.

Devant tant d’audace, il fallait frapper un grand coup: le prince le tenta. - C'était le 1er mars 1733; la foire de Porrentruy, qui se tenait ce jour-là, avait été fort agitée; les paysans faisaient entendre des menaces; les bruits les plus alarmants couraient dans la foule; le vœble de Cœuve avait assuré avoir vu au château les canons, les bombes et les grenades préparés pour punir les rebelles; le prince était décidé à ne faire quartier à personne. . . ; mille cinq cents Suisses allaient arriver pour mettre à l’ordre les coupables, etc., etc. Et chacun de se promettre assistance et fidèle appui. Jean Conrad crut qu’il fallait se hâter; la tête du complot était à Courgenay; c’est là qu’il fallait porter un coup décisif. A la faveur de ténèbres épaisses, un détachement de cinquante hommes, choisis parmi les plus courageux de la nouvelle compagnie du prince, se dirige en silence, sous la conduite d’un lieutenant, vers le chef-lieu de l’insurrection. Arrivés à Courgenay, ils se glissent à pas comptés jusqu’aux abords de la maison qu’habitait Pequignat.

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