‹ Histoire des Évêques de Bale (volume 2)Chapitre 294 sur 612 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Le silence le plus complet règne au village ; fatigués de leur course et des affaires de la journée, les conjurés dorment tous. La garde qui veille d’ordinaire au salut commun a cédé à son tour au sommeil. Trois heures sonnent au clocher de la vieille église . . . ; les soldats ont entourée la maison du roi de l'Ajoie; lui aussi dort profondément . . . Tout-à-coup un chien qui a senti l’ennemi pousse des abois plaintifs; un menuisier de Lobsey, à qui Pequignat avait donné asile pour la nuit, se réveille en sursaut; il appelle à la hâte son hôte; le commis court à la fenêtre, voit briller dans l’ombre les armes des soldats; il pousse un cri d’alarme; dix-sept coups de fusil partent à la fois et vont tomber jusque sur les lits où dormaient les enfants de Pequignat. Le père, furieux, court à ses armes; ses tils en font autant. Ils tirent dans l’ombre au hasard ... ; mais déjà les soldats ont pris la fuite; le village se réveille au bruit; le tocsin retentit bientôt à toute volée; ou court, on s’interroge, où est Pequignat? où est notre père? Le commis paraît; il raconte en riant la défaite et la fuite de ces valeureux ennemis; on l’acclame avec enthousiasme; on le reconduit triomphalement chez lui; on recueille comme pièces de conviction dix-sept halles fixées dans les cloisons ou dans les plafonds de sa maison, et on lui jure de nouveau fidélité et obéissance aveugle. Cependant, tout près de là, un cadavre gît. percé de deux balles: c’est un soldat du prince qui a été atteint dans la bagarre et abandonné par ses compagnons; le peuple s’en éloigne avec mépris: personne 11e veut le relever ou le recueillir chez lui. Le jour arrive. Porrentruy a entendu accourir le détachement fugitif; toute la ville est en émoi; on ignore le motif de ce retour si subit. Le bruit qui se fait au château arrache le prince à son sommeil; il apprend en frémissant la fâcheuse issue de l’entreprise; sa situation a empiré; ce nouveau succès va augmenter d’autant l’insolence des révoltés.

Le grand-maire Bassand est envoyé à Courgenay pour reconnaître le cadavre du soldat tué; il est toujours à la place où il est tombé; l'officier du prince veut le faire transporter au cimetière. Un cri unanime se fait entendre: on refuse au mort la place qu’on demande pour lui dans la terre sacrée. Force est au grandmaire de le faire inhumer par des hommes de sa suite loin du territoire de la commune, qui le repousse et s’en écarte avec horreur. 1

La révolte était à son apogée ! Une fois encore, le Grand Chapitre de Baie, sur les instances des députés des États, essaya d’interposer ses bons offices entre le prince et ses sujets. Des propositions furent faites aux révoltés. Jean Conrad consentait à tout oublier et si on les acceptait à pardonner aux coupables. Une réunion de toutes les communes de l’Ajoie eut lieu à Porrentruy le 11 mars: les députés du peuple y arrivèrent escorlés d’hommes armés qui veillèrent à la porte de l’hôtel-de-ville pendant tout le jour. Les dispositions des esprits étaient hostiles à tout projet d’arrangement. Réunis la veille chez Pequignat, les délégués des communes s’étaient déjà engagés à rejeter toute proposition d’accommodement; rassemblée se sépara sans résultat aucun.2 A bout de ressources, le prince

1 Les détails de cette affaire sont tirés des pièces du procès de Pierre Pequignat et d’un ouvrage allemand intitulé: „ Christian Friedrich Hempel’s AUgemeines Europâisches Staats-Reeh tslexicon, t. III. p. 207 et seq. — Le soldat tué était de Courcelon, il s’appelait Mera. = 2 Le curé Plumey, de Courgenay. qui passait pour favorable aux rebelles, écrivait à Bruat, syndic des États, à la date du 9 mars

1733: „Ce sont des endurcis qui suivent sans guide notre fameux lourdeau (sic) Pierre Pequignat, qui a. envoyé au val de Delémont et à S.-Ursanne pour que tous les sujets passent demain chez lui et pour qu’ils refusent tout.11

LA REVOLTE DANS L’AJOIE

réclama de nouveau à la cour de Vienne; sa position devenait intolérable, et le mal s’aggravait chaque jour. Le 30 mai, l’empereur confirme de son autorité suprême la commission inquisitoriale et ses jugements, déboute les plaignants de leurs demandes, en leur ordonnant l’obéissance et la soumission. C’étaient toujours les mêmes mesures: pouvait-on espérer que la révolte baisserait pavillon devant ce nouvel acte de la volonté impériale?

Au reçu du mandat de Charles VI, Jean Conrad fit réunir à Delémqnt les États de l’évêché ; les commis d’Ajoie étaient aussi convoqués à cette assemblée, où le Chapitre de Bàle voulait tenter un suprême effort pour ramener la paix. Pierre Pequignat fut chargé par tous les députés des communes d’Ajoie de les représenter à Delémont. La réunion eut lieu le 13 juillet; les chanoines firent de solennelles propositions d’arrangement; les députés, sans rien décider, consentirent à les présenter au vote de leurs commettants; mais le 22 juillet, tous les représentants des mairies, réunis cà Courgenay sous la présidence de Pequignat, prenaient, à son instigation, l’engagement de rejeter ouvertement tous les articles proposés par le Chapitre de Bâle. Les communes se laissèrent conduire par les commis, et le 15 août, après d'inutiles démarches dans tous les villages de l’Ajoie, le prince était informé (pie pas une signature n’avait souscrit aux propositions de paix faites par son Chapitre. Les révoltés se sentaient forts de leur nombre; l’impunité dont ils jouissaient les rendait insolents et sans réserve; la garnison de Jean Conrad était le sujet inépuisable de leurs railleries ; leurs chefs à eux étaient mieux gardés que lui, prince du Saint-Empire; leur escorte faisait honte à la sienne, et sous le chaume de leurs masures, ils commandaient plus en maîtres que Jean-Conrad sous l’aile de l’aigle impériale.

L’évêque de Bàle ne perdait pas courage. Malgré tant d’échecs, il n’en constitua pas moins une commission chargée de faire une enquête détaillée sur les faits et gestes des révoltés (20 août 1733). Le résultat unique des recherches judiciaires fut de constater juridiquement ce que chacun savait fort bien: un peuple révolté, conduit par quelques mutins, s’érigeant en maîtres et prêchant ouvertement l’insubordination. Non content de cet acte de son autorité, Jean Conrad lança, le 15 septembre, une nouvelle ordonnance qui rappelait cà ses sujets les nombreuses obligations auxquelles ils s’étaient soustraits par la révolte, et leur enjoignait l’obéissance. Cette ordonnance eut le sort de toutes les autres: presque partout, elle fut déchirée et foulée aux pieds; bien plus, une protestation fut signée dans toutes les communes et adressée au Grand Chapitre de Bàle. On demandait en même temps le renvoi de plusieurs officiers du prince, détestés par le peuple, et surtout l’exil perpétuel du baron de Ramschwag; le bruit avait couru que le ministre, de retour de Vienne, allait reprendre ses fonctions intimes auprès du prince. Aussitôt l’Ajoie, Saint-Ursanne, Delémont étaient accourus à Porrentruy pour protester contre ce retour et le repousser au besoin par la force (24 septembre).

Le Chapitre de Bâle ne répondit rien à ce libelle injurieux au prince. Les révoltés s’autorisèrent de ce silence pour justifier leur rébellion; chaque jour amenait quelque nouvelle scène de désordre : nous ne citerons que quelques faits pris parmi les plus saillants.

Le 21 novembre 1733. un religieux arrive à Bonfol: c’est un dominicain du couvent de Montbozon qui voyage avec l’agrément de l’archevêque" de Besançon

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