CHAPITRE XXXV
Le prince de Reinach ne se laissa pas intimider par ces plaintes réitérées. Le 1er décembre, il lance une nouvelle ordonnance prescrivant aux sujets du bailliage de Porrentruy le paiement des tailles; dans le cas d'un refus, il veut que les récalcitrants s’inscrivent sur des listes qui seront transmises au château. Une réunion des députés d’Ajoie a lieu à Porrentruy quelques jours après la promulgation du décret épiscopal: on décide que l’on paiera à Son Altesse tout ce qu’on lui doit quand le prince aura fait voir sur le véritable rôle du pays qu’il a droit aux tailles qu’il réclame. C’était une manière adroite de déguiser un refus formel: on savait que le rôle d’Ajoie mentionnait très vaguement les droits du prince qui avaient été expliqués et reconnus par des actes et Iraités postérieurs. C’était, on le voit, toujours le même plan de résistance; on se disait prêt à obéir quand les droits de chacun seraient prouvés et en attendant un jugement qu’on se promettait bien d’accepter ou de rejeter suivant sa teneur, on se refusait à toute prestation envers le prince, et le désordre continuait à régner en maître dans presque toutes les communes. C’étaient toujours les commis qui seuls régissaient, décidaient et jugeaient en maîtres toutes les questions en litige. Si quelque village fatigué de cet état de rébellion semblait disposé à rentrer dans le devoir, ou bien se refusait à payer sa quote-part des cotisations imposées à tous pour soutenir les chefs de la révolte, aussitôt les commis accouraient avec une escorte nombreuse, citaient devant eux les habitants signalés comme lâches et traîtres et leur intimaient l’ordre de prendre de nouveau une part active aux mouvements projetés, comme aussi de payer et les frais généraux supportés par tous et les dépenses faites par les commis et leur entourage pour les ramener au devoir. 1
La pression exercée par les commis sur leurs commettants se fît. surtout sentir à Beurnevésin, vers la lin de décembre 1734. Il y avait alors dans ce village un officier du prince, nommé Jean Conrad Malion. Lieutenant de la mairie de Gœuve pour son Altesse depuis 1712, il avait perçu chaque année les taxes exigées par la cour: ses comptes étaient irréprochables et il jouissait au château de la meilleure réputation. Malheureusement il était craichie; c’était assez pour en faire le point de mire des attaques et des insultes du parti des rebelles. On essaya d’abord de le détacher de la cour; on lui fit des promesses; Mahon déclara qu’il resterait fidèle â son serment, et remplirait son devoir sans rien craindre: c’en fut assez.
Le 20 décembre des attroupements se formèrent devant le logis du craichie: des cris de mort se firent entendre: on menaça de piller sa maison et de s’emparer de ses biens. Mahon se sauve, court à Porrentruy, obtient du prince un protectoire et revient présenter â ses ennemis cet acte de sauvegarde. La foule s’éloigne en murmurant, tout en déclarant qu’elle ne reconnaît pas le protectoire du prince et que bientôt elle reviendra punir le traître. Les commis sont avertis: le 4 janvier 1 735, ils arrivent à Beurnevésin, Pequignat à leur tête, avec une forte escorte de paysans armés: tout le village esl rassemblé devant la maison du craichie qui a cru prudent de prendre la fuite. Son fils, assisté du vicaire et de l’ermite de Réchésy se présente; on lui réclame neuf cenl soixante livres bâloises et sur son refus de les payer, on s’empare de quatre bœufs et l’on déclare saisis au nom du peuple tous les biens appartenant à Mahon.
Voir la déclaration des quatre commis contre Courtemaiche et Gœuve, du 10 décembre 1734.