CHAPITRE XXXV
le cas où celles-ci viendraient pour les opprimer. Tout le peuple est armé: l’Ajoie défendra sans rien craindre ses droits et ses libertés.
Ces dispositions ouvertement hostiles inquiètent les envoyés suisses: ils se hâtent d’écarter les soupçons qui circulent sur le but de leur arrivée à Porrentruy. Si quelques soldats suisses franchissent les frontières de l’évêché, ce ne sera que pour renforcer la garde de Son Altesse, qui est plus qu’insuffisante pour un prince de son rang. Les commis, par lettre du 25 septembre, maintiennent leurs plaintes et menacent de la colère populaire les soldats suisses qui pénétreraient en Ajoie. Les députés croient prudent d’attendre un moment plus calme pour appeler dans l’évêché les bataillons alliés : ils se contentent de prolonger leur séjour à Porrentruy et de rassurer, par leur présence, le prince effrayé des dispositions de son peuple. Pour leur rendre le séjour de son château plus agréable, Jean Conrad multiplie les fêtes en leur honneur: les parties de chasse se succèdent sans interruption, et quelquefois les chasseurs peuvent constater â leurs dépens les mauvaises dispositions du peuple.
Le 31 octobre, la cour va à Bonfol assister à la pêche des étangs: les envoyés suisses sont de la partie; mais le maître-bourgeois du lieu s’oppose à la levée des écluses : le peuple armé protège les abords des étangs, qu’il regarde comme sa propriété. En vain le chambellan de Son Altesse, M. de Valoreille, fait valoir les droits du prince, consacrés pour une possession immémoriale; on lui répond en levant les deux plombs, et, l’étang vidé, chacun s’empare à loisir des carpes princières. Et cependant trois jours auparavant, Jean Conrad avait, par ordre exprès, défendu aux gens de Bonfol de pêcher dans ses étangs. Cités devant le conseil aulique, les pêcheurs refusèrent de paraître, et les carpes continuèrent à passer des réservoirs du prince sur les tables de ses rebelles sujets.
Des dispositions toutes différentes venaient de se manifester à Chevenez. Fatigués des désordres que la rébellion ne cessait de fomenter au milieu d'eux, la saine partie des habitants de ce village s’était décidée à revenir au devoir. Peutêtre les vives exhortations du P. Samuel avaient-elles produit cet heureux résultat. Le 26 décembre I 735, on avait nommé un conseil modéré; on consentait à rendre les comptes de la commune devant la Seigneurie; en même temps, on signait une protestation contre les commis et leurs entreprises téméraires. Aussitôt Pequignat accourt à Chevenez : une bande armée l’escorte et le défend. Il réunit la commune, lui inflige un blâme sévère, menace de sa colère et de celle du peuple les traîtres et les lâches, et ne se retire que quand il croit avoir rallumé le feu de la révolte dans ce village infidèle. Malgré cette démarche, Chevenez reste divisé; une partie de ses habitants réclame la protection de la cour contre les commis. Jean Conrad les prend sous sa garde spéciale (7 janvier 1736); â cette nouvelle les quatre commis réunissent en toute hâte à Courgenay les députés de toute l’Ajoie: il est décidé que des délégués de chaque commune se rendront tous ensemble à Chevenez pour faire rentrer ces nouveaux craichies dans les rangs des fidèles Ajoulots.
Devant cette manifestation solennelle, Chevenez se reconnaît en faute et, de gré ou de force, on se jure de part el d’autre fidélité et obéissance. Pequignat remportait!
Jean Conrad n’avait plus d’espoir que dans le jugement définitif de l’empire, jugement attendu par tous les États et qui devait répondre à leurs plaintes. Promis depuis longtemps, cet arrêt suprême ne fut rendu que le 10 janvier 1736;