CHAPITRE XXXV
L’Abbé de Bellelay protesta en vain au nom des États contre cet appel aux armes et à la révolte ; la voix de Pequignat était toute-puissante en Ajoie. Le peuple, malgré la défense expresse du prince (17 avril), achetait aux frais des caisses communales des balles et de la poudre : Buix vendait des bois de Son Altesse pour mille francs ; Grandfontaine partageait les biens communaux ; Asuel mettait son bétail dans la métairie du Creux, appartenant au prince, et en chassait celui de Jean Conrad ; on brûlait quatre journaux des forêts de l’évêque de Bâle, etc., etc. (17, 28 avril, 9 mai 1736.)
Sur ces entrefaites, arrive le jugement solennel de Vienne. Le différend qui divisait depuis six ans le prince de Bâle et ses sujets était désormais jugé sans appel: Jean Conrad avait gain de cause. Toutes les usurpations qui depuis dix ans lui étaient reprochées avec tant d’aigreur étaient consacrées comme droits inaliénables par le tribunal suprême de l’empire. Au prince de convoquer les États de l’évêché, de fixer les matières à traiter dans ces assemblées ; à lui de disposer de la caisse de l’accise ; à lui le droit de faire des collectes, de lever des contributions, de vendre son fer, de battre monnaie comme bon lui semblera. Seul, il peut vendre du sel ; Porrentruy n’a pas ce droit. Quant aux chemins, corvées, pâturages, forêts, poste, etc., le prince est le maître d’agir comme il l’entendra. La noblesse est exempte des contributions ordinaires; les nobles ne sont pas obligés de prouver leur noblesse. Cependant l’empereur reconnaît que les sujets de l’évêché pourront vendre leur cuivre à qui ils voudront ; libre à eux d’aller acheter leur vin où bon leur semblera. Voilà à peu près tout ce que Charles VI accorda aux plaignants !
On s’attendait si peu à un arrêt de cette espèce que d’abord on se refusa à croire qu’il fût authentique. Il fallut que le Haut Chapitre de Bâle lui -même assurât par acte public que le jugement du 10 janvier émanait de l’empereur, que l’original de la sentence était au château et qu’il avait été entre les mains des chanoines. Malgré cette déclaration, les commis continuèrent à répandre le bruit que le jugement de Vienne était faux et qu’il fallait se garder de s'y soumettre et d’en entendre la lecture. A Porrentruy, le peuple s’abstint d’assister à la lecture de la sentence, qui se fit par ordre du prince dans l’église du collège. Dans les villages, les vouëbles exécuteurs des ordres de la cour n’eurent pas meilleur accueil. Les communes, convoquées au chef-lieu des mairies pour recevoir communication du jugement de l’empereur refusèrent de s’y rendre (14 juin). A Courgenay, le vouëble accueilli par des visages menaçants, n’ose afficher les lettres impériales; à Gœuve, Riat a fait éloigner tous les ressortissants de la mairie; à Chevenez, la lecture de l’arrêt suprême est faite en présence de sept officiers du prince; à Bonfol, le vouëble est seul pour remplir son office; partout, la sentence affichée est aussitôt arrachée et foulée aux pieds. On continue à la croire apocryphe: on raconte que le sceau impérial a été acheté à Vienne par le prince, qui l’a appendu à un jugement de sa façon; que l’empereur, informé de cette fourberie, va punir le faussaire initi é el rendre prompte et large justice aux plaignants. L’obstination populaire est telle, dit le maire de Vendelincourt, appelé au château pour déposer sur ces faits, que quand même Dieu descendrait du ciel, on n’y croirait pas. Et, comme pour confirmer ce propos, T Ajoie, malgré les affirmations des personnages les plus dignes de foi, continue à refuser obéissance et soumission au prince et à l’empereur. Mormon t vend le bois le Rété, contre le droit du prince, pour trois