CHAPITRE XXXV
de pousser quelques soupirs à l’ouïe des blasphèmes qu’une troupe de paysans vomissaient contre le prince, ces fanatiques le menacèrent sur le champ dans sa propre maison, ouvertement et sans que Son Altesse ait eu le crédit ni la force d’en faire la moindre justice.
En Erguel, Messieurs les maires, assemblés par ordre du prince à Gourtelary, furent attaqués dans une salle, battus à outrance, laissés pour morts, par trente hommes des hautes paroisses, soutenus par trois cents autres qui se tenaient dans un petit bois, à côté du village, pour se montrer en cas que Messieurs les maires eussent eu avec eux assez de valets pour les défendre. Cela de même est demeuré impuni. Il n’y a plus dans ces pays, autrefois aussi assurés que des églises, nulle sûreté ni pour les biens ni pour la vie.
Ces fanatiques appellent craichies ceux qui leur paraissent trop froids dans la merveilleuse résolution d’embrasser la liberté , la liberté. Ce beau titre est un mot de leur patois qui signifie portefaix. Et ils veulent marquer par là des gens nés et propres pour la servitude. Les craichies donc, et en particulier ceux du Munstertlial, n’osent, ni ne peuvent vaquer à leurs affaires, aller par exemple à Porrentruy où est la chambre suprême des appellations, qu’avec des circonspections et des dangers extrêmes. Ils n’échappent aux mauvais traitements qu’autant qu’on les croit approuver la révolte; et dans l’impuissance de s’y unir, quelques Munsterthalois avaient fait croire aux Ajoulots qu'une alliance de combourgeoisie qu’ils ont avec les Bernois, leur liait la langue et les mains. Mais dès que quelques craichies, d’où qu'ils soient, sont connus pour être, en leur particulier, affectionnés au gouvernement, il n'y a point d’ignominie ni d’insultes qu’on ne leur fasse.
Je sais par exemple qu'un homme fort connu et honoré à Porrentruy avant l'an 17*26, parce que entre autres, on savait qu'il était aimé du prince, voulut quelques années après celle-là, quoiqu’il n’ignorât pas ce qui se passait dans le pays d’Ajoie, se hasarder, dans la nécessité, d'aller à Porrentruy, comptant un peu trop sur les anciennes amitiés qu’il y avait reçues des bourgeois, et ne faisant pas assez d’attention que ce qui l'y avait fait considérer dans un temps, lui attirerait alors quelques coups de Jarnac. Il était dans une auberge de la ville, debout auprès d’une fenêtre regardant à la rue. Sept ou huit hommes qui se trouvaient à la salle, se chuchotèrent, un moment, se jetèrent sur lui, le renversèrent et lui donnèrent tant de coups de pied qu’il en eut les chairs toutes meurtries et qu’il crut avoir les côtes toutes brisées. Us l’abandonnèrent pourtant. On le mit au lil où il fut dix ou douze jours à prendre les vulnéraires et à se bassiner d’eau d’arquebuzade.
Voilà quelques échantillons de la manière en laquelle vont les affaires parmi les révoltés. On pourrait grossir à l’infini le catalogue de pareilles choses. Par exemple, les confiscations que les paysans de Correnaux s’aventurent de faire, quand l'envie leur en dit, des voitures de denrées ou autres qui passent chez eux qui est. une grande route; le meurtre du vouëble ou huissier de Halle pour avoir exhorté à la modération dans une assemblée de commune et mille autres choses de cette nature.
Le prince défunt a tiré de sa haute sagesse et mis en œuvre avec une bonté vraiment paternelle, pour ramener au bon chemin ses sujets égarés, tous les moyens cpte la prudence politique et la charité chrétienne réunies pouvaient suggérer. C’est quelque chose d’étonnant que les peines et les soins qu’il s’est donnés pour cela,
ateau de Porrentruy, résidence des princes-évêques de Bâle.
D’après une gravure du XVlIIf, siècle.
et quoique les frais qu’il y a consacrés surpassent tout ce que vous en pourriez croire, ses bontés sont infiniment plus remarquables encore. Je ne doute pas que M. Mestrezat, qui a toujours été à portée de connaître tout, et à fond, et qui est également grand génie et bonne plume, n’en donne un jour l'histoire. Dès que le bon et sage prince-évêque île Bâle eut appris les premiers accès de la fièvre qui fermentait dans le sang de ses sujets, il eut soin d’envoyer partout des députés de marque pour s’aboucher avec les peuples des différentes contrées et savoir d’eux les raisons de leur conduite et s’ils avaient des plaintes. Sur des préventions et des recherches si douces, des particuliers rusés suggéraient des demandes que vraisemblablement le prince n’accorderait pas et il les accordait pourtant.
La rébellion ne laissant pas de continuer, c’étaient de nouvelles députations de la part de Son Altesse et nouvelles et plus exorbitantes prétentions de la part des peuples. Le prince les octroyait encore et il n'en était ni plus ni moins. Et toujours ainsi, quelques années de suite, pendant lesquelles on ne voyait par les chemins que députations de la Cour avec des visages de gens qui mènent deuil. Enfiu Son Altesse ne pouvant pas dépouiller ses successeurs de toutes les régalières d’un seigneur et prince souverain, a essayé de mettre en usage des intercessions désintéressées. Envers les peuples d'Ajoie et de Porrentruy, de la ville et vallée de Delémont, des bailliages de Saignelégier et de Saint-Ursanne, il a imploré celle de l’empereur même qui l’a accordée par le ministère de son ambassadeur en Suisse, M. le comte de Reichenstein qui a fait pour cela un long séjour à Porrentruy. Cette intervention impériale n’ayant point eu de succès, Son Altesse a employé successivement de tous les cantons catholiques suisses ses alliés, en sorte que, pendant six ou sept ans, il y a eu à Porrentruy des ambassadeurs de souverains aux frais du prince. Les efforts de Messieurs les Suisses n’aboutirent encore à rien et ne servirent qu’à rendre les rebelles plus fiers de se voir ainsi recherchés.
Pendant ou vers la fin que ces bons alliés de Suisses travaillaient de ramener à leur père politique, à leur prince ces enfants égarés, il arriva une chose qui servira à vous faire comprendre avec quelles dispositions ces peuples correspondaient aux soins et aux bontés de leur souverain. Un comte allemand, avec un seul carrosse suivi de deux simples cavaliers, allait à Porrentruy faire visite au prince, peut-être pour le consoler. Comme il approchait un village d'Ajoie, d’où il avait été aperçu, on y sonna le tocsin, et comme il fut tout près, voici venir à lui un nombre effroyable d'hommes, de femmes, armés de faulx et de trains (fourches de fer). Le comte épouvanté n’attendit pas l’abordage. U sauta bas du carrosse et le chapeau à la main pour être mieux reconnu, (car il jugea bien qu’on le prenait pour un Seigneur de la cour): „ Voyez, Messieurs, dit-il, si vous me connaissez et si je vous fis jamais déplaisir." Les manans n’ayant pas dédaigné de le considérer: «Allez, lui dirent-ils, nous voyons bien que vous n'ètes pas de la grosse maison. “ C’est ainsi que ces gens-là devenant tous les jours plus insolents, auraient fait main basse sur un officier du prince, s'il se fût rencontré.
Envers ceux d’Erguel, ou bailliage de Saint-Imier, le prince employait les intercessions du magistrat de Bienne pour lequel les Ergueliens faisaient profession d’avoir de la déférence. Il est même intervenu à cet égard la haute médiation des seigneurs de Berne, canton protestant comme les Erguelois et le plus puissant des Suisses. Ils se tint une conférence à Buren où se rendirent les députés médiateurs, ceux du prince et quelques hommes d’Erguel, fins madrés et reconnus pour
DESCRIPTION DE L’ÉVÊCHÉ
chefs par les soulevés du pays. On les nommait députés d’Erguel et ils furent admis pour tels. Ceux-ci firent toutes les demandes dont ils purent s’aviser. Les hauts députés de Son Altesse, l’un desquels était Monseigneur le grand prévôt qui occupe aujourd'hui le trône épiscopal, s’accordèrent à tout ce qu’on voulut. Il en fut dressé une transaction, par la médiation, comme j’ai dit, des hauts députés de Berne, sous le sceau et la garantie de leurs Excellences les souverains seigneurs du canton. Mais qu’est-il arrivé tant des intercessions de Bienne que de la médiation de Berne? Quelque temps après la conférence de Buren, les Erguéliens, soit leurs députés prétendus, formèrent de nouvelles demandes et telles qu’elles allaient (et vont encore) à pousser le prince à bout, pour rendre la transaction inutile. Son Altesse ne se rebuta néanmoins pas. Elle voulut tenter de nouveau les pourparlers et pour cet effet, convoquer MM. les maires d’Erguel, les instruire à fond de l'impraticabilité des nouvelles demandes, et consulter avec eux des moyens de faire entendre raison là-dessus aux peuples à qui on les avait mises dans la tête. M. le baron de Gléresse fut envoyé à Courtelary à cette fin. L’assemblée de MM. les maires et la conférence se fit. Je vous ai raconté l'issue à propos de l’impunité qui règne dans les bailliages anarchiques. M. de Gléresse en fut quitte pour la peur. Je vous assure que le feu prince n’a rien négligé de tout ce qui dépendait de lui pour ramener ses sujets dans les bonnes voies.
Durant tant d’années, il ne pensa jamais à employer, pour réduire les fanatiques, ceux de ses sujets qui lui étaient demeurés fidèles eu beaucoup plus grand nombre que les autres. Un prince comme lui, un père si bon, aurait-il voulu faire combattre frères contre frères? Pour dompter les fanatiques, il aurait aisément eu à sa disposition des troupes étrangères, mais il n’a jamais voulu entendre à la proposition qu'on lui en a faite, quoique les puissances voisines jugeassent cet expédient à propos et indispensable. On lui en a fail des ouvertures assez souvent, mais son bon cœur le rendait incapable de consentir aux mauvais traitements des sujets qu'il aimait connue ses enfants. Et lorsqu’on lui représentait qu'il faudrait pourtant enfin en venir là: „Je ferai, répondait-il, tout ce que je pourrai, pour que cela n’arrive point durant mes jours." Après ces affirmations si véridiques d'un tel témoin, nous croyons la question vidée et nous affirmons de nouveau, contrairement aux assurances de ses détracteurs, que le prince Jean Conrad de Reinach ne mérite pas les reproches dont l'accablent les historiens libres-penseurs de nos jours, et qu’il fut jusqu’à la fin un grand prince et un saint évêque.
Avant de passer à un autre règne, arrêtons-nous un instant pour faire, avec l’officier prussien que nous venons d’apprendre à connaître, une course à travers l’évêché de Bàle, tel qu’il était en 1740. Cet excellent cicerone nous initiera à mille détails curieux que nous ignorions et qui méritent d'être connus. C’est un observateur intelligent, parfois un peu caustique, très au courant des hommes et des choses de l’évêché de Bàle, d’autant plus intéressant qu’il est le seul de ce temps qui nous ait laissé par écrit une description de notre pays et une appréciation très franche des mœurs et de la valeur de ses habitants.
IJ évêché de Bâle en 1740. 1 .,11 ne faut pas confondre l’évêché de Bàle avec
le diocèse de ce nom. Le diocèse, outre le pays que le prince-évêque possède en souveraineté, embrasse encore toute la Haute- Alsace, le Brisgau, le Sundgau, les
1 Lettres d’un officier prussien à un de ses amis, Bruxelles, 1740, p. 7 et suiv.
Evêques de Bâle * 22