CHAPITRE XXXV
quatres villes forestières, Rhinfeld, Lauffenbourg, etc. avec leurs dépendances et la plus grande partie du canton de Soleure, sans parler de la ville et canton de Bâle. L’évêché, comme on l’appelle, ne comprend que les terres dont l’évêque est prince territorial, mais qui font encore aujourd’hui une principauté considérable. L’évêché a dix-huit à vingt lieues du nord-est au sud-ouest, et treize ou quatorze du sudest au nord-ouest. Tout cela est tellement rempli de villes et bourgs, et surtout de bons gros villages et de hameaux, que je ne crois pas qu’on se pût trouver dans aucun endroit, d'où l’on n’en découvre quelqu'un à un quart de lieue de soi. Les vallées sont belles, riches et abondantes en bon grain, fruits, etc., et arrosées par d’agréables rivières très poissonneuses, qu’on y voit serpenter avec plaisir. Il est certain qu’aucun pays d'alentour n’est aussi peuplé que l’évêché de Bâle. Les maisons y sont presque partout très bien bâties pour la commodité et bien entretenues. On ne voit nulle part rien qui ressente la misère, à moins que ce ne soit cinq ou six maisons à l’une des entrées de l’immense village de Correnaux (Cornol), qui ne ressemblent pas mal à la multitude de celles qu’on voit à la campagne dans presque tous les autres pays du monde. Le grand nombre des habitants de l’évêché consume à peu près les grains qu’on y recueille, mais ils nourrissent des bestiaux dont ils font tant d’argent que j’ai entendu dire à un homme d’importance et d’esprit (c’est M. le bandelier Moschard) que sans les vins d’Alsace dont on boit ici les meilleurs, mais à un prix exorbitant, parce qu’on les voiture de loin, et dont on y fait pourtant une consommation prodigieuse, les habitants de cette principauté seraient aussi pécunieux qu’on l’est aux Indes. M. le pasteur d’Appler, natif du pays de Yaud, disait la même chose et ne pouvait se lasser d’admirer la proximité des villages qui sont comme l’un sur l’autre.
A propos du rapport de ce pays, je vous dirai que les revenus du prince sont de 400,000 florins d’Allemagne. J’entends encore 650,000 livres tournoises. Mais il faut comprendre les grandes forges de Courrendlin et d’Undervelier, les martinets de la vallée de Laufon, les poudreries, papeteries, etc. et avec cela généralement tout ce qu’on pourrait appeler le domaine de la Couronne. Car au reste, il n’y a point de pays au monde où les particuliers contribuent moins à l’entretien de la souveraineté et des avantages qui en reviennent au public.
L’Ajoie et Porrentruy. — Cette charmante contrée est située précisément au nord-ouest de l’évêché. C’est une belle plaine qui confine au comté de Montbéliard et qui est presque toute unie. Elle peut avoir trois ou quatre lieues de longueur et autant de largeur. Il y a un grand nombre de bons villages, qui, avec la ville de Porrentruy, font une puissante châtellenie ou bailliage. Quelques-uns de ces villages sont prodigieusement gros, comme Aile, Courgenai, Correnaux, etc. Le pays abonde en excellents grains, fruits et pâturages.
La ville et le château de Porrentruy se communiquent par une belle et magnifique rampe qui monte en serpentant pour la rendre douce. Il est vrai que pour aller au château en carrosse, il faut sortir de la ville et faire un détour. C’esl quelque chose de beau, et pour ainsi dire, de majestueux et de riant tout ensemble que la perspective de la ville et du château, lorsqu’on commence à les approcher en y allant du sud-est. Tout de même quand on est dans les appartements du château, on a devant soi la plus belle vue du monde. La ville étant au pied et montant insensiblement vers le midi, on la peut regarder ou contempler comme à vue d’oiseau et voir tout ce qui se passe dans les rues.
DESCRIPTION DE L’ÉVÊCHÉ
Le château est assurément beau et magnifique, quoique vieux. Il est très logeable et il y loge actuellement (1740) autant de monde que dans une petite ville. Il a de beaux jardins dans l’enceinte de ses fortifications. La garde ordinaire du prince n'y est pas nombreuse et. la plupart des soldats logent dans la ville en différents quartiers, n'y ayant point de caserne. Pour la ville, elle n’est pas bien vaste, mais elle est assez grande pour qu’on puisse dire que c’est une belle ville, et non pas simplement que c’est une jolie ville. Ses trois rues qui vont du nord au sud, sont belles, larges et toujours nettes ; les maisons y sont toutes bien bâties et propres. On n’en voit aucune qui sente la vieille pauvreté, comme presque dans toutes les villes du monde, sans en excepter les plus opulentes.
Au bout méridional de la ville, on voit l’église des jésuites, leur maison professe, leur collège et le séminaire épiscopal. Ces quatre bâtiments qui sont de suite d’orient en occident laissent entre eux et la ville une belle place à laquelle les trois rues vont aboutir. Ainsi la source du gouvernement et de la justice coule au nord de la ville, et au sud celle des sciences. Au côté oriental de la ville, se voient l'église paroissiale et la maison de la ville recommandables l’une et l’autre: la dernière paraît beaucoup. Les capucins, les ursulines, les annonciades ont aussi des couvents à Porrentruy. Il y a un Chapitre de chanoines séculiers qu'on nomme de Saint-Michel.
Les bourgeois et habitants de Porrentruy sont polis et fort adonnés aux sciences (1740). La ville regorge de peuple et surtout de beau monde. Les étrangers s’y établissent volontiers et l’on y voit ordinairement quantité de gentilshommes français duellistes qui préfèrent cette retraite à toute autre à cause des agréments de la société. H y a des milliers d’étudiants qui s’y rendent de toute l'Alsace, Brisgau, etc., pour écouter les jésuites qui y sont très habiles, et pour apprendre la langue française. De sorte que les bourgeois qui veulent tenir des pensionnaires s’enrichissent aisément à cela. La présence de la cour et des tribunaux suprêmes de judicature attire toujours à la ville quantité de sujets de tout l’évêché. Tout cela y fait porter abondance d’argent et rouler les espèces, outre que les bourgeois sont riches d’ailleurs. Aussi est-il vrai que la bonne chère, le luxe, le faste régnent là comme partout où l'on est trop à son aise. Tout ce qu’on peut désirer pour les agréments de la bouche s’y trouve et s'y consume (1740).
Les gens de la campagne ajoulote sont d’un très bon naturel. On les voit toujours de bonne humeur, toujours joyeux. Ils sont fort renommés dans tous les environs à cause de leurs chansons qui plaisent à tout le monde par une naïveté qui fait mourir de rire et où il règne néanmoins une imagination si vive et si forte qu’on en est tout saisi. Leurs chansons sont toutes en dialogues satiriques et comiques. Mais ils n’attaquent que les vices, jamais les personnes. Ils en font sans cesse de nouvelles. Et si vous les voyez un moment rêveurs, vous pouvez compter qu’à coup sûr ils composent une chanson. Ils sont aussi fertiles en airs campagnards les plus grotesques du monde.
La ville et la vallée de Delémont. — Cette vallée qui, avec la ville, fait une châtellenie très considérable peut avoir six heures de longueur et une heure de largeur. Les villages y sont doubles, je veux dire qu'il y en a une rangée du côté du midi, car les montagnes qui la bornent vont de l’orient à l’occident, et l’autre du côté du septentrion. C’est, dans cette vallée que l’on voit les importantes