‹ Histoire des Évêques de Bale (volume 2)Chapitre 312 sur 612 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Le grand aise où vit le peuple de cette aimable contrée y a introduit un luxe surprenant, pour ne pas dire scandaleux, chez tous les particuliers sans exception, et surtout dans les hautes paroisses voisines de la Chaux-de-Fonds qui communique sans cesse avec Péry. Les jours de fêtes et d’assemblées, soit saintes, soit profanes, vous ne voyez que Messieurs et que Dames superbement vêtus, mais personnages de théâtre. En effet, ce sont des paysans (oui, vrais paysans que Dieu fit) et qui se sont mis sous des habits de gentilshommes et de princesses. On ne les reconnaîtra, ni à la mine, ni à l’air, ni à la manière de faire la révérence, de saluer, de complimenter; il faut attendre qu’ils tirent le gant blanc pour offrir ou pour prendre du tabac. Alors vous découvrez les larges pattes bien savonnées.

Si quelque chose pouvait excuser en cela de telles gens, c’est qu’ils ont toutes les dispositions du monde à contrefaire parfaitement les gens de cour et que la jeunesse du pays voyage en barons allemands. Hommes et femmes et jusqu’aux enfants dansent avec autant de bonne grâce et de propreté qu’en aucune ville du monde. Ils sont tous maîtres â danser et leurs voyageurs se mettent à ce métier, dans les villes de France même, quand ils ont perdu leur argent au jeu. Aussi n’y a-t-il nul endroit imaginable où les bals soient plus fréquents que dans les hautes paroisses, et je parle de bals dans toutes les formes. Il n’y a rien de si propre que leurs maisons, et ils ont tous plus ou moins de chambres de réserve bien meublées et suffisantes pour recevoir de grands seigneurs.

Il y a pourtant presque partout des familles qui se sont, il y a passé un siècle, tirées non pas par le luxe simplement, mais réellement, de la paysannerie, comme dans les hautes paroisses, les Grède, les Biunon, les Harlè, les Gagnebin, et à Courtelary, les Perro, les Béguelin, les Voumard, etc. A Gorgémont, les Morel; à Sonceboz, les Borquin; à Péry, les Grosjean et les Criblé, et ainsi du reste. Mais le grand nombre ne sont Messieurs et Dames, que parce que la nature les a faits d’une tournure à l’être, ou du moins à en revêtir tous les dehors, et qu'ils sont assez â l'aise pour cela. — Au reste je n’oublierai pas de vous dire que le châtelain du prince dans ce notable pays est aujourd'hui (1740) M. Mestrezat dont l’aïeul, d’une famille noble et patricienne de Genève, s’était établi dans l’évêché de Bâle. Messieurs les maires sont Monin, intendant des fiefs, Béguelin, docteur en droit, Morel, Laubschet, Grosjean, etc.

Le Münsterthal ou vallée de Moutier. — Il y règne un sérieux perpétuel, une parfaite frugalité, une grande simplicité dans les habits ; la danse y attire l’excommunication à la lettre.

Cette petite provincillette est composée de trois vallées toutes assez considérables, sans parler des montagnes dont les habitants jouissent. La plus belle et la plus riche, dans laquelle je comprends, outre la charmante paroisse du Cornet, les villages des Roches et de Picrre-fitte, c’est celle de Moutier. Moutier est un bourg assez grand, mais très beau et très agréable. On y voit la maison de ville dont la façade est assez belle, la grande et magnifique église de St. Germain, bâtie sur une éminence au septentrion, et un peu à côté de l’église, un château appartenant à Messieurs les chanoines de Delémont qui l’entretiennent bien meublé el pourvu de tout, sous la garde d’un concierge, et où ils se rendent souvent pour vaquer à des affaires temporelles. On voit aussi dans ce bourg, qui est partagé en deux par la rivière de la Birse, la belle église de St. Pierre et divers bâtiments assez beaux.

DESCRIPTION DE L’ÉVÊCHÉ

J’avais pris goût à Moutier-Grandval, qui me paraît aimable par mille endroits que je ne saurais dépeindre. J'y avais fait mes plus fréquents et mes plus longs séjours dans tous mes voyages de ce pays, quoique j’aie assez bien parcouru tout l’évêché de Bâle. Je m’étais accoutumé à cette vie innocente et naturelle qu’on devrait mener partout. A peine le régiment qu’on me fait espérer flatte-t-il aujourd’hui mon ambition. Je vous avoue que je ne quitte Moutier qu’avec regret et que si j’avais le moyen d’y vivre de mes rentes, je renoncerais de tout mon cœur à tout le fracas du monde.

J’étais logé chez une veuve- dont le mari était pendant sa vie maire ou chef de justice de quinze bons villages. C’est, qu’en ce pays, les plus honnêtes gens, même les gens de charge, ne se font point de peine de tenir auberge, parce que se conduisant en cela, comme tout le reste, en gens d’honneur et de probité, cette profession ne diminue en rien la considération que l’on doit avoir pour eux. J’étais bien et proprement servi, et quand je trouvais à propos de manger en compagnie selon les rencontres, j’ai toujours trouvé qu’on y est traité aussi splendidement et d’un aussi bon goût qu’à Bâle même et à un prix fort raisonnable (1740).

Il y a ici M. Heiche, le plus grand réflexionnaire du monde sur les nouvelles de la G-azette, et qui pense si profondément et si juste, qu’on en est charmé; mais il ne faut pas faire semblant qu’on prend garde à lui; autrement il ne fait plus que de rire et il contrefait l’idiot.

Croiriez-vous bien que j’y ai vu un maréchal qui parlait d’acheter Bayle et Moreri? Je ne doute pas qu’il ne le fasse, car avec un grand fonds de bons sens, chacun ici se pique de savoir quelque chose et surtout de posséder l’histoire. Non seulement Moutier, mais tout son ressort, qu’on nomme aussi la prévôté, est fourni de bons livres. J’ai eu occasion de lire à Moutier le Traité des fins de la prophétie par Scherloc, évêque de Bangor" et „Le Spectacle de la nature". Mais pour les plaisirs, il n’en faut pas parler. Ils sont inconnus dans tout le Münsterthal. Quand quelques-uns des Münsterthalois vont faire quelques tournées hors de chez eux et qu’ils racontent à leur retour de quoi l’on se repaît ailleurs, on a peine à les en croire ici et l’on 11e peut pas comprendre comment des hommes qui doivent avoir une âme immortelle seraient capables de s’abaisser jusque-là.

Les habitants de Moutier-Grandval sont obligés d’être laborieux, comme ils sont, parce que leurs terres sont dures au labour et que les montagnes où ils ont leurs vacheries et d’où ils tirent une partie de leurs fourrages sont un peu hautes. Ils ne sauraient peut-être quand ils voudraient, leur pays étant loin du commerce, se plonger dans le rire et dans les chansons comme on fait en Ajoie, etc., ni dans le luxe et dans les bals comme en Erguel. Mais la vérité est aussi que c’est la raison et le bon sens qui dominent chez eux, et que s’ils ne perdent point de temps à rire, à chanter ni à danser, ils en donnent beaucoup et surtout en hiver, à la lecture des bons livres et particulièrement de l’Écriture sainte.

On voit à Moutier beaucoup d’honnêtes gens, mais les familles les plus considérables sont celles de Messieurs Moschard, quatre frères, tous d’un grand mérite. L’un est intendant et receveur des seigneurs chanoines de Delémont; c’est un homme qui parle peu, mais qui dit tout d’or. Le second est bandelier du pays, d’une conversation ouverte, gaie, polie, grave et solide. Le troisième vit en particulier, mais il a une fort aimable famille de l’un et de l’autre sexe. Et le quatrième est le très digne pasteur de Bévilard. La société de ces Messieurs m’a été précieuse.

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