CHAPITRE XXXV
et de la suite dans ces débats, qui embrassaient une période de dix années de révolte. Le prince, voulant mettre sa responsabilité entièrement à couvert, obtint de Louis XY l'autorisation de renforcer son tribunal des trois avocats les plus marquants du Conseil souverain d’Alsace, MM. Bruger, Kieffer et Michelet. N’ayant pris aucune part, ni directe, ni indirecte, aux événements qui avaient bouleversé l’évêché, ces nouveaux juges devaient être exempts de toute idée préconçue contre les accusés, et leur jugement ne pourrait être accusé de partialité. — Tandis que la Haute Cour de justice poursuivait ses pénibles travaux, le prince songeait à ramener l’ordre dans l’administration et à faire cesser le laisser-aller qui, depuis tant d’années, régnait dans l’accomplissement des ordonnances et des lois émanées de la Cour. Le 27 mai 1740, Sigismond réunit les États de l’évêché au château de Porrentruy: on s’attendait à des menaces, à des reproches, à des paroles dures et impérieuses. Le prince se contenta de remercier ses sujets de l'empressement qu’ils avaient mis à rentrer dans le devoir. „ Soyez y fidèles, disait-il, obéissez à celui que Dieu vous a donné pour vous gouverner . . . instruisez surtout vos enfants et la jeunesse, qui ont été gâtés par le mauvais exemple et qui, depuis une dizaine d'années, ont été élevés comme dans le sein de la révolte ... on observera jusqu’au moindre discours que vous tiendrez, et nous vous déclarons que nous ne laisserons pas impunie jusqu’à une parole séditieuse capable de donner le mauvais exemple ou de rallumer le feu de la sédition . . . “ Sigismond terminait son discours en prévenant les députés qu'il les avait réunis pour la reddition des comptes de l’accise, pour son rétablissement prochain, pour le choix qu’ils auront à faire entre lui et l’empereur pour vider les points non décidés par la sentence de Vienne. 1 L’assemblée fit ce que voulait le prince; on était heureux de n’avoir à subir que quelques avis bien mérités.
Cependant, le tribunal poursuivait ses séances. Tous les accusés avaient paru devant lui. Pequignat avait essayé, mais sans succès, d’intimider ses juges. C’était le 15 juillet: le chef des commis venait d’être introduit dans la salle du conseil: tout à coup il s’avance vers la table derrière laquelle siégeait la cour et d'une voix ferme, montrant le ciel d’une main menaçante, il cite ses juges et ceux qui l’accusaient, devant le tribunal de Dieu. En même temps, il prenait l’actuaire pour témoin de sa citation, puis, recueillant sur un morceau de papier gris quelques gouttes de son sang, il le jetait sur la table du conseil avec une rappe, en s’écriant : c’est le denier Dez. 2 Devant cette étrange démonstration, le tribunal délibéra sur ce qu’il avait à faire: on fit aussitôt chercher le maître des hautes œuvres qui, sur l’ordre des juges, brûla en présence du commis, „son infâme papier et rappe qui était le signe de la citation" : puis Pequignat dut, quoique à contre cœur, révoquer son appel et promettre de s’abstenir désormais de semblable insolence. 3
Le 13 août, les accusés furent autorisés à prendre pour leurs défenseurs des avocats de leur choix. Pequignat désigna l’avocat Rosé, le grand'maire Scheppelin se chargea de soutenir Priât, Bruat eut le conseiller Bassand, Choulat l'avocat Hennet de Delémont, etc., etc. Deux accusés manquaient seuls à l’appel du tribunal: c’était Bruat le greffier et Lion le commis. Le premier avait été arrêté par ordre du prince, vers la tin de juillet 1739; mais arrivé au pied du château, il était parvenu â se glisser dans le couvent des capucins, qui jouissait du droit
1 Propositions de Son Altesse faites à ses États assemblés au château de Porrentruy, le 27 mai
1740. (Imprimé; aux archives de l’ancien évêché de Bâle.) = 2 Dez est l’ancienne orthographe de dé à
jouer, — 3 Extrait du Protocollum judiciale au vendredi 15 juillet.