CHAPITRE XXXV
de Pequignat et de ses complices. — Et cependant ce supplice, quelque horrible qu'il nous paraisse, à nous qui ne connaissons plus rien des formes cruelles de la justice au siècle dernier, ce supplice était encore bien doux à côté de ce qui se passait alors en France, en Allemagne, partout en Europe. Presque à la même époque, Damien, pour avoir effleuré d’un poignard la lèvre de Louis XV, est affreusement écartelé, déchiré par quatre chevaux ; il expire au milieu des plus cruelles tortures. Si Pequignat fut condamné à ce supplice, du moins ne le subit-il qu'après sa mort, ce qui atténue considérablement la barbarie de la sentence. En tout cas, on ne peut accuser les juges d’avoir rendu un jugement contre la justice et le droit : pendant cinq mois, ils recueillirent les preuves de la culpabilité des accusés; leur conduite séditieuse, leurs appels à la révolte, leur résistance aux ordres de leurs souverains, tout était de notoriété publique ; les inculpés ne cherchèrent même pas à atténuer leurs torts; restait la sentence à prononcer: elle ne pouvait l’être que dans les termes et suivant la teneur du code en vigueur dans l’évêché: les chefs de la révolte devaient être punis de mort.
Cette triple exécution fut bientôt suivie de nouvelles condamnations à mort. Le secrétaire de la ville de Porrentruy, Jean Georges Bruat, convaincu d’avoir fomenté les troubles, fut condamné à être conduit au lieu du supplice, sur l’échafaud dressé devant l’hôtel-de-ville, où il devra avoir le poing coupé et ensuite la tête tranchée; puis son cadavre exposé avec sa main et sa tête sur une roue auprès des fourches (24 novembre 1 740). Bruat était en fuite : on se contenta d’attacher à une potence dressée devant l’hôtel-de-ville un tableau représentant le coupable étendu sur la roue, la tête et le poing séparés du corps ; en même temps, ordre était donné „à tous les officiers hauts et bas et à tous les sujets de la principauté de Bàle de l’arrêter partout où il pourrait se trouver, avec promesse de deux mille livres de France pour qui indiquera seulement le lieu de son séjour." 1 — Pierre François Choulat, le maître-bourgeois de Porrentruy, était regardé, avec Bruat, comme un des principaux conseillers du parti des rebelles: c’était lui qui leur avait communiqué le rôle de l’Ajoie, les avait encouragés dans leur résistance et avait approuvé les projets qu’ils avaient formés de demander secours à une puissance étrangère: il avait donc, lui aussi, pris part à la sédition. La Cour le condamna à avoir la tête tranchée sur un échafaud dressé devant la maison de ville. La peine était sévère: si Choulat avait encouragé les révoltés par quelques avis favorables, du moins ne l’avait-on pas vu courir le pays pour y semer la haine contre le prince. Choulat était un homme grave, très considéré en ville, de la plus vieille bourgeoisie, d’une conduite sans reproche. De toutes parts, les suppliques arrivèrent au prince en faveur du maître-bourgeois: l’archevêque de Besançon lui-même intercéda pour le coupable. 2 Sigismond de Reinach commua la peine de mort en celle d’une
1 Voici le signalement de Bruat donné par le tribunal de Porrentruy : „ Agé d’environ 46 ans, taille 5 pieds V 2, le visage long, les yeux noirs et un peu enfoncés, ne regarde personne en face, a coutume de cracher quand il aperçoit quelqu’un qu'il croit ne lui vouloir pas du bien, a les cheveux et la barbe noirs, a porté ci-devant perruque, tantôt à bonnet, tantôt à deux boucles attachées d’un ruban noir; il marche en se dandinant comme s’il avait de la peine à mettre un pied devant l’autre, a la jambe grêle et un peu pliée en dedans, le pied petit, la pomme du gros doigt du pied grosse et en dehors, parle latin, allemand, français et le patois de ce pays-ci ; portait ci-devant un habit noir complet et quelquefois un brun, a le corps assez droit et d’une grosseur médiocre, et les mains petites. “ = 2 L’archevêque de Besançon écrivait au prince de Reinach : „ Monseigneur, quoique je ne pense pas à vouloir excuser aucun des coupables de ceux qui depuis si longtemps ont causé tant de troubles dans vos Etats, je ne puis refuser à MM. Noblat la prière qu’ils m’ont faite d’implorer votre clémence en faveur du maître-bourgeois