CHAPITRE XXXVII
cle son peuple, en se promenant dans la ville et les environs. Le magistrat lui donna et à sa cour, un repas qui fut prolongé jusque dans la nuit, et pendant lequel le peuple ne se lassait point d’envisager un prince si gracieux. La ville fut illuminée, et Son Altesse vit jouer un feu d’artifice près d’un obélisque élevé au bord du lac, qui représentait ses armes et celles de la ville, avec des inscriptions assorties à la circonstance; après quoi on donna le bal aux gentilshommes de sa cour.
„Le jeudi 26, au point du jour, les habitants de la Neuveville virent à regret le départ d’un prince si chéri. Le même pasteur qui lui avait fait le compliment sur sa bienvenue, à la tête du magistrat, lui fit aussi celui d’adieu, ayant la magistrature à son côté. Sa navigation à Bienne se fit de la même manière que la veille, et les Biennois le reçurent aussi au bord du lac avec les mêmes honneurs. Cependant une compagnie de dragons qui attendait Son Altesse pour l’escorter en Erguel, ayant entouré le carrosse dans lequel elle se mit près du lac, et les seigneurs de sa cour ayant pris place dans les leurs, ou monté à cheval, selon l’étiquette, le souverain traversa Bienne sans s’y arrêter, n’ayant agréé, afin d’abréger le cérémonial, qu’une députation du magistrat, pour l'accompagner jusques vis-à-vis de Frinvillier, où, au nom de la ville, elle prit respectueusement congé de Son Altesse par mille vœux ardents pour son heureux voyage.
„ C’est dans l’endroit de cette séparation que quelques notables des villages de l’Erguel virent reparaître et eurent l’honneur de féliciter sur son retour, leur souverain, qui se hâta de continuer sa route par la Rochenette, hameau, la Hutte, village de la paroisse de Péri, par la vallée de Saint-Imier, le long des villages de Sonceboz, Sombeval, Corgémont, Cortébert, dont toutes les cloches sonnaient; et le peuple transporté de joie comblait le prince de bénédictions. C’est ainsi qu’il parvint jusqu’à la prairie du village de Gourtelary, où deux superbes compagnies de grenadiers, l’une de Saint-Imier, de Sonvillier, où l’on voit encore le donjon de l’ancien château de la souveraineté de l’Erguel, de Villeret, de Renan, et des montagnes, l’autre, formée dans d’autres paroisses de l’Erguel, avançait lestement à sa rencontre. Ces grenadiers, ayant fait de très bonne grâce le salut, et saisi habilement leur rang, fortifièrent l’escorte de dragons à cheval, sans presque interrompre la course de Son Altesse qui était en carrosse. Elle passa dans le village de Gourtelary, entre deux haies de piquets, fournis par vingt-trois communautés de l’Erguel, tous hommes d’élite, en habits uniformes, bien armés, et des compagnies de grenadiers, de dragons, etc., au son des cloches, au bruit des pétards, des fanfares et de la musique guerrière, aux acclamations des peuples, à la vue d’une foule d’étrangers accourus des environs ; et le souverain entra dans sa propre maison de Gourtelary, où MM. les pasteurs de la classe d’Erguel attendaient Son Altesse pour la recevoir à sa descente de carrosse. Nos seigneurs les hauts-députés du grand Chapitre de la cathédrale, avec les seigneurs de la cour, ne furent pas plutôt rangés autour du prince dans le salon, que les pasteurs furent admis à haranguer leur gracieux souverain, par la bouche de leur doyen, M. Gibolet, révérend pasteur d’Orvin. Son Altesse répondit par les plus gracieuses assurances de sa bonté paternelle. Ensuite les maires et autres notables des villages obtinrent la permission d’entrer dans le salon où ils devaient présenter à Son Altesse les soumissions de leurs communes. Chacun sortit satisfait de son audience.
„A sept heures du soir l’on servit, avec la vaisselle d’argent du prince, un fort beau soupé de quatre-vingl couverts, que l’Erguel avait le bonheur de donner
VOYAGE TRIOMPHAL DU PRINCE
à son auguste souverain et à sa cour. Le souverain mangeant en public, Je peuple put contenter son avidité de le voir et de l’admirer. La salle à manger était une mansarde de cent-vingt à cent-quarante pieds de long sur trente à quarante de large, que les sujets de l’Erguel avaient fait dresser dans le jardin de Son Altesse. Les poteaux et la charpente étaient peints et vernis, l’intérieur garni de lustres, et la mansarde décorée de divers ornements, d’inscriptions, aussi bien que l’entendaient des entrepreneurs ou directeurs remplis de bon volonté. D’ailleurs il y avait une belle musique, et les milices devaient exécuter des décharges à chaque santé.
„Le vendredi 27, d'assez bonne heure, on battit la générale. Les dragons devaient se préparer à monter à cheval, et les grenadiers se formaient en compagnies. Les nombreux piquets se mirent en ordre de bataille dans un verger spacieux, près de la maison de Son Altesse où ils attendirent son apparition. Les drapeaux étant déployés, les tambours battant aux champs, et la musique guerrière se faisant entendre, on jugea que le prince sortait de sa maison. Depuis le salon d’assemblée, il fut accompagné des seigneurs hauts-députés du grand Chapitre, de tout son cortège dans l’ordre tant de fois indiqué, des pasteurs ’ de la classe d’Erguel, et des deux proposants, tous en habits d’église. Les maires avec d’autres notables des villages du pays suivirent. L’on passa de la sorte devant le bataillon, qui fit au souverain le salut militaire. Parvenu à l’extrémité de ce verger, il y monta sur une espèce de galerie construite en bois et tapissée, en forme de demiamphithéâtre ouvert, où il y avait un dais de soie carmoisi, et le trône où Son Altesse s’assit. A chaque côté, plus bas, se placèrent nos seigneurs les hautsdéputés du grand Chapitre, et les autres grands chanoines, selon leur rang. La cour occupa le reste de cette galerie ; les pasteurs et les deux proposants du pays, sur les gradins les plus élevés de la droite du trône ; les maires et notables de villages, siliceux de la gauche jusque sur le sol du verger, où était posté le corps des grenadiers. Après une courte pause, l’orateur M. Schepplin, conseiller aulique et procureur général, debout sur le bord de la galerie, s’adressant aux ministres, maires, officiers de justice et à tous les Erguélistes, fit un discours pathétique, relatif à la circonstance, dont chacun fut fort touché. Il lut ensuite, en faveur des sujets qui n’avaient pu se rencontrer à l’hommage fait à Bienne le 24 septembre, l’ancienne formule de serment, que le clergé et tous les Erguélistes répétèrent à haute voix, les doigts levés au ciel, et tout le militaire présentant les armes. Cette prestation d’hommage fut suivie de deux décharges générales des troupes, de leurs chapeaux en l’air sur la pointe de la bayonnette au bout du fusil, et des cris perçants et universels de: Vive notre bon souverain , mêlés à l’harmonie de divers instruments. Dans cet instant d’attendrissement, Son Altesse se leva, le cœur pénétré de la plus tendre émotion, et s’en retourna en procession, dans le même ordre, et en recevant les mêmes honneurs militaires qu'à sa venue. Au salon, où se rassembla toute sa cour, les pasteurs et proposants, le prince laissa à chacun la liberté de la conversation, et reçut les hommages de diverses personnes, que son auguste présence attirait.
„ Environ midi, l’on servit un ambigu magnifique, quoiqu’en maigre. Tous les pasteurs eurent l’honneur d’être invités à la table du prince. Les maires et autres notables du pays y furent aussi placés. Son Altesse mangeant en public, on vit de nouveau la foule faire le tour de la table pour contempler ce prince débonnaire.